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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2101376

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2101376

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2101376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LEVANTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 3 mars 2021, le 22 février 2023 et le 26 juin 2023, ce dernier non communiqué, M. C D et Mme E A, représentés par Me Levanti, demandent au Tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 16 octobre 2020 par laquelle le maire de Thonon-les-Bains leur a délivré un certificat d'urbanisme opérationnel négatif pour la construction d'une maison individuelle sur la parcelle cadastrée à la section AY n° 127, située 73 avenue de Sénévulaz ;

2°) de condamner la commune de Thonon-les-Bains à leur verser la somme de 100 000 euros, en indemnisation de leur préjudice matériel constitué par la perte de leur capacité d'emprunt ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Thonon-les-Bains la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D et Mme A soutiennent que :

- la décision attaquée méconnait les dispositions transitoires du III de l'article 42 de la loi n° 2018-1021 ;

- elle méconnait également les dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme ; la parcelle n° 127 s'insère dans un secteur déjà urbanisé ; les dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme s'appliquent aux espaces autres que les agglomérations et villages identifiés dans le SCoT du Chablais ;

- le SCoT du Chablais, sur lequel se fonde la décision attaquée, est insuffisamment précis et méconnait en lui-même les dispositions de la loi littoral, dès lors qu'il fixe des règles cumulatives ;

- le terrain d'assiette du projet de construction, classé en zone urbaine dans le plan local d'urbanisme, constitue un secteur à urbaniser ; le SCoT, en ne retenant pas le secteur en un secteur déjà urbanisé, est incompatible avec la loi " littoral " ; son classement en zone UFT dans le plan local d'urbanisme atteste de ce qu'il s'agit d'un secteur déjà urbanisé ;

- certaines parcelles ont fait l'objet d'autorisations de construire alors que l'une présente des caractéristiques similaires à leur parcelle et l'autre est en bordure du lac.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 février 2023, la commune de Thonon-les-Bains, représentée par la société d'avocats AABM, conclut au rejet de la requête et demande qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune de Thonon-les-Bains fait valoir que :

- la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté ;

- subsidiairement, le moyen est infondé.

Par une lettre du 13 octobre 2022, les parties ont été informées qu'en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, l'instruction est susceptible d'être close à partir du 13 février 2023, par l'émission d'une ordonnance de clôture ou d'un avis d'audience, sans information préalable.

La clôture immédiate de l'instruction a été prononcée par une ordonnance du 26 juin 2023.

Par lettre du 14 décembre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires faute pour les requérants d'avoir lié le contentieux, en méconnaissance des dispositions du deuxième alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative.

Par mémoires des 15 et 28 décembre 2023, les requérants ont présenté des observations en réponse.

Vu :

- la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 janvier 2024 :

- le rapport de Mme Letellier,

- les conclusions de Mme B,

- les observations de Me Levanti, pour M. D et Mme A,

- et les observations de Me Angot, pour la commune de Thonon-les-Bains.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D et Mme E A ont déposé une demande de certificat d'urbanisme opérationnel pour la construction d'une maison individuelle sur un lot de 1 500 m² de la parcelle cadastrée à la section AY n° 127, située 73 avenue de Sénévulaz à Thonon-les-Bains. Par décision du 16 octobre 2020, le maire de Thonon-les-Bains leur a délivré un certificat d'urbanisme opérationnel négatif. Les intéressés ont présenté un recours gracieux le 13 novembre 2020, qui a été rejeté par décision du 25 février 2021. M. D et Mme A demandent au tribunal l'annulation du certificat d'urbanisme opérationnel négatif du 16 octobre 2020. Dans le dernier état de leurs écritures, les requérants demandent en outre la condamnation de la commune de Thonon-les-Bains à leur verser la somme de 100 000 euros en indemnisation de leur préjudice.

Sur les conclusions en annulation :

2. En premier lieu, si les requérants soutiennent que la décision attaquée " viole manifestement " les dispositions du III de l'article 42 de la loi n° 2018-1021 du 23 novembre 2018, ils n'assortissent toutefois leur moyen d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé.

3. En deuxième lieu et d'une part, aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'urbanisme : " Les schémas de cohérence territoriale prévus à l'article L. 141-1 sont compatibles avec : 1° Les dispositions particulières au littoral et aux zones de montagne prévues aux chapitres Ier et II du titre II () ". L'article L. 131-4 dispose que " Les plans locaux d'urbanisme et les documents en tentant lieu sont compatibles avec : 1° Les schémas de cohérence territoriale prévus à l'article L. 141-1 () ". Il résulte de ces dispositions que les plans locaux d'urbanisme doivent être compatibles avec les schémas de cohérence territoriale et qu'en l'absence de schéma de cohérence territoriale, ils doivent être compatibles, s'il y a lieu, avec les dispositions particulières au littoral prévues aux articles L. 121-1 à L. 121-51 du code de l'urbanisme. Il en résulte également que les schémas de cohérence territoriale doivent être compatibles, s'il y a lieu, avec ces mêmes dispositions.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 121-3 du code de l'urbanisme : " () Le schéma de cohérence territoriale précise, en tenant compte des paysages, de l'environnement, des particularités locales et de la capacité d'accueil du territoire, les modalités d'application des dispositions du présent chapitre. Il détermine les critères d'identification des villages, agglomérations et autres secteurs déjà urbanisés prévus à l'article L. 121-8, et en définit la localisation. ". Aux termes de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme : " L'extension de l'urbanisation se réalise en continuité avec les agglomérations et villages existants. Dans les secteurs déjà urbanisés autres que les agglomérations et villages identifiés par le schéma de cohérence territoriale et délimités par le plan local d'urbanisme, des constructions et installations peuvent être autorisées, en dehors de la bande littorale de cent mètres, des espaces proches du rivage et des rives des plans d'eau mentionnés à l'article L. 121-13, à des fins exclusives d'amélioration de l'offre de logement ou d'hébergement et d'implantation de services publics, lorsque ces constructions et installations n'ont pas pour effet d'étendre le périmètre bâti existant ni de modifier de manière significative les caractéristiques de ce bâti. Ces secteurs déjà urbanisés se distinguent des espaces d'urbanisation diffuse par, entre autres, la densité de l'urbanisation, sa continuité, sa structuration par des voies de circulation et des réseaux d'accès aux services publics de distribution d'eau potable, d'électricité, d'assainissement et de collecte de déchets, ou la présence d'équipements ou de lieux collectifs () ".

5. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative chargée de se prononcer sur une demande d'autorisation d'occupation ou d'utilisation du sol de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, de la conformité du projet avec les dispositions du code de l'urbanisme particulières au littoral, notamment celles de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme qui prévoient que l'extension de l'urbanisation ne peut se réaliser qu'en continuité avec les agglomérations et villages existants. A ce titre, l'autorité administrative s'assure de la conformité d'une autorisation d'urbanisme avec l'article L. 121-8 de ce code compte tenu des dispositions du schéma de cohérence territoriale applicable, déterminant les critères d'identification des villages, agglomérations et autres secteurs déjà urbanisés et définissant leur localisation, dès lors qu'elles sont suffisamment précises et compatibles avec les dispositions législatives particulières au littoral.

6. Il ressort des pièces du dossier que le SCoT du Chablais, qui inclut la commune de Thonon-les-Bains, a été approuvé le 30 janvier 2020. Le document d'orientation et d'objectifs du SCoT, disponible sur la plate-forme du syndicat intercommunal d'aménagement du Chablais (SIAC), accessible tant au juge qu'aux parties, définit ce que sont " Les autres secteurs déjà urbanisés au sens de la loi littoral : " Un autre secteur déjà urbanisé est considéré à partir d'un groupe de constructions, regroupé et structuré, distinct de l'agglomération ou du village. Il est desservi par les réseaux et présente les signes d'une organisation urbaine. Les cinq critères cumulatifs d'identification d'un autre secteur déjà urbanisé sont les suivants : • Densité de l'urbanisation et continuité distincte d'une urbanisation diffuse ; • Structuration de l'espace par des voies de circulation ; • Structuration de l'espace par la présence de réseaux (assainissement collectif, électricité, eau, etc.) ; • Equipement ou lieu collectif ; • Morphologie du tissu urbain et organisation du tissu bâti. L'enveloppe urbaine considérée peut s'étendre au-delà du périmètre administratif de la commune. ". Il ressort, en outre, de l'atlas cartographique du document d'orientation et d'objectifs que la liste des agglomérations, villages, et autres secteurs déjà urbanisés localisés au titre de l'article L. 121-3 du code de l'urbanisme, complétée par la cartographie 8, désigne pour la commune de Thonon-les-Bains, uniquement le n° 26 " le bourg " au titre de la catégorie " agglomération ". Aucun autre secteur pour cette commune n'est désigné. Or il est constant que leur parcelle litigieuse n'est pas incluse dans l'agglomération de Thonon-les-Bains, telle que définie par le SCoT du Chablais.

7. Les requérants soutiennent que les dispositions du SCoT du Chablais ne satisfont pas aux dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme dès lors qu'elles fixent des critères cumulatifs. Toutefois, ni ces dispositions, ni celles précitées de l'article L. 121-3 du même code n'interdisent aux auteurs du SCoT de fixer des critères cumulatifs. La circonstance que la fiche technique " Littoral et urbanisme " du Gouvernement précise, point 2.2., que les critères de cette liste ne sont pas cumulatifs est sans incidence dès lors que ce document ne présente aucun caractère réglementaire. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que les dispositions du SCoT du Chablais sur l'application de la loi littoral sont suffisamment précises et compatibles avec les dispositions législatives particulières au littoral.

8. En l'espèce, le projet de construction s'insère sur une parcelle sur laquelle existe déjà une maison d'habitation. La parcelle est elle-même entourée de constructions sur les parcelles voisines n° 125, n° 126, d'un côté, et n° 40 et n° 104 de l'autre côté. Par ailleurs, la parcelle est bordée des deux autres côtés par un vaste terrain agricole et une route départementale. Ce secteur faiblement urbanisé, bien que desservi par une voie publique et les réseaux, ne constituent pas un secteur déjà urbanisé au sens de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme.

9. Enfin, les requérants se prévalent de ce que leur parcelle est classée en zone UFt dans le plan local d'urbanisme communal, définie comme une " zone déjà urbanisée mais située en dehors de l'agglomération ", de ce que leur projet de construction est conforme au règlement du plan local d'urbanisme et de ce que le plan local d'urbanisme communal, révisé après l'entrée en vigueur de la loi dite ELAN, est lui-même compatible avec la loi Littoral. Ils en déduisent que le SCoT du Chablais est incompatible avec la loi Littoral. Toutefois, et alors que les requérants ne se livrent à aucune analyse globale du territoire du Chablais, cette incompatibilité ne saurait résulter de la circonstance que des permis de construire ont été accordés sur d'autres parcelles situées dans un secteur très proche ou en bordure du lac, mais qui se situent cependant dans l'enveloppe de l'agglomération au sens du SCoT du Chablais. Dans ces conditions, le moyen selon lequel le SCoT du Chablais serait incompatible avec la loi Littoral doit être écarté.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense.

Sur les conclusions indemnitaires :

11. En l'absence de toute illégalité fautive, les conclusions indemnitaires ne peuvent qu'être également rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Les conclusions présentées par M. D et Mme A, partie perdante, sont rejetées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans les circonstances de l'espèce, les conclusions présentées par la commune de Thonon-les-Bains sont rejetées au titre des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D et de Mme A est rejetée.

Article 2 :Les conclusions présentées par la commune de Thonon-les-Bains sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. C D et Mme E A et à la commune de Thonon-les-Bains.

Délibéré après l'audience du 29 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Sauveplane, président,

- Mme Letellier, première conseillère,

- Mme Barriol, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

La rapporteure,

C. Letellier

Le président,

M. Sauveplane

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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