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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2306716

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2306716

vendredi 22 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2306716
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationEloignement urgent
Avocat requérantKERMARREC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire enregistrée le 12 décembre 2023 et un mémoire complémentaire enregistré le 13 décembre 2023, M. A D, représenté par Me Kermarrec, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 décembre 2023 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel il a été assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sous réserve qu'il renonce dans ce cas à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- l'auteur de la décision doit justifier de sa compétence ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il a fui son pays en raison des menaces islamistes dont il faisait l'objet ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par exception d'illégalité ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- la décision est illégale par exception d'illégalité ;

- il dispose d'un passeport et ne s'est pas soustrait à une précédente obligation de quitter le territoire français dès lors qu'elle ne lui a pas été notifiée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux et approfondi ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par exception d'illégalité ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision l'assignant à résidence :

- elle sera annulée par voie de conséquence des autres décisions ;

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- le préfet a commis une erreur de droit dès lors que la précédente obligation de quitter le territoire français ne lui a pas été notifiée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2023, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. D n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Terras, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Terras,

- les observations de Me Kermarrec, représentant M. D, qui a repris et développé les éléments exposés dans les écritures.

- les explications de M. D, assisté d'une interprète en langue arabe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant tunisien né le 3 décembre 1961, est entré régulièrement en France le 23 novembre 2017 sous couvert d'un visa C de court séjour. Ayant sollicité l'asile en 2019, sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 19 juin 2019. Le 28 février 2020, il a fait l'objet d'une première obligation de quitter le territoire français prise par le préfet d'Ille-et-Vilaine. Le 11 décembre 2023, il a été placé en rétention administrative pour vérification du droit au séjour et le même jour, le préfet d'Ille-et-Vilaine a pris un premier arrêté par lequel il l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, et un second arrêté par lequel il l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours. Par sa requête, M. D demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En vertu des articles 12 et 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission à l'aide juridictionnelle est prononcée par un bureau d'aide juridictionnelle ou, en cas d'urgence et à titre provisoire, par le président de ce bureau, par la juridiction compétente ou par son président. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur commun aux deux arrêtés :

3. Les deux arrêtés sont signés par Mme E C, cheffe du bureau de lutte contre l'immigration irrégulière de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, qui avait reçu délégation de signature par arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine du 9 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, à l'effet de signer les décisions litigieuses. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions litigieuses doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (). ". Le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision défavorable à ses intérêts, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition produit, que M. D a été entendu, le 11 décembre 2023, par les services de la gendarmerie nationale sur la mesure envisagée à son encontre et en particulier sur ses éventuelles craintes pour sa vie ou sa liberté en cas de retour dans son pays d'origine ou dans tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible. Il a ainsi été à même de faire valoir ses observations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à être entendu doit être écarté comme manquant en fait.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que, si M. D déclare résider auprès de ses deux enfants en situation régulière en France, il ne produit que les titres de séjour de ces derniers et une attestation d'hébergement datant de 2021 alors qu'il a déclaré aux autorités de gendarmerie qu'il lui arrivait également de dormir dans un appartement pour lequel il paye un loyer. Il ne travaille pas de façon régulière et n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident encore son épouse et deux de ses enfants. Dans ces circonstances, la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ne peut être regardée comme portant une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'établit pas que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire qui lui a été opposée serait entachée d'illégalité. Par suite, le moyen, invoqué par voie d'exception, tiré de l'illégalité de cette décision à l'appui des conclusions d'annulation dirigées contre la décision fixant le pays d'éloignement doit être écarté.

9. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Il appartient à l'étranger qui invoque la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales de justifier de la réalité, de la nature et de la gravité des risques qu'il encourt personnellement dans le pays de renvoi.

10. D'une part, il ressort des termes de la décision litigieuse que le préfet d'Ille-et-Vilaine ne s'est pas uniquement fondé sur la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides pour prendre sa décision mais a porté sa propre appréciation sur le dossier du requérant.

11. D'autre part, si M. D soutient qu'il craint pour sa sécurité en cas de retour en Tunisie dès lors qu'il a dénoncé à la police tunisienne que son fils B projetait de rejoindre la Syrie, il ne l'établit par aucune pièce versée au dossier. Le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, dès lors que les décisions précédentes ne sont pas illégales, le moyen tiré de l'exception d'illégalité sera rejeté.

13. En second lieu, M. D soutient que le préfet a commis une erreur de droit dès lors que, pour lui refuser un délai de départ volontaire, il s'appuie sur une précédente obligation de quitter le territoire français prise à son encontre qu'il dit ne pas avoir reçue. Toutefois la préfecture produit une copie de l'accusé de réception de la notification de la décision d'éloignement qui porte la mention " pli avisé mais non réclamé ". Sa notification est donc réputée avoir été faite. Le préfet pouvait ainsi se fonder sur la non-exécution d'une précédente mesure d'éloignement régulièrement notifiée pour fonder la décision litigieuse. Le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

14. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité des décisions précédentes doit de nouveau être rejeté tout comme doivent également l'être celui tiré de ce que la précédente obligation de quitter le territoire français ne lui aurait pas été notifiée et celui tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales comme il a été dit au point 7 du présent jugement.

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

15. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité des décisions précédentes doit être écarté dès lors qu'elles ne sont pas jugées illégales.

16. Si le requérant soutient que la décision est illégale dès lors qu'elle s'appuie sur une précédente obligation de quitter le territoire français qu'il n'a jamais reçue, il ressort toutefois des pièces du dossier que la décision du 11 décembre 2023 est prise au visa de l'obligation de quitter le territoire français du même jour, notifiée au requérant et qu'il conteste au titre de la présente procédure. Le moyen est ainsi inopérant et doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles tenant aux frais d'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 22 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

F. TerrasLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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