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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-1905134

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-1905134

vendredi 20 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-1905134
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantSERGENT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I / Par une requête enregistrée sous le n° 1905134 le 1er août 2019 et des mémoires complémentaires enregistrés les 1er juillet 2021 et 4 août 2021, M. B A, représenté par Me Sergent, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 19 juin 2019 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a suspendu à son égard le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir à son profit le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui verser l'allocation pour demandeur d'asile au titre des mois de juillet et août 2019, l'ensemble sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des articles 34 et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- les fonctions du signataire ne sont pas indiquées dans la décision ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les articles L.744-8 et D.744-38 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans la mesure où la non-présentation aux autorités ne constitue pas un motif de suspension ;

- l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'a pas pris en compte les explications qu'il a fournies pour justifier son absence lors de son transfert prévu vers l'Italie ;

- la décision contestée méconnait l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle fait une appréciation erronée de sa vulnérabilité ;

- elle méconnaît l'article L. 744-1 du même code dès lors que l'Office français de l'immigration et de l'intégration était tenu de lui accorder des conditions d'accueil décentes durant l'examen de sa demande d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 17 juin 2021, 20 juillet 2021 et 10 août 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 janvier 2020.

II / Par une requête enregistrée sous le n° 2004267 le 31 juillet 2020, M. B A, représenté par Me Sergent, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 juillet 2020 par laquelle le directeur territorial adjoint de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé de rétablir à son profit le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir à son profit le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui verser l'allocation pour demandeur d'asile au titre des mois de juillet 2019 à juillet 2020, l'ensemble sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des articles 34 et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien personnel en méconnaissance de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation, d'erreur de droit et est dépourvue de base légale dans la mesure où il justifie être dans une situation particulière de vulnérabilité ;

- elle méconnaît les articles L. 744-8, D. 744-34 et D. 744-37 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la non-présentation aux autorités n'est pas un motif de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil ;

- elle méconnaît l'article L. 744-1 du même code dès lors que l'Office français de l'immigration et de l'intégration était tenu de lui accorder des conditions d'accueil décentes durant l'examen de sa demande d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'Office français de l'immigration et de l'intégration s'est cru à tort lié par la déclaration de fuite faite par le préfet de l'Isère.

Par ordonnance du 30 juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er août 2022.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration a présenté un mémoire en défense enregistré le 15 décembre 2022, qui n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. L'Hôte, vice-président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées n° 1905134 et n° 2004267 concernent le même requérant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer sur un seul jugement.

2. M. A, de nationalité nigériane, est entré en France le 28 juillet 2018. Il a présenté une demande d'asile enregistrée le 10 août 2018 en procédure " Dublin ". Le même jour, il a accepté l'offre de prise en charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Par un arrêté du 25 octobre 2018, le préfet de l'Isère a ordonné sa remise aux autorités italiennes. Ne s'étant pas présenté le jour du vol prévu pour son transfert, M. A a été déclaré en fuite le 30 janvier 2019. Par une décision du 19 juin 2019, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a suspendu les conditions matérielles d'accueil. Parallèlement, M. A a sollicité auprès du préfet de l'Isère, par un courrier du 30 avril 2019, l'abrogation de la décision de transfert. Saisi sur recours de l'intéressé, le juge des référés du tribunal a, par une ordonnance du 28 février 2020, suspendu l'exécution du refus du préfet de l'Isère d'abroger son arrêté et a enjoint au préfet de délivrer à M. A une autorisation provisoire de séjour. En exécution de cette ordonnance, M. A s'est vu remettre une autorisation provisoire de séjour le 10 mars 2020. Puis le 4 mai 2020, sa demande d'asile a été enregistrée en procédure normale. Par la requête n° 1905134, il demande l'annulation de la décision du 19 juin 2019 ayant prononcé la suspension des conditions matérielles d'accueil. Par sa requête n° 2004267, il demande l'annulation de la décision du 3 juillet 2020 ayant refusé le rétablissement des conditions matérielles d'accueil.

Sur la décision du 19 juin 2019 portant suspension des conditions matérielles d'accueil :

3. Aux termes de l'article L. 744-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile () sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile (). Les conditions matérielles d'accueil comprennent les prestations et l'allocation prévues au présent chapitre. () ". Aux termes de l'article L. 744-8 du même code, dans sa rédaction également applicable au litige : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : / 1° Suspendu si, sans motif légitime, le demandeur d'asile a abandonné son lieu d'hébergement déterminé en application de l'article L. 744-7, n'a pas respecté l'obligation de se présenter aux autorités, n'a pas répondu aux demandes d'informations ou ne s'est pas rendu aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile ; / (). / La décision de suspension, de retrait ou de refus des conditions matérielles d'accueil est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. / La décision est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites dans les délais impartis. () ".

4. Il résulte de ces dispositions que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être suspendu si le demandeur d'asile n'a pas respecté son obligation de se présenter aux autorités, à moins que, préalablement invité à faire valoir ses observations, il se soit prévalu d'un motif légitime justifiant ce manquement ou ait fait état d'une situation de vulnérabilité faisant obstacle à ce qu'il soit privé des conditions matérielles d'accueil.

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée se fonde sur le motif de la non-présentation de M. A aux autorités en vue de son transfert vers l'Italie. Toutefois, le requérant avait fait valoir, tant dans sa demande d'abrogation de la décision de transfert adressée au préfet le 30 avril 2019 que dans ses observations formulées directement auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au cours de la procédure contradictoire préalable, la présence sur le territoire français de sa compagne dont la demande d'asile, d'abord enregistrée en procédure " Dublin ", avait été requalifiée en procédure normale le 19 avril 2019, l'état de grossesse de cette dernière - l'enfant étant née en août 2019 - et la reconnaissance anticipée de paternité qu'il avait effectuée le 26 avril 2019. Il avait joint à sa lettre d'observation du 27 mai 2019 les pièces justificatives correspondantes. Il précisait en outre, d'une part, que la préservation de l'unité de sa famille expliquait qu'il soit resté sur le territoire français, d'autre part, que sa situation de précarité justifiait le maintien des conditions matérielles d'accueil. L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'ignorait d'ailleurs pas la situation de la compagne de M. A elle-même bénéficiaire des conditions matérielles d'accueil. Du reste, il indique lui-même dans ses écritures que la relation de couple du requérant et de sa compagne préexistait à leur arrivée en France. Il suit de là que M. A avait un motif légitime à ne pas déférer à l'arrêté de transfert lors du vol prévu le 16 janvier 2019 et, dans ces circonstances, c'est à tort que l'Office français de l'immigration et de l'intégration a suspendu à son égard le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision de l'Office français de l'immigration et l'intégration du 19 juin 2019 prononçant la suspension des conditions matérielles d'accueil.

Sur la décision du 3 juillet 2020 portant refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil :

7. En raison des effets qui s'y attachent, l'annulation pour excès de pouvoir d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l'annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n'auraient pu légalement être prises en l'absence de l'acte annulé ou qui sont en l'espèce intervenues en raison de l'acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l'acte annulé et de celles dont l'acte annulé constitue la base légale. Il incombe au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi de conclusions recevables dirigées contre de telles décisions consécutives, de prononcer leur annulation par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à l'annulation du premier acte.

8. L'annulation de la décision de suspension des conditions matérielles d'accueil du 19 juin 2019 emporte nécessairement l'annulation de la décision de refus de rétablissement de ces dernières qui n'aurait pas pu exister si les conditions matérielles d'accueil avaient été maintenues. Par suite, la décision du 3 juillet 2020 doit également être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Il résulte de l'instruction que le requérant a vu son dossier fusionné avec celui de sa compagne à compter du 23 septembre 2020 et a été admis à nouveau au bénéfice des conditions matérielles d'accueil à partir de cette date et jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile lui accorde le statut de réfugié le 4 mai 2021. Ainsi, l'annulation des décisions attaquées implique uniquement que l'Office français de l'immigration et de l'intégration verse au requérant l'allocation pour demandeur d'asile qu'il aurait dû percevoir au titre de la période comprise entre juillet 2019 et août 2020 inclus. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle dans l'instance n° 1905134, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Sergent, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Sergent de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions de l'Office français de l'immigration et de l'intégration des 19 juin 2019 et 3 juillet 2020 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de verser à M. A l'allocation pour demandeur d'asile pour la période comprise entre juillet 2019 et août 2020 inclus.

Article 3 : Sous réserve que Me Sergent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier lui versera la somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Sergent et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 6 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 janvier 2023.

Le Président-rapporteur,

V. L'HÔTEL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

N. BARDAD

La greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°1905134, 2004267

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