mercredi 8 janvier 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2407699 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Eloignement urgent |
| Avocat requérant | CABINET DGR AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée, le 27 décembre 2024, Mme B A, représentée par Me Roilette, du cabinet DGR Avocats, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 23 décembre 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;
3°) d'enjoindre à l'OFII de lui faire une proposition d'hébergement et de lui verser rétroactivement l'allocation pour demandeur d'asile, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le même délai ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve de renoncer à percevoir la part contributive de l'État.
Elle soutient que :
- la décision contestée est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation ;
- il n'est pas établi que l'évaluation de sa vulnérabilité a été réalisé par un agent de l'OFII ayant reçu une formation spécifique à cette fin comme l'exige l'article L. 522-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il n'est pas établi qu'elle a été informée dans une langue qu'elle comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'elle la comprend, que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil pouvait lui être refusé ou qu'il pouvait y être mis fin, comme l'exige l'article L. 551-10 du même code ;
- la décision litigieuse est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article L. 551-15 du même code étant précisé qu'une demande de réexamen de la demande d'asile n'oblige pas l'OFII à refuser les conditions matérielles d'accueil, l'article 20 de la directive dite " accueil ", dont le texte est dénaturé par sa transposition en droit interne, impliquant seulement une possibilité pour l'État membre de refuser ces conditions matérielles d'accueil, dans une telle hypothèse, en se fondant sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, parmi lesquelles les personnes âgées ; or, en l'espèce, elle a quitté son pays d'origine pour fuir le conflit russo-ukrainien et se trouve dans une situation de vulnérabilité particulière compte tenu de son âge avancé et de son état de santé.
Le directeur général de l'OFII n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directive UE n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Vennéguès, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.
Le rapport de M. Vennéguès a été entendu au cours de l'audience publique du 3 janvier 2025, lors de laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante ukrainienne née le 1er février 1936 à Kharkiv (Ukraine), est entrée en France, de même que ses deux enfants nés respectivement en 1957 et 1965, en raison du conflit russo-ukrainien. Elle a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 19 septembre 2024. Titulaire de la protection temporaire, elle a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile le 23 décembre 2024. Le même jour, au motif que l'intéressée avait présenté une telle demande, la directrice territoriale de l'OFII à Rennes a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Mme A demande l'annulation de cette décision.
Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Mme A justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle auprès du bureau d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué. Il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / () 3° Il présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ; / () La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". Aux termes de l'article D. 551-17 du même code : " La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-15 est écrite et motivée. Elle prend en compte la situation particulière et la vulnérabilité de la personne concernée () ".
4. Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. Lors de l'entretien personnel, le demandeur est informé de sa possibilité de bénéficier de l'examen de santé gratuit prévu à l'article L. 321-3 du code de la sécurité sociale. ". Aux termes de l'article L. 522-2 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité du demandeur est effectuée par des agents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ayant reçu une formation spécifique à cette fin. ".
5. Aux termes de son article L. 522-3 : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".
6. La décision attaquée vise les articles L. 551-15 et D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise qu'après examen des besoins et de la situation personnelle et familiale de Mme A, les conditions matérielles d'accueil lui sont refusées au motif qu'elle présente une demande de réexamen de sa demande d'asile. Formellement, la décision en litige, bien que peu circonstanciée, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En revanche, alors que la requérante est âgée de presque quatre-vingt-neuf ans et justifie de la fragilité de son état de santé, la décision ne comporte aucune référence à la vulnérabilité de l'intéressée. En outre, l'OFII, qui n'a pas produit de mémoire en défense, n'établit pas que cette vulnérabilité a bien été évaluée, à la suite de la présentation de la demande d'asile, à l'occasion d'un entretien avec un de ses agents ayant reçu une formation à cette fin, comme le requièrent les dispositions précitées des articles L. 522-1 et L. 522-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
7. Ainsi, Mme A a raison de soutenir que la décision attaquée n'a été précédée ni d'un examen suffisamment approfondi de sa situation particulière ni d'une évaluation de sa vulnérabilité.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander à l'annulation de la décision du 23 décembre 2024 par laquelle l'OFII lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. () ".
10. Compte tenu de ses motifs, l'annulation de la décision attaquée implique seulement que l'OFII procède à un nouvel examen de la situation de Mme A dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du présent jugement
Sur les frais liés au litige :
11. Mme A a été admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve, d'une part, que Me Roilette, avocate de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et, d'autre part, que Mme A soit définitivement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'OFII le versement à Me Roilette de la somme de 1000 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1000 euros lui sera versée en application de l'article L. 761.1 du code de justice administrative.
D É C I D E:
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : La décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 23 décembre 2024 est annulée.
Article 3 : Il est enjoint au directeur général de l'OFII de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Roilette renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Roilette, avocate de Mme A, la somme de 1000 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1000 euros lui sera versée en application de l'article L. 761.1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 janvier 2025.
Le magistrat désigné,
Signé
P. Vennéguès La greffière d'audience,
signé
J. Jubault
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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