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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-1904367

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-1904367

lundi 10 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-1904367
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantREFLEX DROIT PUBLIC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés le 5 juillet 2019, le 1er septembre 2021 et le 27 octobre 2021, la société à responsabilité limitée (SARL) Fervie One, représentée par Me Baltassat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 mai 2019 par laquelle le maire de la commune nouvelle d'Annecy a exercé son droit de préemption urbain sur la parcelle cadastrée, section DW n° 38, située sur le territoire de la commune d'Annecy ;

2°) de mettre à la charge de la commune nouvelle d'Annecy une somme de 4 000 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision litigieuse a été signée par une autorité incompétente en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-2 du code de l'urbanisme ;

- la décision litigieuse est entachée d'un défaut de motivation au regard de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme ;

- la décision attaquée a été prise tardivement au regard de l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme et de l'article D. 213-13-1 du code de l'urbanisme ;

- à la date de la décision de préemption litigieuse, la commune nouvelle d'Annecy n'avait aucun projet d'action ou d'opération d'aménagement ; en outre, sa réalité et son antériorité font défaut.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 2 juillet 2020 et le 6 octobre 2021, la commune nouvelle d'Annecy, représentée par Me Fiat, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 500 euros soit mise à la charge de la SARL Fervie One en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 8 octobre 2021, l'instruction de l'affaire a été rouverte et la clôture de l'instruction a été prononcée au 29 octobre 2021 à 12 heures, en application des articles R. 613-4 et R. 613-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de Mme Akoun, rapporteure publique,

- et les observations de Me Dandan, représentant la SARL Fervie One et de Me Poncin, représentant la commune nouvelle d'Annecy.

Une note en délibéré, présentée pour la commune nouvelle d'Annecy, a été enregistrée le 28 septembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 6 mai 2019, le maire de la commune nouvelle d'Annecy a exercé son droit de préemption urbain sur la parcelle, cadastrée section DW n° 38, située au 9 boulevard Decouz à Annecy d'une superficie totale de 2082 m² appartenant à la société par actions simplifiée (SAS) TRE MDB III pour un montant de 2 000 800 euros. La SARL Fervie One, en sa qualité d'acquéreur évincé, demande l'annulation de cette décision de préemption.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. Toutefois, lorsque le droit de préemption est exercé à des fins de réserves foncières dans le cadre d'une zone d'aménagement différé, la décision peut se référer aux motivations générales mentionnées dans l'acte créant la zone. / Lorsque la commune a délibéré pour définir le cadre des actions qu'elle entend mettre en oeuvre pour mener à bien un programme local de l'habitat, la décision de préemption peut, sauf lorsqu'il s'agit d'un bien mentionné à l'article L. 211-4, se référer aux dispositions de cette délibération. Il en est de même lorsque la commune a délibéré pour délimiter des périmètres déterminés dans lesquels elle décide d'intervenir pour les aménager et améliorer leur qualité urbaine. " Aux termes de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en oeuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels. / () ".

3. Il résulte de ces dispositions que, pour exercer légalement ce droit, les collectivités titulaires du droit de préemption urbain doivent, d'une part, justifier, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, faire apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. Lorsque la loi autorise la motivation par référence à un programme local de l'habitat, les exigences résultant de l'article L. 210-1 doivent être regardées comme remplies lorsque la décision de préemption se réfère à une délibération fixant le contenu ou les modalités de mise en œuvre de ce programme et qu'un tel renvoi permet de déterminer la nature de l'action ou de l'opération d'aménagement que la collectivité publique entend mener au moyen de cette préemption. A cette fin, la collectivité peut soit indiquer la nature de l'action ou de l'opération d'aménagement du programme local de l'habitat à laquelle la décision de préemption participe, soit se borner à renvoyer à la délibération si celle-ci permet d'identifier la nature de l'action ou de l'opération d'aménagement poursuivie, eu égard notamment aux caractéristiques du bien préempté et au secteur géographique dans lequel il se situe.

4. La décision de préemption en litige du 6 mai 2019 vise la délibération du conseil communautaire du Grand Annecy du 28 mars 2019 portant arrêt du projet du programme local de l'habitat d'Annecy, lequel a été adopté postérieurement à la décision en litige par le conseil communautaire du Grand Annecy le 19 décembre 2019. En outre, la décision en litige précise que le tènement foncier, cadastré section DW n° 38, " occupe une place stratégique en cœur de ville en continuité directe avec des opérations récentes et structurantes dans le secteur ". Par ailleurs, elle vise l'orientation n° 1 visant à " organiser le développement par la production maîtrisée de logements " qui a pour objectif, entre autres, de renforcer la politique foncière permettant de limiter l'étalement urbain et l'orientation n° 2 visant à favoriser le développement solidaire de l'agglomération qui prévoit plusieurs mesures et notamment optimiser les conditions de réalisation d'une offre en logements abordables et poursuivre la production de logements sociaux. Ainsi, et alors même qu'elle se réfère à la mise en œuvre de ces orientations, la décision de préemption litigieuse n'indique pas le projet précis qui, à la date de la décision attaquée, justifiait le recours au droit de préemption. Dans ces conditions, la référence de la décision de préemption à ces deux orientations à l'objectif de production de logements sociaux du programme local de l'habitat ne constitue pas une motivation répondant aux exigences de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme précité. Par suite, le moyen doit être accueilli.

5. En second lieu, pour justifier de la réalité de son projet, la commune nouvelle d'Annecy se borne à soutenir que la préemption s'inscrit dans le cadre du programme local de l'habitat et produit, à cet égard, une note sommaire non datée intitulée " projet de modification n°1 de la commune déléguée d'Annecy ". Toutefois, ce faisant, la commune nouvelle d'Annecy ne fait état d'aucun projet, même imprécis, pour réaliser l'objectif ainsi poursuivi. Ainsi, à la date de la décision de préemption, la commune nouvelle d'Annecy ne justifie pas de la réalité d'un projet d'action ou d'opération. Par suite, le moyen doit être accueilli.

6. Aux termes de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ". Aucun autre moyen n'est susceptible de fonder, en l'état du dossier, l'annulation de l'arrêté attaqué.

7. Il résulte tout de ce qui précède que la SARL Fervie One est fondée à demander l'annulation de la décision du 6 mai 2019 par laquelle le maire de la commune nouvelle d'Annecy a exercé son droit de préemption urbain sur la parcelle, cadastrée section DW n° 38, située sur le territoire de la commune d'Annecy.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

8. D'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune nouvelle d'Annecy la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SARL Fervie One et non compris dans les dépens. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la SARL Fervie One la somme demandée par la commune nouvelle d'Annecy au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 6 mai 2019 par laquelle le maire de la commune nouvelle d'Annecy a exercé son droit de préemption urbain sur la parcelle, cadastrée section DW n° 38, située sur le territoire de la commune d'Annecy est annulée.

Article 2 : La commune nouvelle d'Annecy versera une somme de 1 500 euros à la SARL Fervie One en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la commune nouvelle d'Annecy présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Fervie One et à la commune nouvelle d'Annecy.

Copie pour information sera adressée à la communauté d'agglomération du Grand Annecy, au préfet de la Haute-Savoie et à la société TRE MDB III.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Jourdan, présidente,

Mme Barriol, première conseillère,

Mme Beauverger, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2022.

La rapporteure,

P. A

La présidente,

D. JOURDAN La greffière,

C. JASSERAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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