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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2007910

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2007910

mardi 20 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2007910
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCABINET BOIVIN ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 28 décembre 2020 et le 24 septembre 2021, le syndicat des fabricants d'explosifs, de pyrotechnie et d'artifices, la société Pyragric industrie, la société Ardi SA, la société Ukoba industrie, la société Jacques Prevot artifices et la société Brezac artifices, représentés par Me Camboulive, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'article 2 de l'arrêté du 18 décembre 2020 du préfet de l'Isère portant mesures de prévention contre les risques de troubles à l'ordre public pour les fêtes de fin d'année ;

2°) de condamner l'Etat au versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que cet arrêté :

- est entaché de l'incompétence du préfet au regard de la directive 2013/29/ UE et du fait que seul le ministre chargé de l'environnement était compétent pour édicter une mesure de police spéciale ;

- est entaché de vice de forme, car ne portant pas la signature du préfet ;

- porte une atteinte disproportionnée à la liberté du commerce et de l'industrie ;

- porte atteinte au principe d'égalité ;

- est entaché de détournement de pouvoir.

Par un mémoire enregistré le 10 juin 2021, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable à défaut d'intérêt pour agir ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Un mémoire du préfet de l'Isère a été enregistré le 5décembre 2022, après clôture de l'instruction.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le code de l'environnement ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n°2004-374 du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme B,

- et les observations de Me Gubler, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Le 18 décembre 2020, le préfet de l'Isère a édicté un arrêté portant mesures de prévention contre les risques de troubles à l'ordre public pour les fêtes de fin d'année. Les requérants demandent l'annulation de son article 2 qui interdit l'usage, la détention et la vente de fusées, pétards ou feux d'artifice, hors spectacles pyrotechniques déclarés.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Le syndicat des fabricants d'explosifs, de pyrotechnie et d'artifices a pour objet de défendre les intérêts matériels et moraux des fabricants de produits explosifs. Quand bien même son ressort géographique est national, l'arrêté en litige porte une atteinte suffisamment directe aux intérêts qu'il entend défendre pour que son intérêt pour agir soit reconnu. Dès lors et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'intérêt pour agir des autres requérants, la fin de non-recevoir doit être écartée.

Sur la légalité de l'arrêté du 18 décembre 2020 :

En ce qui concerne la compétence des autorités françaises au regard du droit de l'Union européenne :

3. Aux termes de l'article 4 de la directive du 12 juin 2013 relative à l'harmonisation des législations des États membres concernant la mise à disposition sur le marché d'articles pyrotechniques : " 1. Les États membres s'abstiennent d'interdire, de restreindre ou d'entraver la mise à disposition sur le marché d'articles pyrotechniques qui satisfont aux exigences de la présente directive. / 2. La présente directive ne fait pas obstacle à la prise, par un État membre, de mesures qui visent, pour des motifs d'ordre public, de sûreté, de santé et de sécurité, ou de protection de l'environnement, à interdire ou à restreindre la possession, l'utilisation et/ou la vente, à des particuliers, d'artifices de divertissement des catégories F2 et F3, d'articles pyrotechniques destinés au théâtre et d'autres articles pyrotechniques. () ". Aux termes de l'article R. 557-6-3 du code de l'environnement, issu du décret du 1er juillet 2015 relatif aux produits et équipement à risques transposant cette directive : " Les articles pyrotechniques sont classés par catégorie comme suit : / 1° Artifices de divertissement : / a) Catégorie F1 : artifices de divertissement qui présentent un risque très faible et un niveau sonore négligeable et qui sont destinés à être utilisés dans des espaces confinés, y compris les artifices de divertissement destinés à être utilisés à l'intérieur d'immeubles d'habitation ; / b) Catégorie F2 : artifices de divertissement qui présentent un risque faible et un faible niveau sonore et qui sont destinés à être utilisés à l'air libre, dans des zones confinées ; / c) Catégorie F3 : artifices de divertissement qui présentent un risque moyen, qui sont destinés à être utilisés à l'air libre, dans de grands espaces ouverts et dont le niveau sonore n'est pas dangereux pour la santé humaine ; / d) Catégorie F4 : artifices de divertissement qui présentent un risque élevé et qui sont destinés à être utilisés uniquement par des personnes ayant des connaissances particulières (également désignés par l'expression " artifices de divertissement à usage professionnel ") et dont le niveau sonore n'est pas dangereux pour la santé humaine ; / 2° Articles pyrotechniques destinés au théâtre : / a) Catégorie T1 : articles pyrotechniques destinés à être utilisés en scène qui présentent un risque faible ; / b) Catégorie T2 : articles pyrotechniques destinés à être utilisés en scène, uniquement par des personnes ayant des connaissances particulières ;/ 3° Autres articles pyrotechniques : / a) Catégorie P1 : articles pyrotechniques, autres que les artifices de divertissement et les articles pyrotechniques destinés au théâtre, qui présentent un risque faible ; / b) Catégorie P2 : articles pyrotechniques, autres que les artifices de divertissement et les articles pyrotechniques destinés au théâtre, qui sont destinés à être manipulés ou utilisés uniquement par des personnes ayant des connaissances particulières ".

4. Les articles 34 et 35 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne interdisent les restrictions quantitatives à l'importation et à l'exportation entre les États membres ainsi que toutes mesures d'effet équivalent. Aux termes de l'article 36 du même traité, ces dispositions ne font cependant pas obstacle aux interdictions ou restrictions d'importation, d'exportation ou de transit " justifiées par des raisons de moralité publique, d'ordre public, de sécurité publique, de protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou de préservation des végétaux, de protection des trésors nationaux ayant une valeur artistique, historique ou archéologique ou de protection de la propriété industrielle et commerciale. Toutefois, ces interdictions ou restrictions ne doivent constituer ni un moyen de discrimination arbitraire ni une restriction déguisée dans le commerce entre les États membres ".

5. Il résulte de ce qui précède que les Etats membres peuvent interdire ou restreindre le transit d'artifices de divertissement et d'articles pyrotechniques de toutes catégories, lorsque ces mesures sont justifiées par des raisons d'ordre public et à condition qu'elles ne constituent ni un moyen de discrimination arbitraire ni une restriction déguisée dans le commerce entre les Etats membres. Dès lors, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que, par principe, les autorités nationales n'ont compétence que pour interdire les artifices de divertissement de catégorie 2 et 3.

En ce qui concerne la compétence du préfet :

6. Si l'article R. 557-4-1 du code de l'environnement habilite le ministre chargé de la sécurité industrielle pour réglementer la mise sur le marché et l'utilisation de produits explosifs, cette circonstance ne fait pas obstacle à l'exercice du pouvoir de police générale que détient le préfet de département en vertu des dispositions du premier alinéa de l'article 11 du décret du 29 avril 2004, lorsque des circonstances locales le justifient. Le moyen tiré de l'incompétence du préfet doit donc être écarté.

En ce qui concerne la forme de l'arrêté :

7. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par l'une des autorités administratives mentionnées à l'article 1er comporte, outre la signature de son auteur, la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".

8. Est versée au dossier la copie de l'arrêté préfectoral qui a été publiée au recueil des actes administratifs. Elle comporte la mention " signé " qui atteste que l'original a bien été signé par son auteur conformément aux exigences des dispositions citées au point précédent.

En ce qui concerne la proportionnalité de la mesure de police :

9. En faisant état de risques de regroupement de personnes en période de crise sanitaire, alors que le pays était soumis à un couvre-feu entre 20 heures et 6 heures, le préfet n'a pas fondé sa décision sur des considérations étrangères à l'ordre public et n'a pas entaché celle-ci de détournement de pouvoir.

10. Même si les débordements précédemment constatés au cours des fêtes de fin d'année ont eu lieu quasi-exclusivement dans la métropole grenobloise, l'interdiction, en tant qu'elle s'applique à tout le département de l'Isère n'apparaît pas disproportionnée, eu égard à la facilité d'acquérir les articles en cause hors de l'agglomération. Par ailleurs, cette interdiction est limitée dans le temps du 21 décembre 2020 au 4 janvier 2021, correspondant à la période où l'usage d'artifices est fréquent et susceptible d'occasionner des troubles à l'ordre public.

11. S'agissant de l'interdiction des artifices de catégorie 4, l'arrêté préfectoral institue une dérogation à l'interdiction pour des spectacles pyrotechniques déclarés tirés par des artificiers titulaires d'un certificat de qualification. Il n'apporte ainsi aucune restriction supplémentaire au regard de la réglementation en vigueur. Il en résulte que les mesures relatives à la catégorie 4 sont superfétatoires et ne sauraient donc être utilement contestées.

12. S'agissant en revanche de l'interdiction des artifices de catégorie 1, eu égard à leur définition rappelée au point 3 et au fait que ces articles ne sont pas susceptibles de faire l'objet d'une utilisation en extérieur dans des conditions susceptibles de donner naissance à des attroupements, le préfet de l'Isère a édicté une mesure disproportionnée aux impératifs de sécurité et de santé publiques.

En ce qui concerne le respect du principe d'égalité :

13. Le principe d'égalité ne s'oppose pas à ce que l'autorité investie du pouvoir réglementaire règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'elle déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général, pourvu que la différence de traitement qui en résulte soit, dans l'un comme l'autre cas, en rapport avec l'objet de la norme qui l'établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des différences de situation susceptibles de la justifier.

14. Les requérants soutiennent que l'arrêté attaqué engendre une rupture d'égalité entre les producteurs et commerçants ayant leur activité en Isère et ceux exerçant dans d'autres départements. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit au point 10 que des circonstances locales justifient la mesure attaquée et que le département de l'Isère est ainsi dans une situation différente justifiant des mesures différentes dans ce département. Quant à la circonstance que les articles en question pourraient être acquis sans contrôle en ligne ou au marché noir, elle ne peut être utilement invoquée dès lors que c'est non seulement leur détention mais également leur usage qui est proscrit. Le moyen tiré la rupture d'égalité doit ainsi être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que l'article 2 de l'arrêté du 18 décembre 2020 doit être annulé uniquement en tant qu'il interdit l'usage, la détention et la vente des artifices de catégorie 1.

Sur les frais d'instance :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la requête présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :L'article 2 de l'arrêté du 18 décembre 2020 est annulé en tant qu'il interdit l'usage, la détention et la vente des artifices de catégorie 1.

Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié au syndicat des fabricants d'explosifs, de pyrotechnie et d'artifices et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Bedelet, première conseillère,

Mme Holzem, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2022.

Le président, rapporteur,

C. A

La première assesseure,

A. Bedelet

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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