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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2404664

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2404664

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2404664
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 août 2024, M. D C, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet du Morbihan l'oblige à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays de destination et lui fait interdiction d'un retour en France pendant trois ans.

Il soutient que :

- l'arrêté préfectoral contesté a été signé par une autorité dont il n'est pas établi qu'elle disposait d'une délégation de signature ;

- cet arrêté est insuffisamment motivé et ne comporte pas un examen sérieux de sa situation particulière ;

- le préfet a méconnu le principe du contradictoire tel que garanti par l'article 41-2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le préfet a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 août 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. C n'est fondé.

Vu :

- l'ordonnance rendue le 10 août 2024 par la cour d'appel de Rennes ordonnant la levée de la mesure de rétention administrative concernant M. C ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thalabard,

- et les observations de Me Le Strat, avocate commise d'office, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C, ressortissant tunisien, né le 22 mars 1993 à El Mahdia (Tunisie), est entré irrégulièrement en France, selon ses déclarations, en janvier 2022. Par arrêté du 25 décembre 2022, le préfet du Morbihan lui a notifié une décision l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, assortie d'une interdiction de retour pendant deux ans. M. C s'est toutefois soustrait à cette décision d'éloignement et n'a pas respecté les mesures de surveillance auxquelles il était astreint. Le 5 août 2024, il a été interpellé par les forces de l'ordre et placé en garde à vue pour des faits de trafic de stupéfiants. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet du Morbihan l'oblige à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays de destination et lui fait interdiction d'un retour en France pendant trois ans.

Sur les moyens communs aux différentes décisions :

2. En premier lieu, Mme B A, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité de la préfecture du Morbihan, a reçu, par arrêté préfectoral du 29 mai 2024, régulièrement publié, délégation de signature aux fins de signer les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire desdites décisions doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions par lesquelles le préfet du Morbihan oblige M. C à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et lui fait interdiction d'un retour en France pendant trois ans, qui citent les textes applicables et font état d'éléments de fait propres à sa situation, énoncent de manière suffisamment précise les considérations de fait et de droit qui en sont le fondement. Dès lors, le moyen tiré d'un défaut de motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté préfectoral litigieux ni des autres pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. C, au regard notamment des éléments que l'intéressé a fait valoir lors de son audition par les services de police et des justificatifs qu'il lui appartenait de produire.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre. () ".

6. Le droit d'être entendu, en tant qu'il fait partie intégrante des droits de la défense figurant au nombre des principes généraux du droit de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Il ressort des pièces du dossier que, le 4 août 2024, M. C se trouvait à bord d'un véhicule qui n'a pas marqué l'arrêt à un feu stop et a continué à rouler, en dépit de la demande d'arrêt du véhicule des forces de l'ordre. Après interception, les forces de l'ordre ont interpellé les trois occupants du véhicule à la suite du constat, après palpation de sécurité, de la détention de résine de cannabis. M. C, dont il ressort des pièces du dossier qu'il n'a jamais entrepris de régulariser sa situation administrative depuis son entrée sur le territoire français, a été auditionné le 5 août 2024 par les services de police du commissariat de Lorient, et mis en mesure d'apporter toute information utile relative à sa situation personnelle et familiale. À cette occasion, il a notamment exposé sa situation personnelle, étant célibataire et sans enfant, ainsi que ses conditions de vie sur le territoire français. Au regard de ces éléments, M. C n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu qu'il tient du principe général du droit de l'Union européenne. Par suite, et en tout état de cause, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne peut qu'être écarté.

Sur le moyen propre à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

9. Il est constant que M. C ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français et s'y maintient depuis sans avoir entrepris aucune démarche en vue d'obtenir un titre de séjour. M. C est, ainsi, au nombre des étrangers pouvant faire l'objet d'une décision l'obligeant à quitter le territoire français en application des dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le requérant n'est dès lors pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet du Morbihan a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En second lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations faites par le requérant lors de son audition par les services de police, que celui-ci est célibataire, sans enfant, qu'il est domicilié dans un lieu indéterminé et qu'il n'a pas de ressources autres que celles procurées par des missions non déclarées, qui lui permettent d'assouvir sa consommation d'alcool et de cannabis. Dans ces conditions, eu égard aux conditions et à la durée de séjour en France du requérant, la décision l'obligeant à quitter le territoire français ne peut être regardée comme ayant des conséquences disproportionnées sur sa situation personnelle. Par suite, M. C ne saurait sérieusement soutenir que le préfet du Morbihan aurait entaché sa décision l'obligeant à quitter le territoire français d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les moyens propres à la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". L'article L. 612-2 du même code prévoit, cependant, que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 de ce code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; ()/ 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

12. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. C, le préfet du Morbihan s'est fondé sur le fait que l'intéressé est entré irrégulièrement sur le territoire français, s'y maintient sans avoir effectué de démarches pour régulariser sa situation administrative et qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement qui était assortie d'une décision lui faisant interdiction d'un retour en France, qu'il n'a pas respectée. Il ne justifie pas, en outre, de garanties de représentation suffisantes, puisqu'il a déclaré lors de son audition le 5 août 2024 par les services de police, être sans domicile fixe. L'intéressé ne se prévaut, par ailleurs, d'aucune circonstance particulière justifiant qu'un délai de départ volontaire lui soit accordé. M. C entrait ainsi, dans les cas où, en application des dispositions précitées de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet pouvait légalement lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire. M. C n'est, dès lors, pas fondé à soutenir que l'autorité préfectorale aurait commis une erreur de droit en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire. Au regard des conditions et de la durée de son séjour sur le territoire français, il n'est pas davantage fondé à soutenir que le préfet aurait entaché cette décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

13. Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, (). ". L'article L. 721-4 du même code précise que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Ce dernier texte stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. Le requérant ne conteste pas les termes de la décision critiquée selon lesquels, après avoir examiné sa situation, le préfet du Morbihan a constaté qu'il n'établissait pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Lors de son audition par les services de police, il s'est borné à faire état de problèmes familiaux dans son pays d'origine. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait commis une erreur de droit ou même une erreur manifeste d'appréciation en fixant la Tunisie comme pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office.

Sur les moyens propres à la décision faisant interdiction d'un retour en France :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ".

16. Il résulte de ces dispositions que lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ volontaire, il doit assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

17. Pour décider de faire interdiction à M. C d'un retour en France pendant trois ans, le préfet du Morbihan s'est fondé sur le caractère récent de son entrée sur le territoire français sans qu'il ne soit établi qu'il y aurait noué des liens. Il ressort, en outre, des pièces du dossier, et ainsi qu'il a été dit précédemment, qu'une précédente décision lui faisant interdiction d'un retour sur le territoire français lui a été notifiée, sans qu'il ne la respecte. Au regard de ses déclarations lors de ses auditions par les services de police, le requérant ne saurait sérieusement soutenir que la décision contestée porte une atteinte excessive à sa vie privée et familiale. Il ne fait, par ailleurs, état d'aucune circonstance humanitaire susceptible de faire obstacle à cette décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Morbihan aurait commis une erreur de droit ou même une erreur d'appréciation en lui interdisant un retour en France pendant trois ans.

18. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions présentées par M. C tendant à l'annulation de l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet du Morbihan l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction d'un retour en France pendant trois ans doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,

Mme Thalabard, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

La rapporteure,

signé

M. Thalabard

Le président,

signé

E. Berthon

La greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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