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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405300

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405300

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405300
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantNOHE-THOMAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 septembre et 7 novembre 2024, Mme B A, représentée par Me Nohe-Thomas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 du préfet du Finistère portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination, interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'une année, obligation de remise de son passeport et de présentation aux services de la police nationale de Brest une fois par semaine, et signalement dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet du Finistère, sous astreinte de 100 € par jour de retard : à titre principal, de lui accorder un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui accorder une autorisation provisoire de séjour dans le délai de 8 jours à compter de la notification dudit jugement ; à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail, dans le délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 € en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions contestées :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles n'ont pas été précédées d'un examen suffisant de sa situation personnelle ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'erreurs manifestes d'appréciation quant à leurs conséquences sur sa situation personnelle.

Sur le refus de délivrer un titre de séjour :

- il méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale à raison de l'illégalité du refus de titre de séjour, soulevée par voie d'exception ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Sur la fixation du pays de destination :

- elle est illégale à raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, soulevée par voie d'exception ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application combinée des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale à raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, soulevée par voie d'exception ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur l'obligation de présentation aux services de la police nationale une fois par semaine :

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 novembre 2024, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 novembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Tronel a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

1. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application. Il rappelle que Mme A ressortissante Comorienne née en 2003, est entrée sur le territoire français à Mayotte en 2015 avant de rejoindre la métropole en février 2021. Suite à des violences de son tuteur légal à son encontre, Mme A a été confiée à l'aide sociale à l'enfance du Finistère par un jugement du 16 juillet 2021. A sa majorité, une carte de séjour valide jusqu'en septembre 2023 portant la mention " étudiant " lui a été délivrée. L'arrêté indique que Mme A a sollicité, le 17 août 2023, le renouvellement de son titre de séjour et un changement de statut vers un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " sur le fondement de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais que son contrat de travail n'a pas été prolongé par le CHU de Brest au-delà du 30 mars 2024 ; qu'ainsi, faute de contrat de travail ou d'inscription dans un établissement d'enseignement, l'intéressée ne peut bénéficier ni du renouvellement de son titre de séjour actuel, ni bénéficier du changement de statut demandé. En outre, l'arrêté contesté souligne que Mme A, qui a séjourné en métropole en qualité d'étudiante, n'avait, de ce fait, pas vocation à s'y installer durablement. Par ailleurs, Mme A, mère d'un enfant avec le père duquel elle n'entretient pas de relation, ne justifie pas de liens personnels et familiaux en métropole ou à Mayotte tels que le refus de titre de séjour porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, rien ne s'opposant d'ailleurs à ce que l'intéressée la poursuive dans son pays d'origine, où elle ne justifie pas être dépourvue d'attaches. Enfin, l'arrêté mentionne l'absence de précédente mesure d'éloignement ou de comportement troublant l'ordre public. Par suite, le moyen tiré d'un défaut de motivation doit être écarté.

2. Il ressort de cette motivation que le préfet du Finistère a procédé à un examen approfondi de la situation personnelle de Mme A. Le moyen tiré d'un défaut d'examen particulier de sa situation doit, par suite, être écarté.

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. Il ressort des pièces du dossier que, si Mme A est entrée sur le territoire mahorais en 2015, elle ne réside que depuis février 2021 en métropole, où elle a été confiée à l'aide sociale à l'enfance à compter du mois de juillet de la même année. Mme A, qui a obtenu son baccalauréat professionnel en 2023, ne justifie plus être inscrite dans un établissement d'enseignement et est sans emploi, son contrat avec le CHU de Brest n'ayant pas été renouvelé. En outre, Mme A n'entretient pas de relation avec le père de son premier enfant né le 12 décembre 2022. De même, l'intéressée ne démontre pas entretenir de communauté de vie avec le père de son deuxième enfant à naître. Il ressort en effet des pièces versées au dossier, notamment de l'acte de reconnaissance, que ce dernier réside dans le Val-de-Marne, tandis que Mme A est domiciliée à Brest. Enfin, si Mme A fait valoir la présence sur le territoire français de certains membres de sa famille, notamment des cousins, elle ne justifie pas être dépourvue d'attaches aux Comores, où elle s'est rendue en 2020 avant de s'établir en France métropolitaine et où sa mère réside toujours. Par suite, les moyens tirés, d'une part, de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'autre part, de ce que le préfet a manifestement mal apprécié les conséquences de sa décision sur la situation personnelle de Mme A, doivent être écartés.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

5. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " L'étranger qui () dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

6. Pour les motifs exposés au point 4, en refusant de délivrer un titre de séjour à Mme A, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de cet article doit, en tout état de cause, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. L'illégalité du refus de titre de séjour n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui de conclusions d'annulation dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écartée.

8. Aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la fille de la requérante, née le 12 décembre 2022, ne pourrait pas accompagner sa mère aux Comores. Par suite, en prenant la mesure d'éloignement contestée, le préfet n'a pas méconnu les stipulations précitées de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. L'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui de conclusions d'annulation dirigées contre la décision fixant le pays de renvoi, ne peut qu'être écartée.

11. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Enfin, aux termes de l'article 8 de cette convention : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

12. Mme A se borne à mentionner dans ses écritures que l'autorité administrative, en ne prenant pas en compte sa situation d'isolement dans son pays d'origine, situation s'apparentant à un traitement inhumain, a commis une erreur de droit dans l'application des stipulations susvisées. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que l'intéressée serait en situation d'isolement une fois de retour aux Comores, pays dans lequel Mme A ne démontre pas ne plus avoir d'attaches et où sa mère réside toujours. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur de droit dans l'application des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

14. Mme A réside régulièrement en France depuis 2021, n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Quand bien même elle ne justifierait pas de liens privés ou familiaux particulièrement intenses en France, dans les circonstances de l'espèce, en assortissant le refus de renouvellement de son titre de séjour d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une année, le préfet a commis une erreur d'appréciation. Il s'ensuit, que cette dernière décision doit être annulée.

En ce qui concerne la décision portant obligation de remise du passeport et de présentation aux services de la police nationale de Brest une fois par semaine :

15. L'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui de conclusions d'annulation dirigées contre la décision portant obligation de remise de passeport et de présentation aux services de la police nationale, ne peut qu'être écartée.

16. Aux termes de l'article L. 721-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel un délai de départ volontaire a été accordé peut, dès la notification de la décision portant obligation de quitter le territoire français, être astreint à se présenter à l'autorité administrative ou aux services de police ou aux unités de gendarmerie pour y indiquer ses diligences dans la préparation de son départ. Cette décision est prise pour une durée qui ne peut se poursuivre au-delà de l'expiration du délai de départ volontaire. ". Aux termes de l'article L. 721-8 du même code : " L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger auquel un délai de départ a été accordé la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité, dans les conditions prévues à l'article L. 814-1. ". Aux termes de l'article R. 721-6 de ce code : " Pour l'application de l'article L. 721-7, l'autorité administrative désigne le service auprès duquel l'étranger effectue les présentations prescrites et fixe leur fréquence qui ne peut excéder trois présentations par semaine. ".

17. D'une part, il ne résulte pas de ces dispositions, contrairement à ce que soutient Mme A, que les obligations de présentation qu'elles prévoient seraient soumises à l'existence d'un risque de fuite. D'autre part, la décision ne contraint Mme A qu'à la remise de son passeport et à une présentation hebdomadaire aux services de police. Mme A n'explique pas en quoi sa situation personnelle et familiale l'empêcherait de satisfaire à cette obligation. Par suite, le moyen tiré de ce que cette mesure présenterait un caractère disproportionné doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A, dirigées contre l'arrêté du préfet du Finistère du 10 juin 2024, doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

19. L'exécution du présent jugement n'implique ni la délivrance d'un titre de séjour, ni le réexamen de la situation de Mme A. Les conclusions d'injonction sous astreinte présentées en ce sens doivent, par suite, être écartées.

Sur les frais liés au litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme de 1 500 € que demande Mme A au titre des frais de procès non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Finistère du 10 juin 2024 est annulé en tant seulement qu'il interdit à Mme A le retour sur le territoire français pendant un an.

Article 2 : Le surplus de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet du Finistère.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, où siégeaient :

M. Tronel, président,

M. Terras, premier conseiller,

Mme Thielien, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2024.

Le président rapporteur,

Signé

N. Tronel L'assesseur le plus ancien,

Signé

F. Terras

La greffière,

Signé

E. Douillard

La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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