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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-1906092

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-1906092

vendredi 25 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-1906092
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantSEGARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 septembre 2019, Mme B A, représentée par Me Segard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 juillet 2019 par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces lui a retiré à titre définitif le permis de visiter son compagnon, ensemble la décision du 24 juillet 2019 ayant rejeté son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre à l'administration de lui restituer son permis de visite ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées méconnaissent les dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle sont entachées d'un défaut de motivation ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 ;

- elles reposent sur des faits matériellement inexacts ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 octobre 2020, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le chef d'établissement a pris une nouvelle décision retirant le permis de visite de Mme A, le 14 novembre 2019 ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 octobre 2020, la clôture de l'instruction a été fixée au 25 novembre 2020.

Mme A a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 septembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bardad, première conseillère,

- les observations de Mme Brenner-Adanlété, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A a obtenu, le 4 mai 2018, un permis afin de rendre visite à son compagnon détenu au centre pénitentiaire de Grenoble-Varces. Ce permis a été provisoirement suspendu par une décision du 24 mai 2019. Par une décision du 3 juillet 2019, le chef de l'établissement pénitentiaire a suspendu définitivement le permis de visite accordé à Mme A. L'intéressée a présenté un recours gracieux à l'encontre de cette décision le 9 juillet 2019, qui a fait l'objet d'une décision de rejet le 24 juillet 2019. Saisi par Mme A le 13 septembre 2019, le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble a, par une ordonnance du 1er octobre 2019, suspendu l'exécution de ces deux décisions. Par la présente requête, Mme A en demande l'annulation.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes des deux premiers alinéas de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, alors en vigueur : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. Les prévenus peuvent être visités par les membres de leur famille ou d'autres personnes, au moins trois fois par semaine, et les condamnés au moins une fois par semaine. / L'autorité administrative ne peut refuser de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'un condamné, suspendre ou retirer ce permis que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 57-8-10 du même code, alors en vigueur : " Pour les personnes condamnées, incarcérées en établissement pénitentiaire ou hospitalisées dans un établissement de santé habilité à recevoir des personnes détenues, les permis de visite sont délivrés, refusés, suspendus ou retirés par le chef de l'établissement pénitentiaire. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que les décisions tendant à refuser, suspendre ou supprimer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces mesures de police, qui affectent directement la préservation des liens des personnes détenues avec leurs proches, tendent au maintien du bon ordre et de la sécurité au sein des établissements pénitentiaires ou à la prévention des infractions.

4. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. () ". Aux termes de l'article L. 211-2 du même code : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (). ".

5. Il ressort des pièces du dossier que le compagnon de Mme A a bénéficié d'un aménagement de peine sous la forme d'un placement sous surveillance électronique le 19 avril 2019. Son incarcération a pris fin le 16 mai 2019. Ayant commis, dans la nuit du 17 au 18 mai 2019, des faits de violence à l'encontre de Mme A, il a été de nouveau incarcéré au centre pénitentiaire de Grenoble-Varces le 22 mai 2019. Par une décision du 24 mai 2019, le permis de visite de Mme A a alors été suspendu à titre conservatoire en attendant la décision du juge d'application des peines de Grenoble. Par un jugement du 12 juin 2019, le tribunal correctionnel de Grenoble a condamné l'intéressé à un an d'emprisonnement dont six mois avec sursis et une mise à l'épreuve d'une durée de deux ans. Le chef de l'établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces a retiré le permis de visite de Mme A par une décision du 3 juillet 2019, confirmée sur recours gracieux le 24 juillet suivant.

6. Il n'est pas contesté que Mme A n'a pas été mise en mesure de présenter ses observations avant que ne soit prise la décision du 3 juillet 2019, ce qui l'a privée d'une garantie. La circonstance que l'intéressée ait présenté un recours gracieux le 9 juillet 2019 ne saurait s'apparenter à la présentation des observations écrites visées par l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, lesquelles doivent pouvoir être formulées avant l'édiction de toute décision individuelle défavorable.

7. Si l'administration fait valoir en défense que le permis de visite a été suspendu à titre conservatoire le 24 mai 2019, dans l'attente d'une décision définitive de l'autorité judicaire compte tenu des nouveaux faits commis par le compagnon de la requérante qui disposait alors du statut de prévenu, et qu'il y avait urgence à prendre une décision définitive le 3 juillet 2019, elle ne démontre pas qu'à la suite de la condamnation prononcée par le juge pénal, elle aurait été empêchée de mettre Mme A à même de présenter ses observations avant que la décision contestée ne soit édictée, quand bien même la suspension du permis de visite perdurait depuis plusieurs semaines et alors que l'autorité judiciaire aurait émis un avis favorable au retrait du permis de visite le 19 juillet 2019. La situation d'urgence alléguée par le garde des sceaux, ministre de la justice ne peut donc être considérée comme établie.

8. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la décision du 3 juillet 2019 a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, cette décision doit être annulée sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête. La décision du 24 juillet 2019 par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces a rejeté le recours gracieux présenté par Mme A à l'encontre de la décision du 3 juillet 2019 doit être annulée par voie de conséquence.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Il y a lieu d'enjoindre au chef du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces de réexaminer, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, la situation de Mme A et de prendre une nouvelle décision en tenant compte des motifs du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du chef d'établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces du 3 juillet 2019 et du 24 juillet 2019 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au chef d'établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces de réexaminer la situation de Mme A et de prendre une nouvelle décision dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Segard et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au chef d'établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2022.

La rapporteure,Le président,

N. BARDADV. L'HÔTE

La greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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