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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2305002

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2305002

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2305002
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS MARION LEROUX SIBILLOTTE ENGLISH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 15 et 26 septembre 2023, M. A F et la SARL Le Jobar, représentés par Me Leroux, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 5 septembre 2023 par laquelle le préfet des Côtes-d'Armor a retiré l'autorisation préfectorale de transfert de licence IV de débit de boissons accordée le 9 mai 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 3 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'intervention volontaire est irrecevable ;

- la condition d'urgence est satisfaite : la décision empêche la poursuite normale de l'activité de la SARL le Jobar et met en péril sa situation financière, la vente d'alcool étant sa principale source de revenus dès lors que l'activité bar représente 70 % du chiffre d'affaires ; aucun intérêt public ne s'oppose à ce que l'urgence soit reconnue dès lors qu'il existe dans la même rue d'autres établissements qui vendent de l'alcool et qu'il existe un autre débit de boissons exclusif à moins de 100 mètres du foyer de l'enfance en cause ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- elle est entachée d'incompétence à défaut pour le préfet de justifier que son signataire disposait d'une délégation régulière ;

- elle est dépourvue de motivation en fait et en droit les mettant dans l'incapacité d'en connaître la base légale et les éléments portés à leur connaissance au cours de la procédure contradictoire ne peuvent tenir lieu de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 3335-1 et suivants du code de la santé publique : la décision initiale de transfert du 9 mai 2023 a été prise sans que ne soit établie ni identifiée à cette date la présence d'un établissement d'hébergement collectif de la jeunesse à proximité de l'établissement Le Jobar.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2023, le préfet des Côtes-d'Armor conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : les requérants ne démontrent pas que la décision de retrait mettrait en péril l'existence même de la société alors que l'activité de débit de boissons n'est pas sa seule activité ; en tout état de cause, la protection de l'enfance s'oppose à la reconnaissance d'une situation d'urgence ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

- son signataire disposait d'une délégation régulière ;

- les requérants ont été parfaitement informés des éléments de fait et de droit sur lesquels s'appuie la décision de retrait ;

- la proximité d'un établissement qui peut être qualifié d'hébergement collectif de mineurs en difficulté eu égard à ses caractéristiques et sa vocation entre dans le champ d'application de l'article L. 3335-1 du code de la santé publique et de l'arrêté préfectoral du 22 juin 2020 qui précise les conditions d'implantation des débits de boissons dans les zones dites " protégées " et doit être pris en compte dès lors que cette information ne lui est parvenue que postérieurement à l'autorisation de transfert.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 26 septembre 2023, Mme B C et M. et Mme E D, représentés par Me Collet, concluent au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de M. F et de la SARL Le Jobar le versement de la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que :

- leur intervention est recevable : ils ont intérêt au maintien de la décision du 5 septembre 2023 en raison des graves nuisances sonores qu'ils subissent en tant que riverains voisins de l'établissement et de la présence d'un hébergement collectif de la jeunesse à moins de 125 mètres du bar ;

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : il n'est pas établi que l'impossibilité de poursuivre la vente d'alcool au sein de l'établissement empêche la poursuite de son activité ; en outre, il existe un intérêt public à ne pas suspendre l'exécution de la décision en litige en raison de la présence d'un foyer d'hébergement pour enfants à proximité et des nuisances en lien avec l'exploitation du bar ;

- sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- le moyen tiré de l'incompétence manque en fait ;

- le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait : la décision est motivée tant en droit qu'en fait ; en tout état de cause, antérieurement à l'intervention de la décision, M. F a été informé, dans le cadre de la procédure contradictoire préalable, de l'implantation de son établissement dans le périmètre de protection d'un foyer d'accueil d'urgence pour mineurs ;

- elle ne méconnaît pas l'article L. 3335-1 du code de la santé publique : le centre départemental de l'enfance et de la famille est répertorié comme foyer de l'enfance au fichier national des établissements sanitaires et sociaux et accueille des mineurs de 0 à 18 ans ;

- le préfet était, en tout état de cause, tenu de retirer sa décision du 9 mai 2023 autorisant le transfert de la licence IV au regard des dispositions de l'article L. 3333-1 du code de la santé publique, la licence transférée ayant cessé d'exister depuis plus de 5 ans à la date du 9 mai 2023.

Vu :

- la requête au fond n° 2304984 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- l'arrêté du préfet des Côtes-d'Armor du 22 juin 2020 relatif aux zones protégées en matière de débits de boissons et de débits de tabac dans le département des Côtes-d'Armor ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Plumerault, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 26 septembre 2023 :

- le rapport de Mme Plumerault,

- les observations de Me Leroux, représentant M. F et la SARL Le Jobar, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'il développe, souligne que le litige ne porte pas sur les éventuelles nuisances apportées par l'exploitation de l'établissement et que, par suite, les riverains n'ont pas d'intérêt à défendre dans la présente procédure, insiste sur le fait que la majorité du chiffre d'affaires de la société étant en lien avec la vente de boissons alcoolisés, la décision en litige ne lui permet plus de faire face à ses charges courantes et met en péril sa situation économique, insiste également, au regard du doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, sur l'absence de motivation, le foyer mentionné n'étant pas identifié ni localisé précisément, soutient que le préfet ne peut à cet égard se prévaloir d'une motivation par référence aux éléments donnés lors de la procédure contradictoire préalable, qu'il n'est pas établi que le foyer en cause correspond à la définition du code de la santé publique et de l'arrêté préfectoral du 22 juin 2020 et aurait ouvert antérieurement à l'autorisation de transfert initialement accordée, que le moyen tiré de la péremption de la licence transférée est inopérant dès lors qu'il ne fonde pas la décision en litige ;

- les observations de M. H, représentant le préfet des Côtes-d'Armor, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'il développe, fait valoir que la motivation d'une décision par référence est admise lors d'échanges préalables, indique que le foyer en cause préexistait au transfert de la licence ;

- les observations de Me Collet, représentant Mme C et M. et Mme D, qui reprend les mêmes que les écritures qu'elle développe, fait valoir que leur intervention est parfaitement recevable dès lors que ce sont eux qui ont exercé le recours gracieux à l'origine du retrait de l'autorisation de transfert initiale, souligne que la motivation de la décision en litige se suffit à elle-même, déclare s'en rapporter aux observations du préfet en ce qui concerne la légalité interne de la décision en insistant sur le fait que la licence transférée était en tout état de cause périmée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée par le préfet des Côtes-d'Armor, a été enregistrée le 28 septembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Le 25 avril 2023, M. F a déposé une demande d'autorisation en vue du transfert de la licence IV située au lieudit " la Gare " sur le territoire de la commune de à Saint-Père Marc en Poulet vers l'établissement qu'il exploite à l'enseigne Le Jobar situé 5, rue des Promenades à Saint-Brieuc. Par décision du 9 mai 2023, le préfet des Côtes-d'Armor a autorisé le transfert sollicité. Par une nouvelle décision du 5 septembre 2023, le préfet a toutefois retiré cette autorisation de transfert au motif de la présence d'un foyer de l'enfance dans le périmètre fixé par l'arrêté préfectoral du 22 juin 2020. M. F et la société Le Jobar demandent la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur la recevabilité de l'intervention :

2. Est recevable à former une intervention, devant le juge du fond comme devant le juge du référé, toute personne qui justifie d'un intérêt suffisant eu égard à la nature et à l'objet du litige. Toutefois, une intervention, qui présente un caractère accessoire, n'a pas pour effet de donner à son auteur la qualité de partie à l'instance et ne peut être admise que si son auteur s'associe soit aux conclusions de l'appelant, soit à celles du défendeur.

3. Mme C et M. et Mme D sont voisins de l'établissement Le Jobar et ont saisi le préfet d'une demande de retrait de l'autorisation de transfert de la licence IV qui avait été accordée initialement par décision du 9 mai 2023 à cet établissement. Ils justifient, par suite, d'un intérêt suffisant pour intervenir au soutien des conclusions du préfet des Côtes-d'Armor tendant au rejet de la demande de suspension de la décision du 5 septembre 2023 par laquelle il a retiré l'autorisation du 9 mai 2023.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose que : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ()".

5. En premier lieu, le moyen tiré du défaut de motivation n'est pas propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, dès lors qu'elle comporte les considérations de fait et de droit qui la fondent

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 3335-1 du code de la santé publique, dans sa rédaction applicable au litige : " Le représentant de l'Etat dans le département peut prendre des arrêtés pour déterminer sans préjudice des droits acquis, les distances auxquelles les débits de boissons à consommer sur place ne peuvent être établis autour des édifices et établissements suivants dont l'énumération est limitative : () / 2° Etablissements d'enseignement, de formation, d'hébergement collectif ou de loisirs de la jeunesse/ () ". Par un arrêté du 22 juin 2020, pris sur le fondement de ces dispositions, le préfet des Côtes-d'Armor a décidé que les débits de boissons à consommer sur place de troisième et quatrième catégorie ne peuvent pas être établis, dans les communes de plus de 5 000 habitants, autour notamment des établissements d'hébergement collectif de la jeunesse en deçà d'une distance de 125 mètres. Il est constant que l'établissement à l'enseigne Le Jobar est situé à une trentaine de mètres d'un foyer d'accueil ayant vocation à offrir un hébergement d'urgence à des mineurs géré par le département. Dès lors, cet établissement doit être regardé comme un établissement collectif d'hébergement de la jeunesse et il n'est pas sérieusement contesté qu'il a ouvert en fin d'année 2022. Par suite, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'une erreur de droit n'est pas de nature à créer un doute sérieux quant à sa légalité.

7. Aucun des autres moyens invoqués et analysés ci-dessus n'est davantage propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision litigieuse.

8. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions mises à l'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'étant pas remplie, il y a lieu, sans qu'il soit besoin d'examiner la condition d'urgence, de rejeter les conclusions à fin de suspension de la requête.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce qu'il soit fait droit aux conclusions présentées à ce titre par Mme C et M. et Mme D, qui n'ont pas la qualité de partie. Ces dispositions font également obstacle à ce que la somme que les requérants demandent au titre des frais non compris dans les dépens qu'ils ont exposés soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas partie perdante.

O R D O N N E :

Article 1er: La requête de M. F et de la SARL Le Jobar est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de Mme C et de M. et Mme E D présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A F, premier dénommé pour l'ensemble des requérants en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Mme B C, première dénommée pour l'ensemble des intervenants en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative.

Copie de la présente ordonnance sera adressée au préfet des Côtes-d'Armor et à Mme G I.

Fait à Rennes, le 29 septembre 2023.

Le juge des référés,

signé

F. Plumerault La greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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