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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2000385

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2000385

vendredi 31 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2000385
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantSEGARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 janvier 2020, M. B E, représenté par Me Segard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du directeur interrégional des services pénitentiaires de Lyon du 25 mars 2019 rejetant son recours administratif préalable obligatoire contre la sanction du président de la commission disciplinaire du centre pénitentiaire d'Aiton du 13 février 2019 lui ayant infligé un placement en cellule disciplinaire pour une durée de quatorze jours ;

2°) d'enjoindre à l'administration de procéder à l'effacement de l'ensemble des données relatives à la procédure disciplinaire contestée et figurant dans son dossier, ainsi que de l'ensemble des mentions inscrites dans le logiciel " GIDE " prévues aux 5° e), 3° b), 3° j5), 3° j6) et 6° b) de l'article 4 du décret du 6 juillet 2011, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'adjoint au chef d'établissement doit justifier de sa délégation de pouvoir pour pouvoir juger de l'opportunité de poursuivre la procédure disciplinaire en application de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale ;

- la décision de poursuite est illégale car insuffisamment motivée, les décisions attaquées subséquentes devant par suite également être annulées ;

- la faute prévue par le 5° de l'article R. 57-7-2 ancien du code de procédure pénale n'est pas caractérisée ;

- la seconde faute reprochée, prévue par le 7° de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale, n'est pas qualifiée juridiquement ;

- la sanction est manifestement disproportionnée au regard des faits qui lui sont reprochés et de sa personnalité ;

- l'effacement des mentions de son dossier disciplinaire et du logiciel " GIDE " s'impose en application du principe constitutionnel de la présomption d'innocence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 13 janvier 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au même jour, en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 novembre 2019.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme d'Elbreil, conseillère,

- et les conclusions de Mme Brenner Adanlété, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, incarcéré au centre pénitentiaire d'Aiton du 19 avril 2018 au 1er mars 2019, a fait l'objet le 13 février 2019 d'une sanction de placement en cellule disciplinaire pour une durée de quatorze jours. Le 25 mars 2019, le directeur interrégional des services pénitentiaires a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé par M. E à l'encontre de cette décision. M. E demande au tribunal l'annulation de la décision du 25 mars 2019.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur, et dont les dispositions sont aujourd'hui reprises à l'article R. 234-14 du code pénitentiaire : " Le chef d'établissement ou son délégataire apprécie, au vu des rapports et après s'être fait communiquer, le cas échéant, tout élément d'information complémentaire, l'opportunité de poursuivre la procédure. Les poursuites disciplinaires ne peuvent être exercées plus de six mois après la découverte des faits reprochés à la personne détenue ". Aux termes de l'article R. 57-7-5 du même code, dans sa version alors en vigueur, et dont les dispositions sont aujourd'hui reprises à l'article R. 234-1 du code pénitentiaire : " Pour l'exercice de ses compétences en matière disciplinaire, le chef d'établissement peut déléguer sa signature à son adjoint, à un fonctionnaire appartenant à un corps de catégorie A ou à un membre du corps de commandement du personnel de surveillance placé sous son autorité. / () ".

3. La décision du 26 novembre 2018 d'engagement des poursuites disciplinaires a été signée par l'adjoint au chef d'établissement, M. C D, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature du 16 octobre 2018, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Savoie du 23 octobre 2018. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte de poursuite, qui manque en fait, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision d'engagement des poursuites disciplinaires du 26 novembre 2018, prise sur le fondement des dispositions précitées de l'article R. 57-7-15 du code de procédure pénale, n'a pas, d'une part, à être motivée sur le fondement des dispositions de ce code et n'entre, d'autre part, dans aucune des catégories de décisions qui doivent être motivées sur le fondement des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet acte doit être écarté comme inopérant.

5. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale, dans sa version en vigueur à la date de la décision initiale : " Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : / () / 5° De refuser de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire, par le règlement intérieur de l'établissement pénitentiaire ou par toute autre instruction de service ; / () ". Ces dispositions ont été reprises du 15 mars 2019 au 1er mai 2022 au 1° du même article. Aux termes de l'article R. 232-5 du code pénitentiaire, en vigueur depuis le 1er mai 2022 : " Constitue une faute disciplinaire du deuxième degré le fait, pour une personne détenue : / 1° De refuser de se soumettre à une mesure de sécurité définie par une disposition législative ou réglementaire, par le règlement intérieur de l'établissement pénitentiaire, défini aux articles L. 112-4 et R. 112-22, ou par toute autre instruction de service ou refuser d'obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel de l'établissement ; / () ".

6. D'autre part, aux termes du III de l'article 7, intitulé " Les mesures de contrôle et de sécurité ", du règlement intérieur type des établissements pénitentiaires, énoncé à l'annexe à l'article R. 57-6-18 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " III - La personne détenue est fouillée dans les conditions prévues à l'article 57 de la loi pénitentiaire et aux articles R. 57-7-79 à R. 57-7-82. / () ". Dès lors, les mesures de fouille constituent une mesure de sécurité au sens des dispositions précitées du 5° de l'article R. 57-7-2 du code de procédure pénale.

7. Il ressort des pièces du dossier que le 2 novembre 2018, M. E a refusé de se soumettre, dans un premier temps, à un ordre visant à contrôler ce qu'il avait récupéré dans la cellule d'un autre détenu. Saisi par le surveillant, M. E a placé l'objet dans sa bouche, empêchant toute vérification et faisant ainsi obstacle à une mesure de fouille, puis l'a recraché par la fenêtre. Dans ces circonstances, il doit être regardé comme ayant refusé de se soumettre à une mesure de sécurité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que cette première faute disciplinaire pour laquelle il a été poursuivi aurait été qualifiée à tort de faute disciplinaire du deuxième degré. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-1 du code de procédure pénale, dans sa version en vigueur à la date de la décision initiale : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () / 7° D'introduire ou de tenter d'introduire au sein de l'établissement tous objets ou substances dangereux pour la sécurité des personnes ou de l'établissement, de les détenir ou d'en faire l'échange contre tout bien, produit ou service ; / () ". Aux termes de l'article R. 232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / () / 10° D'introduire ou tenter d'introduire au sein de l'établissement tous objets, données stockées sur un support quelconque ou substances de nature à compromettre la sécurité des personnes ou de l'établissement, de les détenir ou d'en faire l'échange contre tout bien, produit ou service ; / () ".

9. Il ressort du compte-rendu d'incident du 2 novembre 2018 que M. E a craché l'objet qu'il avait dans sa bouche par la fenêtre voisine. Un téléphone de marque " Long-CZ " humide a été retrouvé à l'aplomb de cette fenêtre. Le ministre de la justice produit en défense une photographie de ce modèle de téléphone démontrant que, par ses dimensions, cet appareil peut être aisément introduit dans une cavité bucale. Si M. E fait valoir qu'il a stocké dans sa bouche un sachet de poivre, il ressort des pièces du dossier que les agents ont fouillé, après avoir trouvé ce téléphone, le reste du secteur, sans trouver aucun autre objet. Dès lors, les simples allégations du requérant ne permettent pas de remettre en cause les constatations concordantes du compte-rendu d'incident. Dans ces circonstances, la matérialité des faits reprochés doit être tenue pour établie. Par suite, le moyen tiré de l'inexacte qualification juridique de la faute disciplinaire prévue par les dispositions précitées doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-47 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur, dont les dispositions figurent aujourd'hui à l'article R. 235-12 du code pénitentiaire : " Pour les personnes majeures, la durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. / () ". En outre, aux termes de l'article R. 57-7-49 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " Le président de la commission de discipline prononce celles des sanctions qui lui paraissent proportionnées à la gravité des faits et adaptées à la personnalité de leur auteur. / () ". Enfin, aux termes de l'article R. 57-7-51 de ce code, dans sa version alors en vigueur : " Lorsque la commission de discipline est amenée à se prononcer le même jour sur plusieurs fautes commises par une personne détenue majeure, et sauf décision contraire de son président, les durées des sanctions prononcées se cumulent. Toutefois, lorsque les sanctions sont de même nature, leur durée cumulée ne peut excéder la limite du maximum prévu pour la faute la plus grave. () ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

11. M. E a fait l'objet, pour les deux fautes disciplinaires objet de la décision attaquée, d'une sanction de placement en cellule disciplinaire d'une durée de quatorze jours, alors qu'une de ces fautes, appartenant aux fautes du premier degré, était passible d'une sanction maximale de placement en cellule disciplinaire pour une durée de vingt jours. Il ressort du compte-rendu d'incident que lors de l'altercation, M. E a tenu des propos violents à l'encontre des surveillants. De plus, il ressort de la synthèse de ses comparutions en commission de discipline qu'il a fait l'objet, entre le 11 mai 2017 et le 25 mars 2019, date de la décision attaquée, de neuf passages devant cette commission, de sorte qu'il présente un comportement régulièrement problématique en détention, étant relevé qu'il a notamment été sanctionné le 27 novembre 2018 pour avoir dégradé le caillebotis de sa cellule. Compte tenu de ces éléments, la sanction de placement de quatorze jours en cellule disciplinaire n'apparaît pas disproportionnée. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E aux fins d'annulation de la sanction litigieuse doivent être écartées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins de suppression de la mention des sanctions de son dossier administratif ou du fichier " GIDE " doivent également être rejetées, ainsi que ses conclusions aux fins d'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, à Me Segard et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 10 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Heintz, premier conseiller,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2023.

La rapporteure,

M. D'ELBREIL

Le président,

V. L'HÔTELa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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