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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2100124

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2100124

mardi 22 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2100124
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantALDEGUER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le numéro 2100124 les 7 janvier 2021 et 26 février 2021, Mme D , représentée par Me Aldeguer, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 novembre 2020 par laquelle le ministre des solidarités et de la santé a prononcé son déplacement d'office, sanction disciplinaire du 2ème groupe ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que l'arrêté attaqué :

- est irrégulier en l'absence d'avis motivé du conseil de discipline ;

- est insuffisamment motivé ;

- est irrégulier du fait que la décision de déplacement d'office a été décidée dès la saisine du conseil de discipline ;

- est entaché d'erreur de fait, d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mars 2022, le ministre des solidarités et de la santé conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

II. Par une requête et des mémoires, enregistrés sous le numéro 2100187 le 12 janvier 2021, le 26 février 2021 et le 6 avril 2022, Mme B D , représentée par Me Aldeguer, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 9 décembre 2020 par laquelle le ministre des solidarités et de la santé l'a affectée à l'agence régionale de santé Ile-de-France- direction départementale du Val d'Oise à compter du 1er février 2021 ;

2°) d'ordonner à l'administration sa réintégration dans ses fonctions antérieures à la décision attaquée ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision :

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la sanction disciplinaire de déplacement d'office ;

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré 23 mars 2022, le ministre des solidarités et de la santé conclut à titre principal à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable la décision attaquée étant une mesure d'exécution de la sanction de déplacement d'office du 10 novembre 2020 ;

- les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Par deux lettre du 4 mars 2022, les parties de chacune des requêtes ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, l'instruction est susceptible d'être close le 25 mars 2022, par l'émission d'une ordonnance de clôture ou d'un avis d'audience, sans information préalable.

La clôture immédiate de l'instruction a été prononcée le 7 octobre 2022, par l'avis d'audience du même jour.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Vaillant, rapporteure publique,

- et les observations de Me Aldeguer, représentant Mme D.

1. Les requêtes susvisées n° 2100124 et n° 2100187 concernent la situation d'un même fonctionnaire et ont fait l'objet d'une instruction commune, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Mme D, ingénieure d'étude sanitaire à la direction départementale de l'Isère de l'Agence régionale de santé (ARS) d'Auvergne-Rhône-Alpes a dénoncé des faits de harcèlement sexuel et moral de la part de son supérieur hiérarchique et de harcèlement moral de la part de collègues le 9 décembre 2019. Le Directeur général de l'ARS a diligenté une enquête administrative interne et une enquête administrative externe confiée à un cabinet extérieur. Après l'avoir suspendue de ses fonctions dans l'intérêt du service, le ministre des solidarités et de la santé a, par arrêté du 10 novembre 2020, pris une sanction disciplinaire de déplacement d'office à l'encontre de Mme D et l'a, par arrêté du 9 décembre 2020 affectée dans une nouvelle direction dans le Val d'Oise. Par deux requêtes enregistrées respectivement le 7 janvier 2021, et le 12 janvier 2021, Mme D demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 10 novembre 2021 portant déplacement d'office :

En ce qui concerne la légalité externe de l'arrêté :

3. En premier lieu, si l'article 8 du décret du 25 octobre 1984 dispose que " La proposition [de sanction] ayant recueilli l'accord de la majorité des membres présents doit être motivée et être transmise par le président du conseil de discipline à l'autorité ayant pouvoir disciplinaire ", il ne résulte d'aucune disposition de ce texte, ni des principes généraux applicables à la procédure disciplinaire, que l'avis rendu par le conseil de discipline doive être communiqué au fonctionnaire poursuivi préalablement à l'intervention de la décision de sanction. Ainsi, Mme D n'est pas fondée à se prévaloir, pour contester la régularité de la procédure disciplinaire, de ce que l'avis du conseil de discipline ne lui aurait pas été communiqué.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 1er de la loi du 11 juillet 1979, " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () / - infligent une sanction () ". Aux termes de l'article 3 de cette même loi : " La motivation exigée par la présente loi doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article 19 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligation des fonctionnaires : " () L'avis de [l'organisme siégeant en conseil de discipline] de même que la décision prononçant une sanction disciplinaire doivent être motivés ".

5. D'une part, si la requérante entend soulever le défaut de motivation de l'avis du conseil de discipline, il ressort des termes de cet avis du 6 octobre 2020 qu'il précise notamment que les pièces produites par Mme D font uniquement état des qualités professionnelles et de la charge de travail de l'intéressée mais ne confirment aucune des accusations de harcèlement qu'elle porte. Le conseil de discipline qualifie les fausses accusation portées par Mme D de manquement à son obligation de réserve et relève la profonde perturbation du collectif du travail du service résultant du comportement de Mme D. Le conseil de discipline a, au regard des manquements de Mme D, des qualités professionnelles de cette dernière et de son souhait de quitter le service émis un avis favorable à une sanction de déplacement d'office. Dès lors, l'avis du conseil de discipline comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement et Mme D ne saurait prétendre que cet avis est insuffisamment motivé.

6. D'autre part, les dispositions précitées imposent à l'autorité qui prononce la sanction de préciser elle-même, dans sa décision, les griefs qu'elle entend retenir à l'encontre de l'agent concerné, de telle sorte que ce dernier puisse, à la seule lecture de cette décision, connaître les motifs de la sanction qui le frappe. En l'espèce, la décision portant déplacement d'office énonce de manière précise les motifs de fait sur lesquels elle se fonde et notamment le résultat de l'enquête interne et externe, dans le cadre desquelles ont été entendus séparément Mme D, son supérieur hiérarchique et de nombreux agents de la délégation départementale de l'Isère de l'agence régionale de santé d'Auvergne-Rhône-Alpes. Ces enquêtes concluent à l'absence de matérialité des allégations de harcèlement sexuel et moral à l'encontre de Mme D. L'arrêté mentionne également que les qualités professionnelles et la charge de travail de Mme D ont été reconnus par les témoignages apportées par cette dernière sans pour autant que ceux-ci ne confirment les accusations de harcèlement portées par Mme D. Le ministre conclut au caractère fautif des fausses accusations portées par Mme D qui constituent un manquement au devoir de réserve et qui ont fortement perturbé le collectif de travail. Ainsi, l'arrêté attaqué qui comporte les considérations de fait et de droit est suffisamment motivé, à supposer même qu'il ne reprendrait pas de façon exhaustive les débats tenus devant le conseil de discipline. Par suite, Mme D ne saurait prétendre que cet arrêté est insuffisamment motivé au sens des dispositions précitées.

7. En troisième lieu, la requérante soutient que la décision de déplacement d'office était prise dès l'annonce de la procédure disciplinaire et que ladite procédure est donc viciée. Toutefois, même si antérieurement à la sanction disciplinaire, le ministre a pris des mesures conservatoires afin d'éloigner Mme D du service, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que ce dernier avait déjà pris la décision de déplacement d'office dès le lancement de la procédure disciplinaire. De plus, il ressort de l'avis du conseil de discipline du 6 octobre 2020 que ce dernier s'est prononcé majoritairement pour la sanction de déplacement d'office au vu des manquements de Mme D et du fait que cette dernière a fait part, au cours de la séance, de son souhait de quitter le service dans lequel elle est affectée. Le ministre ayant suivi l'avis du conseil de discipline, le moyen selon lequel le ministre avait pris sa décision de sanction dès le lancement de la procédure ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne de l'arrêté :

8. Aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983 relative aux droits et obligations des fonctionnaires : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale () ". Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : / () Deuxième groupe : / () - le déplacement d'office () ". Il appartient au juge, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire sont matériellement établis, constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

9. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier et plus particulièrement des témoignages retranscrits dans l'enquête administrative que selon ses collègues, Mme D est " ingérable ", qu'il est difficile de travailler avec elle, qu'elle serait " perverse et manipulatrice ", et qu'elle s'est peu à peu isolée du collectif sans volonté des uns et des autres de ne pas l'intégrer au groupe. Au vu de ces éléments, en constatant dans l'arrêté attaqué que le comportement de Mme D témoigne de ses difficultés à s'inscrire dans le fonctionnement de son service, le ministre a procédé à un exact rappel des faits. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

10. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que si un climat social dégradé avait été pointé lors d'une inspection du CHSCT du 7 janvier 2019, les deux enquêtes administratives et les témoignages recueillis excluent tout comportement ou attitude inapproprié du supérieur de Mme D, même si les qualités managériales de cet agent sont remises en cause par certains agents. Si Mme D fait valoir un management déficient de sa hiérarchie et l'augmentation disproportionnée de sa charge de travail, ces éléments sont étrangers aux accusations initialement portées contre son supérieur hiérarchique et sont insuffisants pour présumer d'un harcèlement. Ainsi les accusations erronées portées par Mme D sur son responsable hiérarchique, mais également sur des collègues à qui elle reproche d'avoir fouillé dans ses affaires et d'avoir fait un double de ses clefs pour s'introduire à son domicile, et plus généralement son attitude envers ses collègues, ont eu un retentissement important au sein du service. Les agissements de Mme D étaient de nature à nuire gravement au bon fonctionnement et à l'intérêt du service et à dégrader les conditions de travail des autres agents. La réalité des faits constitutifs des manquements de Mme D à ses obligations professionnelles est établie en l'espèce et sont constitutifs de fautes de nature à justifier le prononcé d'une sanction disciplinaire. Par suite, le moyen selon lequel l'arrêté serait entaché d'une erreur de droit doit être écarté.

11. En troisième lieu, Mme D soutient que le ministre a commis une erreur d'appréciation au regard de la disproportion de la sanction infligée. Toutefois, eu égard aux motifs développés au point précédent et compte tenu de la gravité des fautes de Mme D, le ministre ne peut être regardé comme ayant commis une erreur d'appréciation en infligeant à la requérante un déplacement d'office.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 9 décembre 2020 portant mutation à l'ARS Ile de France :

En ce qui concerne la légalité externe de la décision de mutation :

12. L'arrêté attaqué a été signé par M. E A, attaché principal d'administration à la sous-direction de la gestion administrative et de la paie, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature consentie par le directeur des ressources humaines du ministère des solidarités et de la santé le 5 novembre 2020, régulièrement publiée journal officiel du 21 novembre 2020. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit donc être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne de la décision de mutation :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité de l'arrêté du 20 novembre 2020 portant déplacement d'office.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, désormais codifié aux articles L. 512-18 et L. 512-19 du code général de la fonction publique, dans sa rédaction applicable au litige : " I. - L'autorité compétente procède aux mutations des fonctionnaires en tenant compte des besoins du service. / II. - Dans toute la mesure compatible avec le bon fonctionnement du service et sous réserve des priorités instituées à l'article 62 bis, les affectations prononcées tiennent compte des demandes formulées par les intéressés et de leur situation de famille ". Ces dispositions prévoient la prise en considération de la situation de famille des fonctionnaires pour leurs mutations, y compris lorsque l'autorité compétente décide de la mutation d'un fonctionnaire dans l'intérêt du service.

15. En l'espèce il ne ressort ni de l'arrêté de mutation, ni des écritures du ministre des solidarités et de la santé, muettes sur ce point, que l'affectation de Mme D dans le Val d'Oise a tenu compte de la situation de famille de l'intéressée. Néanmoins, si la requérante soutient que sa mutation dans le Val d'Oise va avoir des conséquences préjudiciables sur le plan financier, familial, personnel et psychologique elle n'apporte aucun élément probant à l'appui de ses allégations. Si elle se prévaut notamment de la situation de son conjoint et de sa fille scolarisée sur Grenoble, ces éléments semblent en contradiction avec la volonté exprimée par Mme D, qui a sollicité à plusieurs reprises des mutations notamment dans les départements des Hautes-Alpes, du Lot et des Hautes Pyrénées, impliquant nécessairement des changements pour sa fille et son conjoint. De même, alors que Mme D fait valoir la situation de dépendance de sa mère qui vit en Ariège, elle n'apporte aucun élément probant sur la situation de sa mère et la nécessité de sa présence auprès d'elle. Dès lors, compte tenu de la nécessité de mutation de Mme D en application de la sanction disciplinaire prise à son encontre et de l'intérêt général de l'affecter dans une autre zone géographique, le ministre n'a pas commis d'erreur d'appréciation de la situation personnelle et familiale de Mme D lors de l'édiction de sa décision de mutation. Par suite, les moyens tirés de l'erreur d'appréciation et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir soulevée en défense dans le dossier n°2100187, que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation des deux décisions attaquées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°2100124 et n°2100187 de Mme D sont rejetées.

Article 2: Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au ministre des solidarités et de la santé.

Délibéré après l'audience du 27 octobre 2022, à laquelle siégeaient

Mme Triolet, présidente,

M. Doulat, premier conseiller,

M.Villard, premier conseiller.

Lu en audience publique le 22 novembre 2022.

Le rapporteur,

F. C

La présidente,

A. TRIOLET

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2 - 2100187

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