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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2003509

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2003509

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2003509
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantLARROUY-CASTERA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 1er juillet 2020 et 5 mai 2021, la SARL Hydrobel, représentée par Me Larrouy-Castera, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 mai 2020 par lequel le préfet de l'Isère a rejeté sa demande d'autorisation unique pour la création d'une centrale hydroélectrique " chute de Pont-Haut " sur le ruisseau de Laval sur la commune de Laval ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer l'autorisation sollicitée ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le préfet de l'Isère n'est pas fondé à soutenir qu'il était en situation de compétence liée pour refuser l'autorisation sollicitée sur le fondement des dispositions des articles L. 214-17 et R. 214-109 du code de l'environnement dès lors que les dispositions règlementaires dans leur rédaction issue du décret du 3 août 2019, ne peuvent lui être opposées compte-tenu de l'annulation de ces dispositions par le Conseil d'Etat par sa décision du 15 février 2021 ;

- l'étude hydrologique et l'étude d'impact décrivent suffisamment le cumul des incidences sur le cours d'eau et sa fonction de réservoir biologique avec d'autres projets existants ou approuvés et respectent ainsi les dispositions du 5° du II de l'article R. 122-5 du code de l'environnement ;

- l'ouvrage projeté comprenant une grille au niveau de la prise d'eau avec une largeur d'entrefer de 10 mm et une passe à poissons à ralentisseurs, qui ne constituent pas un obstacle à la continuité écologique au sens du 1° de l'article R. 214-109, ne méconnaissent pas les dispositions de l'article L. 214-17 du code de l'environnement ;

- le préfet a entaché son arrêté d'une erreur de droit en ne procédant pas à un contrôle de la compatibilité du projet avec l'ensemble des orientations fixés par le schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) Rhône Méditerranée 2016-2021 ; son projet n'est pas incompatible avec ce SDAGE ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article L. 100-4 du code de l'énergie ;

Par un mémoire en défense enregistré le 18 novembre 2020, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Un moyen d'ordre public tiré de ce que les dispositions de l'article R. 214-109 du code de l'environnement applicables au litige sont celles antérieures au décret n° 2019-827 du 3 août 2019 (CE 15 février 2021 n°435026) a été communiqué aux parties le 1er septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de l'énergie ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme A,

- et les observations de Me Beuscart pour la SARL Hydrobel et de M. C pour le préfet de l'Isère.

Considérant ce qui suit :

1. Par l'arrêté attaqué, le préfet de l'Isère a rejeté la demande d'autorisation unique présentée par la SARL Hydrobel pour la création d'une centrale hydroélectrique " chute de Pont-Haut " sur le ruisseau de Laval sur la commune de Laval. Cet arrêté a été pris au motif que :

- l'hydrologie et la valeur du module proposées par la société Hydrobel, qui ne respectent pas la méthode de corrélation avec un bassin versant de géologie et de climatologie voisin indiquée dans la circulaire du 5 juillet 2011 (relative à l'application de l'article L. 214-18 du code de l'environnement sur les débits réservés à maintenir en cours d'eau), ne peuvent être admises et servir à la détermination du débit minimum biologique,

- l'étude d'impact méconnaît les dispositions du 5° du II de l'article R. 122-5 du code de l'environnement,

- le projet porté par la société requérante est de nature à porter atteinte à la continuité écologique en méconnaissance de l'article L. 214-17 du code de l'environnement,

- ce projet n'est pas compatible avec les orientations fondamentales n°2 et n°6 du SDAGE Rhône Méditerranée 2016-2021.

2. En premier lieu, pour déterminer la valeur du module, la société Hydrobel a utilisé, en l'absence de station de jaugeage sur le ruisseau de Laval, l'une des méthodes préconisées par la circulaire du 5 juillet 2011, à savoir la méthode de corrélation avec un bassin versant de géologie et de climatologie voisin. Cependant, il résulte de l'instruction et notamment du rapport du commissaire enquêteur que les deux stations retenues par la société requérante (stations de l'Avérole à Bessans et de l'Isère à Val d'Isère) ne sont ni en proximité géologique ni même en proximité climatique sur l'aspect régime pluviométrique et correspondent donc à un régime hydrologique différent de celui de Laval. Ainsi, la corrélation entre bassins versants effectuée par la société requérante ne respecte pas la méthode de corrélation mentionnée dans la circulaire du 5 juillet 2011. Si la société requérante se prévaut de la tierce expertise du bureau d'études CEREG de juin 2018, il résulte de l'instruction et notamment du rapport du commissaire enquêteur que cette étude a été effectuée à partir des données hydrologiques fournies par la société Hydrobel. Par ailleurs, si le dossier d'autorisation mentionne que la valeur du débit réservé retenue est dans la continuité des débits réservés qui sont réglementés sur les centrales hydroélectriques existantes sur le ruisseau Laval, celle-ci ne tient pas compte de la variation adaptative de la valeur minimum biologique de chaque tronçon du cours d'eau. La circonstance que la société Hydrobel prévoit la réalisation d'un suivi biologique pluriannuel des espèces aquatiques après la construction et la mise en fonctionnement de la centrale n'est pas de nature à remédier à l'insuffisance de l'étude hydrologique. Ainsi, le préfet de l'Isère était fondé à soutenir, pour refuser l'autorisation sollicitée, que l'hydrologie et la valeur du module proposées par la société requérante ne pouvaient être admises et servir ainsi à la détermination du débit minimum biologique.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 214-17 du code de l'environnement : " I.- () l'autorité administrative établit, pour chaque bassin ou sous-bassin : 1° Une liste de cours d'eau, parties de cours d'eau ou canaux parmi ceux qui sont en très bon état écologique ou identifiés par les schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux comme jouant le rôle de réservoir biologique nécessaire au maintien ou à l'atteinte du bon état écologique des cours d'eau d'un bassin versant ou dans lesquels une protection complète des poissons migrateurs vivant alternativement en eau douce et en eau salée est nécessaire, sur lesquels aucune autorisation ou concession ne peut être accordée pour la construction de nouveaux ouvrages s'ils constituent un obstacle à la continuité écologique () ".

4. Le préfet de l'Isère a estimé après avoir rappelé le classement en liste 1 du tronçon du ruisseau de Laval (lieu-dit des Iles [aval du ruisseau de Crop] à l'amont de la STEP de Laval) que le projet porté par la société requérante était de nature à porter atteinte à la continuité écologique.

5. S'il fait valoir, dans son mémoire en défense, qu'il était en situation de compétence liée pour refuser l'autorisation sollicitée au regard du 1° du I de l'article R. 214-109 du code de l'environnement dans sa rédaction résultant du décret du 3 août 2019 (modifiant diverses dispositions du code de l'environnement relatives à la notion d'obstacle à la continuité écologique et au débit à laisser à l'aval des ouvrages en rivière), qui n'autorisait pas la construction de seuils ou barrages en lit mineur de cours d'eau classés au titre du 1° du I de l'article L. 214-17, atteignant ou dépassant le seuil d'autorisation du 2° de la rubrique 3.1.1.0. de la nomenclature annexée à l'article R. 214-1, ainsi que de tout autre ouvrage perturbant significativement la libre circulation des espèces biologiques vers les zones indispensables à leur reproduction, leur croissance, leur alimentation ou leur abri, ces dispositions ont été annulées par le Conseil d'Etat dans sa décision n°435026 du 15 février 2021.

6. Toutefois, l'arrêté attaqué n'est pas fondé sur la hauteur du barrage projeté à la prise d'eau mais sur le fait que la passe à poissons à ralentisseurs et la largeur d'entrefer de la grille au niveau de la prise d'eau constituent un réel obstacle à la libre circulation de la truite Fario au regard des dispositions du 1° du I de l'article R. 214-109 du code de l'environnement dont la rédaction antérieure est redevenue applicable du fait de l'annulation du 15 février 2021 susmentionnée. Il convient de procéder à cette substitution de base légale dès lors qu'elle n'a pas pour effet de priver l'intéressée d'une garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation que celui qu'elle a effectivement mise en œuvre au vu des mentions figurant dans l'arrêté contesté.

7. Aux termes de l'article R. 214-109 du code de l'environnement : " Constitue un obstacle à la continuité écologique, au sens du 1° du I de l'article L. 214-17 et de l'article R. 214-1, l'ouvrage entrant dans l'un des cas suivants : 1° Il ne permet pas la libre circulation des espèces biologiques, notamment parce qu'il perturbe significativement leur accès aux zones indispensables à leur reproduction, leur croissance, leur alimentation ou leur abri () ".

8. Le préfet de l'Isère fait notamment valoir que la passe à poissons à ralentisseurs prévue par le projet perturbe significativement la libre circulation des truites fario de petite taille présentes sur le secteur, vers une zone de frayères remarquable située juste en amont de la prise d'eau. Il se prévaut de documentations scientifiques non remises en cause par la société requérante aux termes desquelles les passes à poissons à ralentisseurs sont relativement sélectives et ne sont adaptées qu'aux espèces possédant des capacités de nage suffisantes en termes de vitesse, de nage et d'endurance (grands salmonidés migrateurs, lamproies, grands cyprinidés d'eau vive) mais pas aux poissons d'une longueur inférieure à une trentaine de centimètres alors que les inventaires piscicoles menées sur le ruisseau de Laval dans le cadre de l'étude d'impact n'ont inventoriés que des poissons d'une taille inférieure à 23 cm. Le commissaire enquêteur a d'ailleurs émis un avis défavorable au projet au regard de la petite taille des truites impliquées, de la longueur de volée liminante (soit quelques mètres alors que la volée prévue est de 6,50 mères) et du débit réservé prévu. Par ailleurs, l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques devenu Agence française pour la biodiversité a émis deux avis défavorables au projet les 28 novembre 2016 et 22 septembre 2017 dès lors que le fonctionnement optimisé de la passe à poissons projeté pour une plage de débits faibles à moyens reste aléatoire en période de forts débits. Elle nécessite également des travaux réguliers d'entretien pouvant exiger la mise hors d'eau du dispositif plusieurs jours à plusieurs semaines après le diagnostic de la dégradation de la fonctionnalité de l'ouvrage. La tierce expertise du bureau d'études CEREG qui se borne à indiquer que le dimensionnement de la passe à poissons est cohérent sans évoquer la petite taille des truites et la longueur de volée liminante à établir en fonction de la taille des truites fario n'établit pas que la passe à poissons projetée ne constitue pas un obstacle à la libre circulation de la truite fario. Dans ces conditions, la passe à poissons projetée constitue, ainsi que l'a retenu le préfet de l'Isère, un obstacle à la continuité écologique.

9. En dernier lieu, l'article L. 100-4 du code de l'énergie prévoit que pour répondre à l'urgence écologique et climatique, la politique énergétique nationale a pour objectifs notamment d'encourager la production d'énergie hydraulique, notamment la petite hydroélectricité.

10. L'article L. 100-4 du code de l'énergie qui se borne à fixer des objectifs généraux n'a pas pour objet, et ne saurait avoir pour effet, d'interdire au préfet de s'opposer à la délivrance de l'autorisation sollicitée dès lors que le projet de centrale hydroélectrique en cause est de nature à porter atteinte à la continuité écologique. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 100-4 du code de l'énergie doit être écarté.

11. Les motifs exposés aux points 2 et 8 étant de nature à justifier le refus de l'autorisation sollicitée, l'éventuelle illégalité des autres motifs de l'arrêté attaqué rappelés au point 1 sont sans incidence sur le sens de celui-ci.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la société requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de la SARL Hydrobel est rejetée.

Article 2 :Le présent jugement sera notifié à la SARL Hydrobel et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Bedelet, première conseillère,

Mme Holzem, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

La rapporteure,

A. B

Le président,

C. Sogno

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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