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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2102962

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2102962

vendredi 26 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2102962
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation7ème Chambre
Avocat requérantBESSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 mai 2021 et le 6 octobre 2022, Mme E A et M. C D, agissant tant en leur nom personnel qu'au nom de leur enfant mineur B D, représentés par Me Besson, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 février 2021 par laquelle le préfet de la Loire a refusé de délivrer un passeport et une carte nationale d'identité à leur enfant B D ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire de délivrer un passeport et une carte nationale d'identité à leur enfant ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'incompétence territoriale ;

- elle est entaché d'incompétence de son signataire ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la filiation de leur enfant n'a pas été remise en cause par le juge judiciaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 septembre 2022, la préfète de la Loire conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 14 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 14 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Heintz, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Brenner-Adanlété, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E A, de nationalité ivoirienne, a déposé le 13 janvier 2021 en mairie d'Aix-les-Bains une demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport pour son fils B né en France le 28 novembre 2014, en se prévalant de sa nationalité française par filiation avec un ressortissant français, Monsieur C D. Par une décision du 23 février 2021, le préfet de la Loire a refusé de lui délivrer les documents sollicités. Mme A et M. D demandent au tribunal d'annuler la décision du 23 février 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 29 du même code : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. Les questions de nationalité sont préjudicielles devant toute autre juridiction de l'ordre administratif ou judiciaire à l'exception des juridictions répressives comportant un jury criminel ". Aux termes de l'article 29-3 de ce code : " Toute personne a le droit d'agir pour faire décider qu'elle a ou qu'elle n'a point la qualité de Français. / Le procureur de la République a le même droit à l'égard de toute personne. () ". Et aux termes de l'article 29-4 du code : " Le procureur est tenu d'agir s'il en est requis par une administration publique () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout français qui en fait la demande. () ". Enfin, aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. () ".

4. Il résulte de ces dispositions que seules les personnes possédant la nationalité française peuvent obtenir et détenir une carte nationale d'identité ou un passeport. Il appartient en conséquence à l'autorité administrative de s'assurer que les pièces produites à l'appui d'une demande de délivrance de ces documents sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Un doute suffisamment sérieux sur l'authenticité des pièces fournies par l'intéressé peut justifier un refus de délivrance. En revanche, l'autorité administrative, lorsqu'elle délivre une carte nationale d'identité ou un passeport, se borne à constater que, d'après les éléments en sa possession, l'intéressé possède la nationalité française. Cet acte ne crée par lui-même aucun droit, et en particulier ne confère pas à son titulaire la nationalité française. Il suit de là que lorsque le préfet estime que le demandeur a acquis irrégulièrement la nationalité française, notamment à la suite d'une reconnaissance frauduleuse de paternité, il lui appartient de requérir le procureur de la République afin qu'il mette en œuvre la procédure prévue à l'article 29-3 du code civil. Tant que le juge judiciaire n'a pas constaté le caractère irrégulier de l'acquisition de la nationalité française, le préfet ne peut que prendre acte de la qualité de Français du demandeur et ne peut pas, en conséquence, refuser de lui délivrer une carte nationale d'identité ou un passeport, dont la délivrance n'a qu'un caractère recognitif. Tout au plus, il peut différer la délivrance du document demandé dans l'attente de la décision du juge judiciaire si celui-ci a été saisi. Dans le cas où le juge judiciaire constate l'absence de nationalité française de l'intéressé après que la carte nationale d'identité ou le passeport lui a été délivré, le préfet peut lui enjoindre de restituer le document en vue de son invalidation.

5. Pour refuser la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport au profit de l'enfant B, le préfet de la Loire s'est fondé sur les faits que Mme A avait déjà présenté en mars 2017 et novembre 2018, à la mairie du Mans, des demandes de titre pour son enfant et que le préfet de la Sarthe avait alors rejeté ses demandes en raison d'une reconnaissance frauduleuse de paternité de la part de M. C D, qui avait donné lieu à une saisine du procureur de la République près le tribunal de grande instance du Mans aux fins d'annulation de la reconnaissance du père et de rectification de la filiation de l'enfant.

6. Toutefois, il n'est pas allégué qu'il existait un doute sur l'authenticité de la pièce justifiant de la nationalité française du jeune B, ni qu'une action engagée devant le juge judiciaire aurait conduit à remettre en cause cette nationalité. Dans ces circonstances, et dès lors, ainsi qu'il a été dit, que seule la juridiction civile de droit commun est compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française et qu'à défaut d'une telle action en contestation le préfet ne peut que constater la qualité de Français du demandeur, les requérants sont fondés à soutenir que le préfet de la Loire ne pouvait pas refuser de délivrer à leur enfant, qui était français à la date de la décision attaquée, une carte nationale d'identité et un passeport. Il en résulte que la décision du 23 février 2021 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs et sous réserve d'un changement dans la situation de droit ou de fait du jeune B, que le préfet de la Loire procède à la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport à l'enfant B D. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire ou à tout autre préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressé, de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à l'enfant B D dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 23 février 2021 du préfet de la Loire est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire ou à tout autre préfet territorialement compétent de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à l'enfant B D dans un délai de trois mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à M. C D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera délivrée, pour information, au préfet de la Loire.

Délibéré après l'audience du 5 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Heintz, premier conseiller,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mai 2023.

Le rapporteur,

M. HEINTZ

Le président,

V. L'HÔTELa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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