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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2000457

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2000457

lundi 26 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2000457
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantLETELLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 janvier 2020, M. A B, représenté par Me Letellier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de la Drôme a implicitement refusé de renouveler sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Drôme de lui délivrer une carte de résident dans les trente jours qui suivront la notification du jugement à intervenir sous astreinte définitive de 100 euros par jour de retard par application des dispositions des articles L. 911-1 à L. 911-3 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les articles L. 314-3 et L. 314-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public au vu des seules condamnations invoquées par l'administration ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juillet 2021, la préfète de la Drôme conclut à ce qu'il n'y ait pas lieu de statuer sur la requête et à son rejet.

Elle soutient que :

- aucune décision implicite de rejet de la demande de renouvellement de la carte de résident n'est intervenue, si bien que la requête est dépourvue d'objet ;

- la décision expresse prise le 14 octobre 2019 est devenue définitive ;

- les moyens ne sont pas fondés.

Par courrier du 2 décembre 202, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce qu'en se fondant sur les dispositions de l'article L. 314-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le préfet a méconnu le champ d'application de la loi dès lors que ces dispositions ne sauraient être opposées à un ressortissant tunisien dans le cadre d'une demande de renouvellement d'une carte de résident.

En réponse à ce courrier, la préfète de la Drôme a présenté des observations enregistrées le 5 décembre 2022.

M. B a présenté des observations enregistrées le 7 décembre 2022.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 juillet 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Ban, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né en 1986, est entré en France en 2015 et a obtenu un premier titre de séjour en tant que parent d'enfant français valable du 25 février 2008 au 24 février 2009. Il a ensuite obtenu une carte de dix ans valable du 16 octobre 2009 au 24 février 2019. Le 16 janvier 2019, il a demandé le renouvellement de sa carte de résident. Par courrier du 8 avril 2019, le préfet de la Drôme l'a informé de ce qu'il envisageait de lui retirer sa carte de résident au vu des condamnations figurant sur l'extrait de son casier judiciaire, l'a invité à présenter ses observations et lui a délivré une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'un an. Par sa requête, M. B demande l'annulation de la décision par laquelle le préfet de la Drôme a implicitement refusé de renouveler sa carte de résident.

Sur les conclusions d'annulation de la décision implicite de refus de renouvellement de la carte de résident :

2. L'article R. 311-12 du code d'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur, dispose que : " Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ".

3. Le 16 janvier 2019, M. B a demandé le renouvellement de sa carte de résident. Cette demande doit être regardée comme ayant été implicitement rejetée le 16 mai 2019, date à laquelle était expiré le délai de quatre mois prévue par les dispositions précitées de l'article R. 311-12, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que le préfet de la Drôme ait invité M. B à présenter des observations sur la mesure de retrait qu'il envisageait. Par suite, la préfète de la Drôme n'est pas fondée à soutenir qu'aucune décision implicite de rejet de la demande de M. B ne serait née de son silence.

4. Toutefois, la décision expresse du 14 octobre 2019 par laquelle le préfet de la Drôme a refusé le renouvellement de la carte de résident de M. B s'est substituée à cette décision implicite de refus. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation de cette dernière décision doivent être regardées comme dirigées contre la décision explicite du 14 octobre 2019.

5. Dès lors que la requête est regardée comme dirigée contre cette décision du 14 octobre 2019, le requérant ne peut utilement contester la légalité de cette décision expresse au motif de son absence de motivation et, par ailleurs, la préfète de la Drôme n'est pas fondée à soutenir que cette requête serait dépourvue d'objet.

Sur les conclusions d'annulation de la décision expresse du 14 octobre 2019 de refus de renouvellement de la carte de résident :

6. Aux termes de l'article 10 de l'accord franco-tunisien : " 1. Un titre de séjour d'une durée de dix ans, ouvrant droit à l'exercice d'une activité professionnelle, est délivré de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour sur le territoire () ". Aux termes l'article 11 du même accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ". Il résulte de ces stipulations qu'aucune restriction n'est prévue au renouvellement du titre de séjour de 10 ans tenant à l'existence d'une menace à l'ordre public.

7. Aux termes de l'article L. 314-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable : " La carte de résident est valable dix ans. Sous réserve des dispositions des articles L. 314-5 et L. 314-7, elle est renouvelable de plein droit ". Aux termes de l'article L. 314-3 du même code : " La carte de résident peut être refusée à tout étranger dont la présence constitue une menace pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 314-5 du même code : " Par dérogation aux dispositions des articles L. 314-8 à L. 314-12 la carte de résident ne peut être délivrée à un ressortissant étranger qui vit en état de polygamie ni aux conjoints d'un tel ressortissant ni à un ressortissant étranger condamné pour avoir commis sur un mineur de quinze ans l'infraction définie à l'article 222-9 du code pénal ou s'être rendu complice de celle-ci. Une carte de résident délivrée en méconnaissance de ces dispositions doit être retirée ". Aux termes de l'article L. 314-7 du même code : " La carte de résident d'un étranger qui a quitté le territoire français et a résidé à l'étranger pendant une période de plus de trois ans consécutifs est périmée, de même que la carte de résident portant la mention "résident de longue durée-UE" accordée par la France lorsque son titulaire a résidé en dehors du territoire des Etats membres de l'Union européenne pendant une période de plus de trois ans consécutifs. / La période mentionnée ci-dessus peut être prolongée si l'intéressé en a fait la demande soit avant son départ de France, soit pendant son séjour à l'étranger. / En outre, est périmée la carte de résident portant la mention "résident de longue durée-UE" accordée par la France lorsque son titulaire a, depuis sa délivrance, acquis ce statut dans un autre Etat membre de l'Union européenne, ou lorsqu'il a résidé en dehors du territoire national pendant une période de six ans consécutifs. ". Il résulte de ces dispositions que le préfet ne peut légalement refuser de renouveler une carte de résident que pour les motifs énoncés aux articles L. 314-5 et L. 314-7 précités qui sont applicables aux ressortissants tunisiens en l'absence de stipulations expresses sur ce point prévues par l'accord franco-tunisien du 17 mars 1968.

8. Il résulte de ce qui a dit aux points 6 et 7 que le préfet de la Drôme a commis une erreur de droit en se fondant sur les dispositions de l'article L. 314-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour rejeter la demande de renouvellement de carte de résident à M. B au motif que sa présence constituait une menace pour l'ordre public. Il ne pouvait davantage se fonder sur les stipulations de l'accord franco-tunisien. Par ailleurs, il n'est pas allégué que la situation du requérant entrait dans les exceptions prévues par les dispositions des articles L. 314-5 et L. 314-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. La préfète de la Drôme sollicite toutefois une substitution de base légale, dans ses observations au moyen d'ordre public communiquées au requérant, en indiquant que la décision pouvait être fondée sur l'article L. 314-6-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Aux termes de l'article L. 314-6-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable : " La carte de résident d'un étranger qui ne peut faire l'objet d'une mesure d'expulsion en application des articles L. 521-2 ou L. 521-3 peut lui être retirée s'il fait l'objet d'une condamnation définitive sur le fondement des articles 433-3, 433-4, des deuxième à quatrième alinéas de l'article 433-5, du deuxième alinéa de l'article 433-5-1 ou de l'article 433-6 du code pénal. La carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" lui est délivrée de plein droit. "

11. En conférant à l'administration un pouvoir de retrait de la carte de résident qui produit des effets à la fois pour le passé et l'avenir, ces dispositions lui ont implicitement mais nécessairement conféré également le pouvoir, pour l'avenir, de ne pas renouveler cette carte à l'étranger qui fait l'objet d'une condamnation définitive sur le fondement des articles du code pénal mentionnés au point précédent.

12. En l'espèce, M. B a été définitivement condamné le 1er juillet 2015 à une peine de 6 mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de rébellion commis le 9 mars 2014 réprimés par l'article 433-6 du code pénal auquel renvoie l'article L. 314-6-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, malgré la relative ancienneté de ces faits, le préfet de la Drôme pouvait légalement, eu égard à la date de sa décision, refuser de renouveler la carte de résident de M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 314-6-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit. Ces dispositions peuvent être substituées à celles de l'article L. 314-3 dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration préfectorale dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

13. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

14. Le préfet de la Drôme a délivré à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " qui l'autorise à séjourner et travailler en France où il a établi le centre de ses intérêts privés et familiaux. Dès lors, malgré les avantages que procure l'obtention d'une carte de séjour de longue durée, le refus de renouvellement de sa carte de résident ne porte pas, par lui-même, à son droit à une vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise et ne méconnaît pas ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par la préfète de la Drôme, que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 14 octobre 2019. Par suite, sa requête doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Letellier et à la préfète de la Drôme.

Délibéré après l'audience du 8 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Ban, premier conseiller.

Mme Letellier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2022.

Le rapporteur,

J-L. Ban

Le président,

V. L'Hôte

La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne à la préfète de la Drôme en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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