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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2402098

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2402098

jeudi 2 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2402098
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantGUILLOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 et 30 avril 2024, M. B A, représenté par Mes Faivre et Guillou, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) du 19 décembre 2023 portant refus de délivrance d'une carte professionnelle pour l'exercice de l'activité d'agent de protection des navires en mer ;

2°) d'enjoindre du directeur du CNAPS de lui délivrer une autorisation provisoire d'exercice dans l'attente du jugement au fond ou de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du CNAPS la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que la décision en litige préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation professionnelle et financière, faisant obstacle à ce qu'il continue d'exercer son activité et le privant des revenus nécessaires pour qu'il assume les charges incompressibles de son foyer ; l'intérêt public justifie également la suspension de l'exécution de la décision en litige, eu égard à l'illégalité du procédé au terme duquel le CNAPS a consulté ses antécédents judiciaires, méconnaissant les dispositions de la directive (UE) n° 2016/680 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, susceptible de justifier la condamnation de la France devant la Cour de justice de l'Union européenne ; le délai mis à saisir le juge des référés ne fait pas en lui-même obstacle à ce que l'urgence soit caractérisée ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige, dès lors que :

* elle est fondée sur une enquête administrative ayant donné lieu à une consultation irrégulière du ficher de traitement des antécédents judiciaires (TAJ) ; le ministère public doit être interrogé quant aux suites données à une mise en cause, ce qui n'a pas été fait et l'a privé d'une garantie ; la condamnation évoquée n'est pas inscrite sur un fichier auquel le CNAPS a accès ;

* il n'a pas été tenu compte de la mention au fichier TAJ, interdisant précisément sa consultation lors d'enquêtes administratives, en méconnaissance des dispositions de l'article 230-8 du code de procédure pénale ;

* l'enquête administrative méconnaît les dispositions de la directive (UE) n° 2016/680 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, directement applicable dès lors qu'elle devait être transposée avant le 6 mai 2018 ;

* la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

* elle est entachée d'incompétence ;

* elle est entachée d'erreur de droit en ce que seules des condamnations inscrites au bulletin n° 2 du casier judiciaire peuvent justifier un refus de délivrance d'une carte professionnelle, en application des dispositions de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure ;

* elle est entachée d'erreur d'appréciation, les faits reprochés ne pouvant justifier le refus en litige, au regard de leur ancienneté, leur faible gravité et leur caractère isolé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 avril 2024, le CNAPS conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite : elle n'est pas présumée et l'intérêt public justifie le maintien de l'exécution de la décision en litige ; M. A a attendu trois mois, sans raison, pour saisir le juge des référés ;

- M. A ne soulève aucun moyen propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige ; en particulier :

* la décision de refus est motivée en droit et en fait et est signée d'une personne bénéficiant d'une délégation régulière de signature ;

* les faits reprochés justifient le refus opposé ; des faits ayant donné lieu à des condamnations pénales effacées ou non inscrites au bulletin n° 2 du casier judiciaire peuvent être pris en considération ;

* la décision est fondée sur des faits dont il a eu connaissance par un autre moyen que la consultation du fichier TAJ, en l'espèce des informations données par M. A lui-même ; le fichier ne comportait aucune mention relative à sa non-accessibilité.

Vu :

- la requête au fond n° 2400521, enregistrée le 30 janvier 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive (UE) 2016/680 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Thielen a été entendu au cours de l'audience publique du 30 avril 2024.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions aux fins de suspension :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

2. M. A a été titulaire d'une carte professionnelle pour l'exercice d'une activité d'agent privé de sécurité valable du 22 juin 2012 au 21 juin 2017, renouvelée le 15 décembre 2016 et valable jusqu'au 15 décembre 2021 et, concomitamment, d'une carte professionnelle pour l'exercice de l'activité de protection des navires en mer, délivrée le 17 juin 2016 et valable jusqu'au 16 juin 2021. Le 7 avril 2023, il a sollicité la délivrance d'une nouvelle carte professionnelle pour l'exercice de l'activité de protection des navires en mer, refusée par décision du directeur du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) du 27 juillet 2023. Il a réitéré sa demande le 31 octobre 2023, à laquelle le directeur du CNAPS a de nouveau refusé de faire droit, au motif que les conditions posées par les dispositions du 2° de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure n'étaient pas remplies.

3. Aux termes de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure : " Nul ne peut être employé ou affecté pour participer à une activité mentionnée à l'article L. 611- 1 : / () / 2° S'il résulte de l'enquête administrative, ayant le cas échéant donné lieu à consultation, par des agents du Conseil national des activités privées de sécurité spécialement habilités par le représentant de l'État territorialement compétent et individuellement désignés, des traitements de données à caractère personnel gérés par les services de police et de gendarmerie nationales relevant des dispositions de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification, que son comportement ou ses agissements sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'État et sont incompatibles avec l'exercice des fonctions susmentionnées () ".

4. Lorsqu'elle est saisie d'une demande d'autorisation préalable d'accès à la formation ou d'une demande de délivrance ou de renouvellement de carte professionnelle pour l'exercice du métier d'agent privé de sécurité ou de l'activité de protection des navires en mer, l'autorité administrative compétente procède à une enquête administrative. Cette enquête, qui peut notamment donner lieu à la consultation du traitement automatisé de données à caractère personnel mentionné à l'article R. 40-23 du code de procédure pénale, vise à déterminer si le comportement ou les agissements de l'intéressé sont contraires à l'honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ou sont de nature à porter atteinte à la sécurité des personnes ou des biens, à la sécurité publique ou à la sûreté de l'État, et s'ils sont ou non compatibles avec l'exercice des fonctions envisagées. Pour ce faire, l'autorité administrative procède, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, à une appréciation globale de l'ensemble des éléments dont elle dispose. À ce titre, si la question de l'existence de poursuites ou de sanctions pénales est indifférente, l'autorité administrative est en revanche amenée à prendre en considération, notamment, les circonstances dans lesquelles ont été commis les faits qui peuvent être reprochés au pétitionnaire ainsi que la date de leur commission.

5. Pour estimer que les agissements de M. A étaient incompatibles avec l'exercice d'une activité de protection des navires en mer et pour refuser subséquemment la délivrance de la carte professionnelle sollicitée, le directeur du CNAPS s'est fondé sur les éléments recueillis lors de l'enquête administrative diligentée, laquelle a révélé que l'intéressé avait été condamné, par jugement du 16 janvier 2019, à une peine de quatre mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de violence suivie d'incapacité supérieure à huit jours, commis le 18 août 2018.

6. Si la matérialité des faits reprochés est établie, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation dans la mise en œuvre des dispositions du 2° de l'article L. 612-20 du code de la sécurité intérieure apparaît de nature, en l'état de l'instruction et eu égard à la nature, au caractère isolé et à l'ancienneté des faits en cause, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

En ce qui concerne l'urgence :

7. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

8. Pour établir l'urgence à suspendre l'exécution de la décision en litige, M. A soutient qu'elle préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation professionnelle et financière, faisant obstacle à ce qu'il puisse honorer une promesse d'embauche et assumer les charges fixes de son foyer, outre qu'il existe un intérêt public à suspendre l'exécution de la décision en litige, la consultation du fichier TAJ ayant été réalisée par le CNAPS en violation des dispositions de la directive (UE) 2016/680 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, exposant la France à un risque de condamnation pour manquement sur le fondement des articles 258 à 260 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne.

9. Il ressort à cet égard des pièces du dossier que M. A, âgé de soixante-cinq ans, perçoit une retraite d'un montant annuel de 22 512 euros et que son épouse perçoit un salaire annuel de 17 410 euros, ce qui leur assure un revenu mensuel de 3 326 euros, supérieur aux charges fixes mensuelles de toute nature dont il fait état, s'élevant à 2 673 euros. Si M. A produit par ailleurs une offre d'emploi dans une société au sein de laquelle il a précédemment travaillé, il est constant qu'il n'exerçait plus d'activité professionnelle lorsqu'il a sollicité la délivrance d'une nouvelle carte auprès du CNAPS. Dans ces circonstances, M. A n'établit pas que la décision en litige préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à sa situation financière et professionnelle pour que la condition tenant à l'urgence soit considérée comme satisfaite. Par ailleurs, la circonstance éventuelle que la consultation du fichier TAJ ait été irrégulièrement réalisée par le CNAPS ne saurait, en soi, exposer la France à un risque caractérisé de condamnation pour manquement sur le fondement des articles 258 à 260 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, de sorte n'est caractérisé aucun intérêt public susceptible d'établir l'existence d'une situation d'urgence au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

10. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions auxquelles les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent la suspension de l'exécution d'une décision administrative n'est pas remplie. Les conclusions de M. A tendant à la suspension de l'exécution de la décision du directeur du CNAPS du 19 décembre 2023 portant refus de délivrance d'une carte professionnelle d'agent de protection des navires en mer ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

11. La présente ordonnance n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte présentées par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CNAPS qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au Conseil national des activités privées de sécurité.

Fait à Rennes, le 2 mai 2024.

Le juge des référés,

signé

O. ThielenLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

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