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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2003732

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2003732

vendredi 7 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2003732
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée sous le n° 2003732 le 29 juin 2020, M. H F, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 juin 2020 par laquelle le directeur régional adjoint des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi, responsable de l'unité départementale de l'Isère, a refusé de lui délivrer une autorisation de travail ;

2°) d'enjoindre au directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi de lui délivrer une autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de fait quant au caractère incomplet de son dossier ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article R. 5521-20 du code du travail ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 septembre 2020, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. F ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 décembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 6 janvier 2023.

II. Par une requête enregistrée sous le n° 2206605 le 11 octobre 2022, M. H F, représenté par Me Coutaz, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié ", dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, subsidiairement de procéder à un nouvel examen de sa situation, dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans les deux jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

* En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité du refus de l'autorisation de travailler en date du 3 juin 2020 ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 6-5) de l'accord franco-algérien ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

* En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

* En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination, elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision de refus de titre et de celle portant obligation de quitter le territoire.

Par une ordonnance du 14 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 24 janvier 2023.

Un mémoire en défense pour le préfet de l'Isère a été enregistré le 8 mars 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- l'arrêté du 28 octobre 2016 fixant la liste des pièces à fournir pour l'exercice par un ressortissant étranger d'une activité professionnelle salariée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Heintz, premier conseiller,

- les observations de Coutaz, représentant M. F, et substituant Me Huard dans l'instance n° 2003732.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant algérien né le 13 mai 1991, est entré régulièrement en France le 4 mars 2017, sous couvert d'un visa de long séjour portant la mention " conjoint de français ". Il s'est vu délivrer plusieurs titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valables du 16 mars 2017 au 15 mars 2020. Le 26 décembre 2019, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié et le 13 juin 2020, d'un certificat de résidence de dix ans. Par une décision du 3 juin 2020, le directeur régional adjoint des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi, responsable de l'unité départementale de l'Isère, a refusé de lui accorder une autorisation de travail et, par un arrêté du 8 septembre 2022, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Par ses deux requêtes, M. F demande au tribunal d'annuler la décision du 3 juin 2020 et l'arrêté du 8 septembre 2022.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2003732 et 2206605 sont relatives à la situation administrative d'un même ressortissant étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'elles fassent l'objet d'un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 3 juin 2020 :

3. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. C A, responsable de l'unité départementale de l'Isère. Par un arrêté du 31 mars 2020, M. E G, directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi d'Auvergne-Rhône-Alpes a reçu délégation du préfet de l'Isère pour signer les autorisations de travail en matière de main d'œuvre étrangère. Et par arrêté du 6 avril 2020, publié au recueil des actes administratifs spécial du 9 avril 2020, cette compétence a été subdéléguée à M. C A. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.

4. En deuxième lieu, le refus d'autorisation de travail litigieux comporte les considérations de fait et de droit sur le fondement desquelles il a été pris. Par suite, le moyen tiré de son défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 5221-20 du code du travail, dans sa rédaction alors en vigueur : " Pour accorder ou refuser l'une des autorisations de travail mentionnées à l'article R. 5221-11, le préfet prend en compte les éléments d'appréciation suivants : / 1° La situation de l'emploi dans la profession et dans la zone géographique pour lesquelles la demande est formulée, compte tenu des spécificités requises pour le poste de travail considéré, et les recherches déjà accomplies par l'employeur auprès des organismes concourant au service public de l'emploi pour recruter un candidat déjà présent sur le marché du travail ; / 2° L'adéquation entre la qualification, l'expérience, les diplômes ou titres de l'étranger et les caractéristiques de l'emploi auquel il postule ; () "

6. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour rejeter la demande de M. F, l'administration a constaté que, selon son curriculum vitae, il " a une formation de menuisier en inadéquation avec le poste d'agent de service " pour lequel son employeur sollicitait l'autorisation de travail. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que si l'intéressé a occupé depuis 2009 des emplois différents de menuisier, conducteur d'engins, agent de fabrication, peintre en bâtiment et gérant de boutique, il occupait depuis janvier 2019 un emploi d'agent de service similaire à celui pour lequel il a sollicité une autorisation de travail. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que le directeur régional adjoint des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de l'adéquation entre la qualification, l'expérience et le diplôme détenus par l'intéressé et les caractéristiques de l'emploi auquel il postule.

7. Cependant, pour rejeter la demande de M. F, l'administration s'est également fondée sur le caractère incomplet de son dossier de demande d'autorisation de travail.

8. Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 28 octobre 2016 fixant la liste des pièces à fournir pour l'exercice par un ressortissant étranger d'une activité professionnelle salariée, dans sa version alors en vigueur : " L'employeur qui sollicite une autorisation de travail () produit, à l'appui de sa demande, outre le formulaire CERFA correspondant à la situation du ressortissant étranger, les pièces suivantes : / 1° Une lettre motivant le recrutement du salarié et détaillant les fonctions qu'il va exercer ; / 2° Selon le cas, un extrait à jour K bis, s'il s'agit d'une personne morale, ou un extrait à jour K ou une carte d'artisan, s'il s'agit d'une personne physique, ou un avis d'imposition, s'il s'agit d'un particulier employeur ; / 3° L'attestation de versement des cotisations et contributions sociales à l'organisme chargé de leur recouvrement et le cas échéant à la caisse des congés payés lorsque l'employeur est soumis à cette obligation ; / 4° Les documents justifiant de l'état civil et de la nationalité de l'étranger et, en cas de séjour en France, le document l'autorisant à séjourner ; / 5° Lorsque la situation de l'emploi est opposable, les justificatifs des recherches effectuées auprès des organismes concourant au service public de l'emploi pour recruter un candidat déjà présent sur le marché du travail ; / 6° Les documents justifiant de la qualification et de l'expérience du salarié pour occuper le poste sollicité (copie des diplômes et titres obtenus par le salarié ; curriculum vitae ; certificats de travail justifiant d'une expérience professionnelle) ; / 7° Le cas échéant, lorsque l'exercice de l'activité est soumis à des conditions réglementaires spécifiques, les justificatifs que ces conditions sont remplies auprès des organes ou institutions habilités ; () ".

9. M. F soutient que la décision attaquée a retenu à tort que le dossier de sa demande d'autorisation de travail était incomplet alors qu'elle mentionne que tant son curriculum vitae que d'autres documents ont été transmis à l'administration le 20 février 2020. Toutefois, il n'est pas contesté qu'à la suite de la réception de ces éléments, l'administration a adressé à l'employeur de M. F, par un courrier du 5 mars 2020, une demande de production de documents complémentaires, notamment la lettre de l'employeur motivant le recrutement du salarié et détaillant les fonctions qu'il est amené à exercer, le formulaire CERFA correspondant à la nature de l'activité exercée en France et la justification des recherches de candidats, à laquelle il n'a pas été répondu. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait ne peut qu'être écarté. Et il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée sur ce seul motif qui justifie à lui seul le refus contesté.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 3 juin 2020 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 8 septembre 2022 :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

11. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme B D, cheffe du service de l'immigration et de l'intégration de la préfecture de l'Isère, laquelle disposait d'une délégation de signature régulièrement consentie par arrêté du 26 juillet 2022. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée doit, par suite, être écarté.

12. En deuxième lieu, si le préfet a fondé son refus de séjour sur le refus d'autorisation de travail, les motifs de cette dernière décision ne constituent pas en eux-mêmes des motifs du refus de séjour. Par suite, la circonstance que la décision du 8 septembre 2022 ne reprend pas les motifs de la décision du 3 juin 2020 portant refus de délivrance d'une autorisation de travail, ni ne l'annexe, est sans incidence sur sa légalité. En tout état de cause, il résulte de ce qui précède que M. F, qui sous sa requête n° 2003732 a contesté la décision du 3 juin 2020, a nécessairement eu connaissance des motifs de ce refus. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation ne peut qu'être écarté.

13. En troisième lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points 3 à 10, M. F n'est pas fondé à invoquer, par voie d'exception, l'illégalité de la décision de refus d'autorisation de travail du 3 juin 2020.

14. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale est délivré de plein droit : / () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; () ".

15. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

16. M. F soutient qu'il est présent en France depuis 2017 où se trouvent désormais ses intérêts privés et familiaux. Toutefois, s'il établit une insertion professionnelle du fait des différents emplois qu'il a occupés à compter du mois de mai 2017, il n'établit pas que le centre de ses intérêts personnels et moraux est en France. Par suite, M. F n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations des articles 6-5) de l'accord franco-algérien et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni davantage qu'elle serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

17. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points 11 à 16, M. F n'est pas fondé à invoquer, par voie d'exception, l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour.

18. En second lieu, en l'absence d'argumentation particulière, et en tenant compte des conséquences spécifiques de la mesure d'éloignement contestée, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de ce que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés par les mêmes motifs que ceux précédemment exposés au point 16.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

19. L'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire n'étant pas démontrée, le moyen tiré de ce que la décision contestée devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de ces décisions doit être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. F à fin d'annulation de l'arrêté du 8 septembre 2022 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans les présentes instances, une quelconque somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. F sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. H F et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 24 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Heintz, premier conseiller,

Mme Bardad, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 avril 2023.

Le rapporteur,

M. HEINTZ

Le président,

V. L'HÔTELa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2, 2206605

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