Le Tribunal Administratif de Rennes annule l'arrêté du 28 avril 2025 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine avait obligé Mme A... B..., ressortissante colombienne, à quitter le territoire français, fixé le pays de destination et prononcé une interdiction de retour d'un an. Le tribunal retient que le préfet a commis un défaut d'examen complet de la situation de la requérante, en contestant l'existence d'une demande de titre de séjour que ses propres services avaient pourtant reconnue comme déposée. Cette illégalité entraîne l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et, par voie de conséquence, des décisions subséquentes.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 novembre 2025 et 14 janvier 2026, Mme C... A... B..., représentée Me Le Verger, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 28 avril 2025 par lequel le préfet d’Ille-et-Vilaine l’a obligée à quitter le territoire français, dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet d’Ille-et-Vilaine, à titre principal, de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, un titre de séjour et, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d’insuffisance de motivation et d’un défaut d’examen complet et approfondi de sa situation ;
- cette décision est entachée d’erreur manifeste d’appréciation pour l’application des articles L. 435-1 et L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- cette décision est entachée d’erreur manifeste d’appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle et viole de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- la décision fixant le pays de destination est privée de base légale en raison de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- la décision méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision d’interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision est insuffisamment motivée et entachée d’un défaut d’examen complet ;
- elle est illégale en raison de l’illégalité du refus de séjour et de l’obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’erreur d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 décembre 2025, le préfet d’Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Mme A... B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle à hauteur de 25% par une décision du 6 novembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Le Roux ;
- et les observations de Me Babin, substituant Me Le Verger, représentant Mme A... B....
Considérant ce qui suit :
1. Mme A... B..., ressortissante Colombienne née en 1991, est entrée sur le territoire français le 20 février 2020 selon ses déclarations. Elle a ensuite bénéficié de deux autorisations provisoires de séjour sur valables du 10 septembre au 9 décembre 2020 puis du 28 janvier au 29 avril 2021. Par un arrêté du 28 avril 2025, dont Mme A... B... demande l’annulation, le préfet d’Ille-et-Vilaine l’a obligée à quitter le territoire français, dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. La décision attaquée mentionne que Mme A... B... ne justifie pas du dépôt d’un dossier de demande de titre de séjour complet à l'instruction « en bonne et due forme », ni ne justifie de la délivrance d'un récépissé. Néanmoins la requérante soutient qu’elle a formé le 11 juillet 2024 une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-1 et L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dont elle produit une copie à l’appui de sa requête. Si le préfet d’Ille-et-Vilaine fait valoir que la requérante ne justifie pas du dépôt de cette demande auprès de ses services, il ressort toutefois de la réponse du 18 novembre 2024 apportée par ses services à un courriel du même jour de Mme A... B... l’interrogeant sur l’instruction de cette demande que cette administration a indiqué à la requérante que « le délai d'instruction est actuellement de 18 mois [et qu’] à la vue de la date de dépôt du dossier évoqué, celui-ci n'a pas encore fait l'objet d'une instruction ». Il en résulte que le préfet ne peut pas sérieusement opposer en défense l’absence de demande de titre de séjour émanant de Mme A... B.... Par ailleurs, cette même autorité n’établit pas avoir informé la requérante de l’incomplétude de sa demande de titre de séjour. Dans ces conditions, le préfet d’Ille-et-Vilaine a entaché la décision attaquée d’un défaut d’examen complet de la situation de la requérante. Par suite, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, la décision du 28 avril 2025 par lequel le préfet d’Ille-et-Vilaine a obligé Mme A... B... à quitter le territoire français dans un délai de trente jours doit être annulé ainsi que par voie de conséquence celles fixant le pays de destination et interdisant à la requérante son retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Sur les conclusions aux fins d’injonction :
3. L’exécution du présent jugement implique, compte tenu du motif d’annulation, de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme A... B... dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
4. Mme A... B... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle à hauteur de 25 %. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce et, sous réserve que l’avocate de la requérante renonce à percevoir la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’État une somme de 1 000 euros à verser à Me Le Verger.
D É C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 28 avril 2025 du préfet d’Ille-et-Vilaine est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet d’Ille-et-Vilaine de procéder au réexamen de la situation administrative de Mme A... B... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à Me Le Verger, avocate de Mme A... B..., la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à la part contributive de l’Etat.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... A... B... et au préfet d’Ille-et-Vilaine.
Délibéré après l’audience du 22 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
M. Descombes, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
M. Le Bonniec, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2026.
Le rapporteur,
Signé
P. Le Roux
Le président,
Signé
G. Descombes
La greffière,
Signé
L. Garval
La République mande et ordonne au préfet d’Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.