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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2104186

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2104186

jeudi 31 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2104186
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantHAMMERER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 juin 2021, M. C E, représenté par Me Keller, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 10 mai 2021 par laquelle le président du conseil départemental de la Haute-Savoie a refusé de lui accorder la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de la Haute-Savoie de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge du département de la Haute-Savoie une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence de son signataire ;

- elle est insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 ; en effet, son employeur a manqué à son obligation de le soustraire au harcèlement moral dont il s'estime victime au sens de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983.

Par un mémoire enregistré le 19 août 2022, le département de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête et demande qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, au motif que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 juillet 2023 :

- le rapport de Mme Frapolli,

- les conclusions de M. D,

- et les observations de Me Hammerer, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, technicien territorial, a été recruté par le département de la Haute-Savoie à compter du 1er septembre 2019 en qualité d'adjoint au responsable du centre d'exploitation des routes départementales (CERD) de Chamonix. Par un courrier du 8 mars 2021, il adresse à son employeur une demande de protection fonctionnelle comprenant, d'une part, la mise en place d'une enquête interne pour mettre en lumière le harcèlement moral dont il s'estime victime et, d'autre part, la prise en charge de ses frais d'avocat. Dans la présente instance, il demande au Tribunal d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 10 mai 2021 par laquelle le président du conseil départemental de la Haute-Savoie a opposé un refus à cette demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction:

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. A B, directeur général des services, qui disposait à cet effet d'une délégation de signature, régulièrement publiée. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque donc en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle satisfait, dès lors, à l'exigence de motivation définie aux articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 susvisée alors en vigueur: " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / (). ". Aux termes de l'article 11 de la même loi : " I.-A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire (). / IV. La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté (). ".

5. D'une part, les dispositions de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 établissent à la charge des collectivités publiques, au profit des fonctionnaires et des agents publics non titulaires lorsqu'ils ont été victimes d'attaques dans l'exercice de leurs fonctions, une obligation de protection à laquelle il ne peut être dérogé, sous le contrôle du juge, que pour des motifs d'intérêt général. Si cette obligation peut avoir pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles le fonctionnaire ou l'agent public est exposé, mais aussi de lui assurer une réparation adéquate des torts qu'il a subis, laquelle peut notamment consister à assister, le cas échéant, l'agent concerné dans les poursuites judiciaires qu'il entreprend pour se défendre, il appartient dans chaque cas à la collectivité publique d'apprécier, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce au vu des éléments dont elle dispose à la date de la décision, notamment de la question posée au juge et du caractère éventuellement manifestement dépourvu de chances de succès des poursuites entreprises, les modalités appropriées à l'objectif poursuivi.

6. D'autre part, il appartient à un agent public, qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration, dont il relève, à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, de tels agissements répétés doivent excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

7. Recruté à compter de septembre 2019, les relations de travail entre M. E et son supérieur hiérarchique se sont tendues dès le début de l'année 2020. M. E alterne alors entre congés de maladie et congés annuels à compter du 10 juin 2020 et reprend ses fonctions à mi-temps thérapeutique le 3 novembre 2020. A la sortie d'une réunion professionnelle le 22 janvier 2021, il projette son véhicule contre une arrête en béton. A la suite, il est placé en congé de maladie reconnu imputable au service du 23 janvier au 30 mars 2021, en raison de troubles anxio-dépressifs. Et s'il est vrai que l'entretien professionnel d'avril 2020 fait apparaître les difficultés de M. E à appréhender ses nouvelles fonctions, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait été victime de remarques excédant les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. En particulier, M. E n'établit pas avoir été évalué sur des missions qui ne relevaient pas de sa fiche de poste, ni que son supérieur hiérarchique aurait adopté un comportement violent à son encontre. Ainsi dans les circonstances de l'espèce, le syndrome anxio dépressif dont souffre M. E, s'il révèle un mal-être certain, n'est pas de nature à faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral, pas plus que son retrait des plannings d'astreinte à compter d'avril 2020, décision certes prise contre son gré mais dans l'intérêt du service. En conséquence, M. E n'est pas fondé à soutenir que le président du conseil départemental de la Haute-Savoie aurait fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 et aurait commis une erreur d'appréciation en refusant de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Les conclusions présentées par M. E, la partie perdante, doivent être rejetées. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du département de la Haute-Savoie.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le département de la Haute-Savoie sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au département de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2023, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

M. d'Argenson, premier conseiller,

Mme Frapolli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 août 2023.

Le rapporteur,

I. FRAPOLLI

Le président,

C. VIAL-PAILLER

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2104186

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