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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2103133

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2103133

mercredi 24 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2103133
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 17 mai 2021, 25 octobre 2023 et 11 décembre 2023, M. A E, représenté par Me Martin, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 17 mars 2021 par laquelle la commission de recours de l'invalidité a rejeté son recours tendant au retrait de la décision du 6 février 2020 par laquelle la ministre des armées lui a refusé une pension militaire d'invalidité ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au ministre des armées de lui octroyer une pension militaire d'invalidité, et à titre subsidiaire de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros pour l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée de vices de procédure ; elle a été prise par une commission irrégulièrement composée ; elle a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'il remplit la condition de présomption d'imputabilité au service de l'article L. 3 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre recodifié à l'article L. 121-2 du même code, et subsidiairement qu'il apporte des preuves de cette imputabilité.

Par des mémoires, enregistrés les 19 mai 2022, 9 novembre 2023 et 9 janvier 2024, le ministre des armées conclut, au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête est infondée.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ban,

- les conclusions de M. Villard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. E s'est engagé le 2 mars 2010. Affecté au 35e régiment d'infanterie, il a été envoyé en opération extérieure au Liban du 24 mai 2011 au 4 octobre 2011. Le 28 août 2011 à Dayr Kifa (Liban) dans le camp 2.45, il a ressenti une vive douleur à l'épaule droite en utilisant son bâton de défense lors d'un exercice de contrôle de foule. Le 9 novembre 2016, il a sollicité une pension militaire d'invalidité, demande qui été rejetée par une décision du directeur des ressources humaines du ministère des armées du 21 juin 2017.

2. Le tribunal des pensions militaires de l'Isère a annulé cette décision par un jugement du 12 décembre 2018, et enjoint au ministre de réexaminer cette demande. Par une décision du 28 juin 2019, la cour régionale des pensions militaires a infirmé le jugement en ce qu'il a annulé la décision de rejet du 21 juin 2017, déclaré mal fondée la décision de rejet du 21 juin 2017 au motif d'une erreur de droit et confirmé l'injonction prononcée par le jugement déféré. Par une décision du 6 février 2020 la ministre a, de nouveau, rejeté la demande de M. E. Le 19 novembre 2020, il a présenté un recours contre cette décision devant la commission de recours de l'invalidité qui a été rejeté par une décision du 17 mars 2021. Par la présente requête M. E demande au tribunal d'annuler cette dernière décision.

Sur les droits de M. E :

3. Aux termes de l'article L. 2 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre dans sa rédaction applicable à la date de la demande de pension de M. E : " Ouvrent droit à pension : 1° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'événements de guerre ou d'accidents éprouvés par le fait ou à l'occasion du service () ". L'article L. 3 de ce code dispose : " Lorsqu'il n'est pas possible d'administrer ni la preuve que l'infirmité ou l'aggravation résulte d'une des causes prévues à l'article L. 2, ni la preuve contraire, la présomption d'imputabilité au service bénéficie à l'intéressé à condition : 1° S'il s'agit de blessure, qu'elle ait été constatée avant le renvoi du militaire dans ses foyers () ".

4. Lorsqu'il est saisi d'un litige en matière de pensions militaires d'invalidité, il appartient au juge administratif, en sa qualité de juge de plein contentieux, de se prononcer sur les droits de l'intéressé en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, et aussi, le cas échéant, d'apprécier, s'il est saisi de moyens en ce sens ou au vu de moyens d'ordre public, la régularité de la décision en litige. Lorsque le demandeur d'une pension ne peut pas bénéficier de la présomption légale d'imputabilité au service, il incombe à ce dernier d'apporter la preuve de cette imputabilité par tous moyens de nature à emporter la conviction des juges. Cette preuve ne saurait résulter de la seule circonstance que l'infirmité soit apparue durant le service, ni d'une hypothèse médicale, ni d'une vraisemblance, ni d'une probabilité, aussi forte soit-elle.

5. En l'espèce, M. E souffre d'une lésion du bourrelet de la glène de l'omoplate de l'épaule droite, dite lésion de Bankart, laquelle provoque des luxations et subluxations dont la répétition a provoqué, de manière secondaire, une arthropathie dégénérative gléno-humérale. Il a bénéficié le 6 mai 2013 d'une intervention chirurgicale consistant en la création d'une butée osseuse afin de limiter les luxations mais réduisant l'amplitude de ses mouvements et ne mettant pas fin aux douleurs chroniques.

6. Le ministre des armées a refusé à M. E l'octroi d'une pension militaire d'invalidité au motif que sa pathologie n'était pas en relation avec un fait de service.

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport circonstancié établi le 2 septembre 2016 par le commandant de la compagnie du 35ème régiment d'infanterie confirmé par deux attestations de chefs de groupe, que, le 28 août 2011, lors d'un exercice de contrôle des foules, mené dans le cadre d'une opération extérieure, M. E a ressenti une vive douleur à l'épaule droite. M. D établit ainsi que les troubles à l'épaule droite qu'il invoque se rattachent effectivement à des circonstances particulières de service survenues lors de l'opération du 28 août 2011.

8. Il est vrai que c'est après son retour de mission que M. D a consulté l'antenne médicale de Belfort dans laquelle le docteur C, médecin militaire, a constaté un " traumatisme de l'épaule droite " le 1er février 2012. Dès lors, il ne peut pas bénéficier de la présomption d'imputabilité instituée par les dispositions de l'article L.3 cité au point 3.

9. Pour autant, l'absence de constat médical dans les délais ne prive pas le requérant de la possibilité d'établir une relation certaine et directe de causalité entre les troubles à l'épaule ressentis le 28 août 2011 et l'évolution ultérieure de sa pathologie. Or, il a fait constater sa blessure à l'épaule le 1er février 2012 juste après son retour de mission. Les 13 et 20 mars 2012, le docteur C a, après avoir réalisé des examens complémentaires, orienté son diagnostic vers la recherche d'une atteinte de l'intégrité du bourrelet gléno-huméral, diagnostic confirmé par le chirurgien qui a réalisé l'intervention du 6 mai 2013. Le requérant apporte ainsi la preuve de la réalité et de la continuité des soins reçus après son traumatisme à l'épaule du 28 août 2011. L'expertise menée le 4 avril 2019 par le docteur B, médecin-expert du centre d'expertise médicale et de commission de réforme, retient clairement le lien causal dans ses conclusions en relevant que : " Au total le patient présente des épisodes de luxation coïncidente de l'épaule droite avec un premier accident signalé en 2011 ".

10. Pour contester cette filiation médicale, l'administration se prévaut de l'avis médical établi le 21 octobre 2019 par le docteur F, médecin en chef du bureau des expertises et des analyses médicales de la direction des ressources humaines du ministère de la défense, qui retient que " cet accident tel qu'il est relaté, douleur lors d'un mouvement d'hyperextension, n'est pas démonstratif d'une luxation initiale qui aurait fort probablement imposé une consultation immédiate que l'on retrouverait maintenant mais plus évocateur d'un épisode de subluxation douloureuse qui n'explique pas à lui seul l'évolution ultérieure ". Toutefois, ce médecin a émis cette hypothèse en 2019 en se fondant uniquement sur l'expertise réalisée le 4 avril 2019 par le docteur B et sans avoir lui-même examiné le requérant. Compte tenu des termes de ce rapport, elle n'apparait pas suffisamment étayée pour remettre en cause la convergence des constats médicaux précédents.

11. Aussi, en l'absence d'antécédents en lien direct avec sa pathologie, M. E doit être regardé comme apportant la preuve, d'une part, des circonstances précises de service à l'origine de l'épisode douloureux du 28 août 2011 et, d'autre part, de la filiation entre cette blessure et son évolution ultérieure tel que décrite au point 5.

12. Aux termes de l'article L.4 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre dans sa rédaction applicable au litige : " Les pensions sont établies d'après le degré d'invalidité. Sont prises en considération les infirmités entraînant une invalidité égale ou supérieure à 10 %. Il est concédé une pension :1° Au titre des infirmités résultant de blessures, si le degré d'invalidité qu'elles entraînent atteint ou dépasse 10 % () "

13. M. E est fondé à demander l'attribution d'une pension au taux de 15%, tel qu'évalué par les docteurs B et F et non contesté par les parties. Cette pension est due à compter du 9 novembre 2016, date de sa demande, sans qu'il y ait lieu d'enjoindre à l'administration de la lui octroyer.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre des armées du 17 mars 2021 est annulée.

Article 2 : Il est attribué à M. D une pension militaire au taux d'invalidité de 15% à compter du 9 novembre 2016.

Article 3 : L'Etat versera à M. E la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller.

M. Callot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2024.

Le rapporteur,

J-L. Ban

La présidente,

A. Triolet

La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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