jeudi 29 décembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-1908352 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | VEDESI - SCP SCHMIDT VERGNON PELISSIER THIERRY EARD-AMINTHAS & TISSOT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 décembre 2019, l'association syndicale libre du lotissement des Vorziers, M. O et Mme S J, M. P et Mme S C, M. E A, M. L et Mme G D, M. B K, Mme N H, M. U M, M. R et Mme W I, Mme Q F, M. X V, représentés par Me Rocher-Thomas, demandent au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite du 9 décembre 2019 par laquelle le président de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération a refusé de reconnaître un surpresseur, ses réseaux et équipements comme dépendances du domaine public ou d'ouvrage public et, à défaut, de les indemniser à hauteur de 50 000 euros pour déclassement illégal et permettre l'entretien, la rénovation voire le changement de ces éléments et la communication de l'état du réseau potable au droit du lotissement, la communication des marchés de travaux et de toutes études réalisées en 2012 et 2013 sur le réseau d'eau existant et desservant ce lotissement et les constructions sur la route de Lossy et les fiches d'intervention sur le surpresseur du lotissement des Vorziers depuis 2012 ;
2°) d'enjoindre à la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération d'assurer l'entretien, la surveillance, la rénovation voire le remplacement du surpresseur, de ses réseaux et équipements et de leur communiquer l'ensemble des documents demandés sous astreinte de 500 euros par jour de retard à compter de la notification du présent jugement ;
3°) de condamner la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération à leur verser une somme de 50 000 euros en réparation des préjudices subis :
4°) de mettre à la charge de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération une somme de 4 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- le suppresseur du lotissement des " Vorziers " et ses réseaux appartiennent au domaine public en application des dispositions de l'article L. 2111-1 du code général de la propriété des personnes publiques ;
- le suppresseur du lotissement des " Vorziers " et ses réseaux n'ont pas fait l'objet d'un déclassement et appartiennent ainsi au domaine public en application de l'article L. 2141-1 du code général de la propriété des personnes publiques ;
- la décision litigieuse est illégale car la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération est tenue d'entretenir cette dépendance du domaine public ;
- si la qualification de dépendance du domaine public n'était pas retenue, la responsabilité de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération devra être engagée ; en effet, la décision litigieuse leur cause un préjudice qui s'élève à hauteur de 50 000 euros ; l'entretien, la maintenance et la surveillance de ce surpresseur ont été assurés par les collectivités publiques de 1995 à 2015 ; ces prestations révèlent un acte créateur de droit au profit des requérants et la lettre du 4 novembre 2015 doit s'analyser comme une décision illégale abrogeant un acte créateur de droit en méconnaissance des dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 29 mai 2020 et le 20 juillet 2020, la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération, représentée par Me Tissot, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge des requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération fait valoir que :
- à titre principal, les moyens soulevés ne sont pas fondés ;
- à titre subsidiaire, la demande d'indemnisation doit être rejetée ;
- à titre infiniment subsidiaire, par courrier du 22 juin 2020, elle a communiqué les documents sollicités par les requérants.
En application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction a été fixée au 4 juin 2021 par une ordonnance du même jour.
Une mesure d'instruction a été effectuée le 8 septembre 2022, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, tendant à obtenir la communication d'un plan représentant la localisation du surpresseur et des réseaux et le 12 septembre 2022, tendant à obtenir la communication de la lettre du 4 novembre 2015.
En réponse à ces mesure d'instruction, la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération a produit des pièces complémentaires le 16 septembre 2022 qui ont été communiquées.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code général de la propriété des personnes publiques ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme T,
- les conclusions de Mme Akoun, rapporteure publique,
- et les observations de Me Rocher-Thomas, représentant les requérants et de Me Tissot, représentant la communauté d'agglomération Annemasse Les Voirons Agglomération.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 11 décembre 1995, le maire de la commune de Cranves-Sales a autorisé la création du lotissement des Vorziers, situé route de Lossy sur le territoire de la commune de Cranves-Sales, et géré par l'association syndicale libre du lotissement des Vorziers. Par courrier du 9 octobre 2019, l'AFUL des Vorziers et autres ont formé un recours auprès de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération tendant à ce que le suppresseur, ses canalisations et équipements soient reconnus comme dépendances du domaine public ou, à défaut, une indemnisation à hauteur de 50 000 euros en raison du préjudice subi du fait du déclassement illégal de ce suppresseur du domaine public et dans le but de permettre l'entretien, la rénovation ou le changement de cet équipement. Cette demande a été rejetée par une décision implicite de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération. Par la présente requête, l'association syndicale libre du lotissement et autres demandent l'annulation de cette décision.
Sur l'exception de non-lieu à statuer :
2. Les requérants sollicitent la communication de l'état du réseau potable au droit du lotissement, la communication des marchés de travaux et de toutes études réalisées en 2012 et 2013 sur le réseau d'eau existant et desservant ce lotissement et les constructions sur la route de Lossy et les fiches d'intervention sur le surpresseur du lotissement des Vorziers depuis 2012. Toutefois, dans son mémoire, enregistré le 20 juin 2020, la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération a indiqué avoir transmis les documents sollicités. Dans ces conditions, et compte tenu des pièces versées au dossier par la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération, lesquelles ne sont pas contestées par les requérants, quand bien même la décision attaquée aurait reçu exécution, les conclusions tendant à la communication de documents sont devenues sans objet. Il n'y a plus lieu d'y statuer.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. En premier lieu, avant l'entrée en vigueur, le 1er juillet 2006, du code général de la propriété des personnes publiques, l'appartenance d'un bien au domaine public était, sauf si ce bien était directement affecté à l'usage du public, subordonnée, indépendamment de la qualification donnée par les parties à une convention par laquelle une personne publique confère à une personne privée le droit d'occuper un bien dont elle est propriétaire, à la double condition que le bien ait été affecté au service public et spécialement aménagé en vue du service public auquel il était destiné. En l'absence de toute disposition en ce sens, l'entrée en vigueur de ce code n'a pu, par elle-même, avoir pour effet d'entraîner le déclassement de dépendances qui appartenaient antérieurement au domaine public et qui, depuis le 1er juillet 2006, ne rempliraient plus les conditions désormais fixées par son article L. 2111-1, aux termes duquel " Sous réserve de dispositions législatives spéciales, le domaine public d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1 est constitué des biens lui appartenant qui sont soit affectés à l'usage direct du public, soit affectés à un service public pourvu qu'en ce cas ils fassent l'objet d'un aménagement indispensable à l'exécution des missions de ce service public ".
4. En outre, il appartient au juge administratif de se prononcer sur l'existence, l'étendue et les limites du domaine public, même en l'absence d'un acte administratif le délimitant, sauf à renvoyer à l'autorité judiciaire la solution d'une question préjudicielle de propriété, lorsque, à l'appui de la contestation, sont invoqués des titres privés dont l'examen soulève une question sérieuse.
5. Par ailleurs, l'une des conditions nécessaires à l'appartenance d'un bien au domaine public est la propriété publique de ce bien et la distribution d'eau potable est une activité de service public et le réseau public d'eau potable est constitué de canalisations publiques du fait de leur incorporation dans le domaine public en raison de leur propriété publique et de leur affectation au service public de distribution de l'eau potable.
6. Enfin, aux termes de l'article L. 332-6 du code de l'urbanisme dans sa rédaction applicable en 1995 : " Les bénéficiaires d'autorisations de construire ne peuvent être tenus que des obligations suivantes : / () 3° La réalisation des équipements propres mentionnés à l'article L. 332-15 () ". Ces dernières dispositions sont applicables aux lotisseurs en vertu de l'article L. 332-12 de ce code, dans sa rédaction applicable au litige.
7. Il ressort des pièces du dossier que, par arrêté du 11 décembre 1995, le maire de la commune de Cranves-Sales a délivré une autorisation de lotir onze lots à l'association foncière urbaine libre (AFUL) Les Vorziers et a mis à la charge du pétitionnaire la réalisation de travaux d'installation d'une station de surpression sur le réseau d'eau potable. En outre, cet arrêté prévoit que " les travaux dont le programme est défini dans l'annexe jointe au présent arrêté devront être commencés dans un délai maximum de 18 mois et achevés dans un délai maximum de 3 ans à compter de la notification au lotisseur du présent arrêté ; à défaut, le présent arrêté sera caduc ". Cette annexe, intitulée " modalités techniques et financières du lotissement " Les Vorziers " ", jointe à l'arrêté, mentionne au sein du paragraphe intitulé " station de surpression " que " en référence aux rapports techniques du cabinet Evreux et selon les propositions du lotisseur en date du 23 janvier 1995, ce projet sera équipé d'un système de surpression collectif avec bipasse installé après la défense incendie au point n°9 du profil. / () / A la réception positive de l'ensemble de ces travaux, la maintenance de ces installations sera assurée par le service ". Cette annexe comprend une mention finale tirée de ce que " à la réception positive de l'ensemble de ces travaux, ce réseau sera d'office intégré dans le réseau public d'eau potable ". Il ressort des pièces du dossier que le certificat d'achèvement de ces travaux a été délivré le 9 avril 2002. Les requérants soutiennent, sans être contredits en défense, que l'entretien du suppresseur, de ses réseaux et équipements a été assuré par la commune de Cranves-Sales puis par la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération. Toutefois, par courrier du 9 octobre 2015, la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération a informé l'association foncière urbaine libre (AFUL) Les Vorziers qu'elle n'assurerait " plus l'entretien de cet équipement à compter du 31 mars 2016 et qu'il appartient donc à l'association syndicale de la prendre en charge ". En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le surpresseur, ses réseaux et équipements ont été réalisés par le pétitionnaire mais, qu'à compter du 9 avril 2002, date de la réception positive des travaux, ont été intégrés dans le réseau public d'eau potable. Ils étaient ainsi affectés au service public de distribution de l'eau potable et spécialement aménagés pour ledit service public. L'ensemble du surpresseur, de ses réseaux et équipements appartenait donc dès le 9 avril 2002 au domaine public alors même qu'ils n'avaient pas fait l'objet d'un acte de classement dans ce domaine. Il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que cet ensemble aurait fait l'objet d'un déclassement et est ainsi demeuré dans le domaine public. Ainsi, et contrairement à ce que fait valoir, en défense, la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération, le surpresseur, ses réseaux et équipements ne constituent pas un équipement propre au lotissement au sens des dispositions de l'article L. 332-6 du code de l'urbanisme, et font partie du domaine public en l'absence de tout acte exprès de déclassement de tout ou partie de cet ensemble.
8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête et sur les conclusions indemnitaires présentées à titre subsidiaire, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision implicite du 9 décembre 2019 par laquelle le président de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération a refusé de reconnaître un surpresseur, ses réseaux et équipements comme dépendances du domaine public.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
9. L'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution dès lors que le surpresseur, ses réseaux et équipements appartiennent au domaine public et que la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération doit, par suite, continuer d'en assurer l'entretien sans qu'il soit besoin de lui adresser une injonction en ce sens. Par suite, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte présentées par les requérants doivent être rejetées.
Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge des requérants, qui ne présentent pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération une somme globale de 1 500 euros à verser aux requérants au titre de ces mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à la communication de l'état du réseau potable au droit du lotissement, la communication des marchés de travaux et de toutes études réalisées en 2012 et 2013 sur le réseau d'eau existant et desservant ce lotissement et les constructions sur la route de Lossy et les fiches d'intervention sur le surpresseur du lotissement des Vorziers depuis 2012.
Article 2 : La décision implicite du 9 décembre 2019 par laquelle le président de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération a refusé de reconnaître un surpresseur, ses réseaux et équipements comme dépendances du domaine public est annulée.
Article 3 Les conclusions de la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : La communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération versera une somme globale de 1 500 euros aux requérants sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à l'association syndicale libre du lotissement des Vorziers en application des dispositions de l'article R. 751-3 du code de justice administrative et à la communauté d'agglomération d'Annemasse Les Voirons Agglomération
Copie en sera adressée à la commune de Cranves-Sales.
Délibéré après l'audience du 14 novembre 2022, à laquelle siégeaient :
Mme Jourdan, présidente,
Mme Barriol, première conseillère,
Mme Beauverger, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2022.
La rapporteure,
P. T
La présidente,
D. JOURDAN La greffière,
C. JASSERAND
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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