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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2006604

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2006604

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2006604
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantLELONG & POLLARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 octobre 2020, M. B C, représenté par Me Pollard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 31 août 2020 par laquelle la ministre de la transition écologique a rejeté son recours administratif préalable obligatoire contre la décision lui ayant refusé l'accès au centre nucléaire de production d'électricité de Saint-Alban Saint-Maurice-l'Exil ;

2°) de condamner l'Etat au remboursement des formations qu'il a effectuées ;

3°) de condamner l'Etat au paiement de la somme de 10 000 euros au titre de dommages et intérêts ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens en application de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision initiale ne lui a pas été notifiée ;

- la décision attaquée n'est pas motivée, ainsi que la décision initiale ;

- la mesure est incompréhensible et injustifiée, dès lors qu'il a travaillé cinq ans dans la marine nationale en qualité de matelot et n'a jamais commis d'infractions pénales ;

- il a subi des préjudices financiers et moraux résultant de la décision, relatifs au financement de ses formations et de la situation de précarité professionnelle qui a résulté de ce refus.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 décembre 2022, la ministre de la transition énergétique conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires de M. C sont irrecevables, faute de liaison du contentieux ;

- les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 13 janvier 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au même jour, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme d'Elbreil, conseillère,

- et les conclusions de Mme Brenner Adanlété, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été informé de l'existence à son encontre d'un avis négatif concernant son autorisation d'accéder au centre nucléaire de production d'électricité de Saint-Alban Saint-Maurice-l'Exil du 17 mars 2020, suivi d'une décision de refus d'accès à ce site. Par un courrier du 23 juin 2020, il a formé un recours administratif préalable obligatoire devant la ministre compétente. Par une décision du 31 août 2020, son recours administratif préalable obligatoire a fait l'objet d'une décision de rejet. M. C demande au tribunal l'annulation de cette décision, ainsi que l'indemnisation des préjudices qui en découleraient.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " () / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. / () ".

3. La ministre de la transition énergétique soutient que M. C n'a pas formé de réclamation préalable permettant d'assurer la liaison du contentieux en ce qui concerne ses conclusions aux fins d'indemnisation. En l'absence de tout élément en réplique permettant d'établir que cette réclamation aurait effectivement été exercée, il y a lieu d'accueillir cette fin de non-recevoir. Par suite, les conclusions de M. C aux fins d'indemnisation des préjudices qu'il aurait subis doivent être écartées comme irrecevables.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 1332-33 du code de la défense : " Préalablement à l'introduction d'un recours contentieux contre tout acte administratif pris en application du présent chapitre, à l'exception de la décision mentionnée au II de l'article R. 1332-26 ou de toute décision mentionnée à la section 7 bis du présent chapitre, le requérant adresse un recours administratif au ministre coordonnateur du secteur d'activités dont il relève. Le ministre statue dans un délai de deux mois. En l'absence de décision à l'expiration de ce délai, le recours est réputé être rejeté ".

5. D'une part, l'absence de notification de la décision initiale, si elle a pu influencer le décompte du délai de formation du recours administratif préalable obligatoire par M. C, est sans incidence sur la légalité de la décision prise sur ce recours. D'autre part, les vices propres de la décision initiale étant sans incidence sur la légalité de la décision prise sur recours administratif préalable obligatoire, qui s'y substitue, M. C ne peut se prévaloir de l'insuffisance de motivation de la décision du commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (CoSSeN).

6. En deuxième lieu, d'une part, les centres nucléaires de production d'électricité constituent, en application des dispositions des articles L. 1332-1 et L. 1332-2 du code de la défense et L. 593-1 du code de l'environnement, des installations et ouvrages d'importance vitale dont l'accès est, en vertu des dispositions de l'article L. 1332-2-1 du code de la défense, soumis à une autorisation préalable de l'opérateur, délivrée dans les conditions et selon les modalités définies aux articles R. 1332-22-1 et suivants du même code. Aux termes de l'article R. 1332-22-1 du code de la défense : " Avant d'autoriser l'accès d'une personne à tout ou partie d'un point d'importance vitale qu'il gère ou utilise, l'opérateur d'importance vitale peut demander par écrit, selon le cas, l'avis : / 1° Du préfet du département dans le ressort duquel se situe le point d'importance vitale ; / 2° De l'autorité désignée par le ministre de l'intérieur pour les opérateurs d'importance vitale du sous-secteur nucléaire ou pour les opérateurs d'importance vitale exploitant les installations nucléaires intéressant la dissuasion ne relevant pas du ministre de la défense au sens de l'article R. * 1411-9 ; / 3° Du ministre de la défense pour les opérateurs d'importance vitale relevant de celui-ci. / Cette demande peut justifier que soit diligentée sous le contrôle de l'autorité concernée une enquête administrative destinée à vérifier que les caractéristiques de la personne physique ou morale intéressée ne sont pas incompatibles avec l'accès envisagé et pouvant donner lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978. / La demande d'avis mentionnée aux alinéas précédents concerne l'accès aux parties des points d'importance vitale déterminées à cette fin dans les plans particuliers de protection ".

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () / 7° Refusent une autorisation, sauf lorsque la communication des motifs pourrait être de nature à porter atteinte à l'un des secrets ou intérêts protégés par les dispositions du a au f du 2° de l'article L. 311-5 ; / 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 311-5 de ce code : " Ne sont pas communicables : / () / 2° Les autres documents administratifs dont la consultation ou la communication porterait atteinte : / a) Au secret des délibérations du Gouvernement et des autorités responsables relevant du pouvoir exécutif ; / b) Au secret de la défense nationale ; / c) A la conduite de la politique extérieure de la France ; / d) A la sûreté de l'Etat, à la sécurité publique, à la sécurité des personnes ou à la sécurité des systèmes d'information des administrations ; / () ; / f) Au déroulement des procédures engagées devant les juridictions ou d'opérations préliminaires à de telles procédures, sauf autorisation donnée par l'autorité compétente ; / g) A la recherche et à la prévention, par les services compétents, d'infractions de toute nature ; / h) Ou sous réserve de l'article L. 124-4 du code de l'environnement, aux autres secrets protégés par la loi ".

8. Il résulte des dispositions précitées aux points 6 et 7 ci-dessus que la décision par laquelle le ministre de la transition écologique rejette, sur le fondement de l'article R. 1332-33 du code de la défense, un recours administratif préalable obligatoire dirigé contre une décision interdisant l'accès à un centre nucléaire, installation d'importance vitale, doit être motivée, sauf à ce que la communication des motifs de cette décision soit de nature à porter atteinte à l'un des secrets ou intérêts protégés par les dispositions du a au f du 2° de l'article L. 311-5 du code des relations entre le public et l'administration.

9. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser l'autorisation d'accès au centre nucléaire de production d'électricité concerné, le ministre de la transition écologique a entendu se fonder sur l'appartenance de l'intéressé à la mouvance islamique radicale, compte tenu d'informations obtenues auprès des services de renseignement. La communication de ces informations est susceptible de porter atteinte aux intérêts liés à la sûreté de l'Etat, à la sécurité publique, à la sécurité des personnes ou à la sécurité des systèmes d'information des administrations, protégés par le d) du 2° de l'article L. 311-5 du code de la défense. Par suite, la décision attaquée n'avait pas à être motivée. Dès lors, le moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant.

10. En troisième lieu, en vertu des articles L. 1332-1, L. 1332-2-1, R. 1332-22-1, R. 1332-22-3 et R. 1332-33 du code de la défense, l'accès d'une personne à une installation d'importance vitale peut être refusé par l'exploitant de l'installation lorsque les caractéristiques de cette personne ne sont pas compatibles avec cet accès. L'exploitant peut solliciter par écrit l'avis du préfet de département, lequel peut demander à ce que soit diligentée une enquête administrative destinée à vérifier que les caractéristiques de la personne physique ou morale intéressée ne sont pas incompatibles avec l'accès envisagé. Lorsqu'il est saisi, par le recours administratif prévu à l'article R. 1332-33 à titre de préalable obligatoire, d'une décision de refus d'accès à une telle installation, il appartient au ministre compétent d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les caractéristiques de la personne concernée sont effectivement incompatibles avec l'accès à l'installation en cause.

11. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la fiche réalisée par le CoSSeN ainsi que de la note blanche du service central du renseignement territorial, que M. C est inscrit au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste ainsi qu'au fichier des personnes recherchées pour des données concernant la sûreté de l'Etat, compte tenu de son appartenance à la mouvance islamique radicale. Il est notamment précisé que si le requérant dit n'envisager aucun engagement violent, il s'inscrit dans une pratique rigoriste de l'islam et ne condamne pas clairement les attentats commis en France, " notamment celui de Charlie Hebdo " pour lequel il considère qu'" une bêtise a répondu à une bêtise ". Il estime également que laïcité et islam sont incompatibles. Par ailleurs, s'il fait valoir son expérience en qualité de matelot au sein de la marine nationale, il ressort des pièces du dossier qu'il a fait l'objet d'une procédure judiciaire pour désobéissance militaire et qu'il a refusé de façon répétée d'exécuter vingt-jours d'arrêt en application du commandement de la base navale de Toulon. Il a en outre été condamné le 15 mars 2010 à trois mois d'emprisonnement par le tribunal de grande instance à compétence militaire de Marseille.

12. Compte tenu, d'une part, de son suivi au titre de la prévention et de la lutte contre la radicalisation islamique et le séparatisme, et, d'autre part, des faits de droit commun qui lui sont reprochés, qui témoignent d'une incapacité à se soumettre à certaines consignes, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur d'appréciation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la ministre de la transition énergétique.

Délibéré après l'audience du 7 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Wyss, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

La rapporteure,

M. D'ELBREIL

Le président,

J-P. WYSSLa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne à la ministre de la transition énergétique en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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