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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2400161

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2400161

mercredi 3 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2400161
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBEGUIN

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2400161 le 11 janvier 2024, et un mémoire, enregistré le 24 février 2024, M. C B A, représenté par Me Béguin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 décembre 2023 par lequel le préfet du Morbihan a refusé son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à cette autorité, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence du signataire n'est pas établie ;

- cet arrêté n'est pas suffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les articles L. 421-4 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2024, et un mémoire, enregistré le 12 mars 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B A ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2400367 le 23 janvier 2024, et un mémoire, enregistré le 24 février 2024, M. C B A, représenté par Me Béguin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 4 décembre 2023 par laquelle le préfet des Côtes-d'Armor a refusé de délivrer à la société Adecco une autorisation de travail ;

3°) d'enjoindre à cette autorité, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, de délivrer une autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Béguin d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la compétence du signataire n'est pas établie ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article R. 5221-20 du code du travail dès lors que sont remplies les conditions posées par cet article et que la situation de l'emploi ne pouvait pas être opposée à la demande d'autorisation de travail.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2024, le préfet des Côtes-d'Armor conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B A sont infondés.

M. B A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans l'instance n° 2400367 par une décision du 22 février 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ambert,

- les conclusions de M. Fraboulet, rapporteur public,

- et les observations de Me Delagne, substituant Me Béguin et représentant M. B A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant comorien, né le 12 avril 1990, est entré régulièrement en France le 8 septembre 2017 sous couvert d'un visa de long séjour de type D portant la mention " étudiant ", valable du 29 août 2017 au 29 août 2018. Il a ensuite bénéficié d'une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant ", délivrée le 1er octobre 2018 et renouvelée jusqu'au 31 octobre 2023. Le 8 septembre 2023, M. B A a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 421-1 et L. 421-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le 4 décembre 2023, la société Adecco a sollicité une autorisation de travail concernant M. B A pour un poste d'accrocheur en abattoir. Par une décision du 4 décembre 2023, le préfet des Côtes-d'Armor a rejeté la demande d'autorisation de travail sollicitée. Par un arrêté daté du même jour, le préfet du Morbihan a refusé le titre de séjour demandé par M. B A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par les requêtes n° 2400161 et n° 2400367, M. B A demande l'annulation de la décision du 4 décembre 2023 rejetant l'autorisation de travail demandée par la société Adecco et l'annulation de l'arrêté du 4 décembre 2023 refusant son titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français. Ces requêtes présentent à juger des questions analogues. Il y a dès lors lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions en annulation de la décision de refus d'autorisation de travail :

2. Aux termes de l'article R. 5221-20 du code du travail : " L'autorisation de travail est accordée lorsque la demande remplit les conditions suivantes : / 1° S'agissant de l'emploi proposé : / a) Soit cet emploi relève de la liste des métiers en tension prévue à l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et établie par un arrêté conjoint du ministre chargé du travail et du ministre chargé de l'immigration ; / b) Soit l'offre pour cet emploi a été préalablement publiée pendant un délai de trois semaines auprès des organismes concourant au service public de l'emploi et n'a pu être satisfaite par aucune candidature répondant aux caractéristiques du poste de travail proposé () 5° Lorsque l'étranger est titulaire d'une carte de séjour portant les mentions " étudiant " ou " étudiant-programme de mobilité " prévue à l'article L. 422-1, L. 422-2, L. 422-5, L. 422-26 et L. 433-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il a achevé son cursus en France (), l'emploi proposé est en adéquation avec les diplômes et l'expérience acquise en France ou à l'étranger. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B A a obtenu une licence des sciences et techniques option sciences de la vie, délivrée le 19 août 2015 par l'université des Comores. Une attestation du 12 décembre 2022 de France Education International reconnaît que ce diplôme est équivalent au niveau 6 du cadre national des certifications professionnelles, soit le niveau correspondant à une licence au sein du système universitaire français. M. B A a également obtenu un diplôme d'études universitaires générales (DEUG) de sciences et technologies mention sciences de la vie, délivré le 7 novembre 2022 par l'université d'Aix-Marseille. Le titulaire d'un tel diplôme ne peut pas ne pas être regardé comme étant susceptible de travailler dans des domaines incluant l'industrie agro-alimentaire. L'expérience professionnelle de M. B A est en outre en relation avec le poste d'accrocheur en abattoir auquel il a postulé puisque M. B A a été employé par une agence d'intérim en qualité d'employé de découpe du 25 juillet 2022 au 30 septembre 2022, puis en qualité d'agent de production en industrie agro-alimentaire pendant les mois de décembre 2022 à octobre 2023, ainsi qu'en font état les bulletins de salaire de l'intéressé joints au dossier. M. B A dispose également d'une promesse d'embauche en contrat de travail à durée indéterminée, datée du 21 novembre 2023, de l'agence d'intérim sollicitant l'autorisation de travail, sur un poste d'" agent de production, ouvrier de production, ouvrier d'abattoir ". Compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, en opposant au requérant l'inadéquation entre l'emploi proposé et son diplôme et son expérience, le préfet des Côtes-d'Armor a fait une inexacte application des dispositions de l'article R. 5221-20 du code du travail.

4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, la décision du 4 décembre 2023 par laquelle le préfet des Côtes-d'Armor a refusé l'autorisation de travail sollicitée par la société Adecco au bénéfice de M. B A doit être annulée.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. () ". Aux termes de l'article L. 421-4 du même code : " Conformément à l'article L. 414-13, lorsque la demande de l'étranger concerne un métier et une zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement, les cartes de séjour prévues aux articles L. 421-1 et L. 421-3 lui sont délivrées sans que lui soit opposable la situation de l'emploi. / Il en va de même de l'étudiant étranger qui, ayant obtenu un diplôme au moins équivalent au grade de master ou figurant sur une liste fixée par décret dans un établissement d'enseignement supérieur habilité au plan national, souhaite exercer un emploi salarié et présente un contrat de travail, à durée indéterminée ou à durée déterminée, en relation avec sa formation et assorti d'une rémunération supérieure à un seuil déterminé par décret et modulé, le cas échéant, selon le niveau de diplôme concerné. ". Aux termes de l'article R. 5221-21 du code du travail : " Les éléments d'appréciation mentionnés au 1° de l'article R. 5221-20 ne sont pas opposables lorsque la demande d'autorisation de travail est présentée au bénéfice de : / 1° L'étranger visé au deuxième alinéa de l'article L. 233-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou au premier alinéa de l'article L. 421-4 du même code lorsque l'emploi sollicité figure sur l'une des listes visées par ces dispositions ; / 3° L'étudiant visé au second alinéa de l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui, titulaire d'un diplôme obtenu dans l'année, justifie d'un contrat de travail en relation avec sa formation et assorti d'une rémunération supérieure à un montant fixé par décret () ".

6. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B A, le préfet s'est fondé sur un double motif. Ainsi, il a retenu, d'une part, que celui-ci ne produisait pas d'autorisation de travail et, d'autre part, qu'il avait " obtenu un DEUG par équivalence " et ne pouvait donc pas " se prévaloir d'un diplôme au moins équivalent au grade de master ou figurant sur une liste fixée par décret dans un établissement d'enseignement supérieur habilité au plan national ". Toutefois, d'une part, ainsi qu'il vient d'être dit, c'est au prix d'une erreur d'appréciation que l'autorisation de travail sollicitée au bénéfice de M. B A a été refusée. D'autre part, la condition tenant au diplôme, posée au deuxième alinéa de l'article L. 421-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas au nombre de celles auxquelles l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile subordonne la délivrance de la carte de séjour temporaire qu'il mentionne. Ainsi, M. B A est fondé à soutenir qu'en la lui opposant, le préfet du Morbihan a commis une erreur de droit.

7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté du 4 décembre 2023 par lequel le préfet du Morbihan a refusé de délivrer à M. B A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Compte tenu de ce qui précède, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Côtes-d'Armor de procéder au réexamen de la demande d'autorisation de travail relative à M. B A dans un délai d'un mois, et d'enjoindre au préfet du Morbihan de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour de M. B A dans un délai de deux mois. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Béguin, avocat de M. B A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Béguin de la somme de 1 000 euros dans l'instance n° 2400367 au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, il n'y a pas lieu, dans l'instance n° 2400161, de mettre une somme à la charge de l'Etat à ce même titre.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 4 décembre 2023 du préfet des Côtes-d'Armor par laquelle il a refusé l'autorisation de travail sollicitée par la société Adecco au bénéfice de M. B A est annulée.

Article 2 : L'arrêté du 4 décembre 2023 du préfet du Morbihan par lequel il a refusé la demande de titre de séjour de M. B A et l'a obligé à quitter le territoire français est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Côtes-d'Armor de procéder au réexamen de la demande d'autorisation de travail concernant M. B A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Il est enjoint au préfet du Morbihan de procéder au réexamen de la demande de titre de séjour de M. B A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : L'Etat versera à Me Béguin une somme de 1 000 euros dans l'instance n° 2400367 au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Béguin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 6 : Le surplus des conclusions des requêtes présentées par M. B A est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. C B A, à Me Béguin, au préfet des Côtes-d'Armor et au préfet du Morbihan.

Copie en sera délivrée au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 20 mars 2024 à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

A. AmbertLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet des Côtes-d'Armor et au préfet du Morbihan en ce qui les concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2400161,

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