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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2104964

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2104964

mardi 24 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2104964
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantCABINET BENOIT FAVRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 juillet 2021 et le 22 décembre 2022 la SARL ENTASIS INGENIERIE, représentée par Me Favre doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) de constater les vices entachant la validité de la résiliation du contrat et d'ordonner la reprise des relations contractuelles dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

2°) de condamner la commune d'Annecy à lui verser la somme de 35 600 euros au titre des préjudices subis, assortie des intérêts moratoires ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Annecy la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SARL ENTASIS INGENIERIE soutient que :

En ce qui concerne la décision de résiliation :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les droits de la défense ;

- elle n'est pas fondée dès lors qu'aucune faute n'a été commise ;

En ce qui concerne les conclusions tendant à l'indemnisation des préjudices :

- la résiliation illégale lui a causé divers préjudices ;

- les relations contractuelles doivent être reprises.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 mars 2022, la commune d'Annecy, représentée par Me Tissot, conclut à l'irrecevabilité de la requête, au rejet de la requête et demande qu'une somme de 4 000 euros soit mise à la charge de la SARL ENTASIS INGENIERIE au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune d'Annecy fait valoir que :

- la requête est irrecevable à défaut pour la SARL ENTASIS INGENIERIE d'avoir présenté une réclamation dirigée contre la décision de résiliation ainsi qu'à l'encontre du décompte de résiliation ;

- la mesure de résiliation est justifiée en raison des fautes commises par la requérante, et en tout état de cause, en raison de l'arrêt des prestations par la cocontractante ;

- la requérante ne peut obtenir le versement de la totalité du marché à défaut d'exécution des prestations.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la tardiveté des conclusions en plein contentieux contestant la validité de la mesure de résiliation.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions tendant à la reprise des relations contractuelles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la commande publique ;

- l'arrêté du 16 septembre 2009 portant approbation du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de prestations intellectuelles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pollet,

- les conclusions de M. A,

- et les observations de Me Laumet, représentant la société Entasis Ingénierie et de Me Tissot représentant la commune d'Annecy.

Considérant ce qui suit :

1. Par acte d'engagement du 6 février 2020, la société Entasis Ingénierie et la commune d'Annecy ont conclu un marché public de maîtrise d'œuvre ayant pour objet la rénovation d'un parking " Gare " à Annecy. Par une décision du 15 avril 2021, la commune d'Annecy a prononcé la résiliation du contrat aux torts exclusifs de la société Entasis Ingénierie. Par la présente requête, la société Entasis Ingénierie demande au Tribunal de constater les vices entachant cette décision, d'ordonner la reprise des relations contractuelles et de condamner la commune d'Annecy à l'indemniser des préjudices subis.

Sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir soulevées en défense,

2. Lorsqu'il est saisi par une partie d'un recours de plein contentieux contestant la validité d'une mesure de résiliation et tendant à la reprise des relations contractuelles et qu'il constate que cette mesure est entachée de vices, il incombe au juge du contrat de déterminer s'il y a lieu de faire droit, dans la mesure où elle n'est pas sans objet, à la demande de reprise des relations contractuelles, à compter d'une date qu'il fixe, ou de rejeter le recours, en jugeant que les vices constatés sont seulement susceptibles d'ouvrir, au profit du requérant, un droit à indemnité. Dans l'hypothèse où il fait droit à la demande de reprise des relations contractuelles, il peut également décider, si des conclusions sont formulées en ce sens, que le requérant a droit à l'indemnisation du préjudice que lui a, le cas échéant, causé la résiliation, notamment du fait de la non-exécution du contrat entre la date de sa résiliation et la date fixée pour la reprise des relations contractuelles. Pour déterminer s'il y a lieu de faire droit à la demande de reprise des relations contractuelles, le juge du contrat doit apprécier, eu égard à la gravité des vices constatés et, le cas échéant, à celle des manquements du requérant à ses obligations contractuelles, ainsi qu'aux motifs de la résiliation, si une telle reprise n'est pas de nature à porter une atteinte excessive à l'intérêt général et, eu égard à la nature du contrat en cause, aux droits du titulaire d'un nouveau contrat dont la conclusion aurait été rendue nécessaire par la résiliation litigieuse.

Sur les conclusions tendant à la reprise des relations contractuelles :

3. Lorsque, dans le cadre de l'examen de conclusions tendant à la reprise des relations contractuelles présentées par un cocontractant de l'administration dont le contrat a fait l'objet d'une résiliation, il résulte de l'instruction que le terme stipulé du contrat est dépassé ou que le contrat a épuisé ses effets, le juge constate un non-lieu à statuer sur ces conclusions.

4. Il résulte des termes de l'acte d'engagement que le contrat était conclu pour une période de 27 semaines. Par suite, le terme stipulé est à présent dépassé. Ainsi, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à la reprise des relations contractuelles.

Sur la décision portant résiliation :

5. Les conclusions présentées par la société ENTASIS INGENIERIE doivent être analysées, comme un recours de plein contentieux contestant la validité de la mesure de résiliation.

6. Toutefois, Il résulte de l'instruction que la société ENTASIS INGENIERIE mentionne la mesure de résiliation contestée dans son courrier du 29 avril 2021. Ainsi, elle est réputée en avoir été informée au plus tard à cette date. L'introduction de la requête le 27 juillet 2021 est intervenue postérieurement à l'expiration du délai de recours contentieux. Ainsi, les conclusions de plein contentieux contestant la validité de la mesure de résiliation ont été présentées tardivement et sont, par suite, irrecevables.

Sur la faute résultant de l'illégalité de la mesure de résiliation :

En ce qui concerne la régularité de la mesure de résiliation :

7. Aux termes de l'article L. 2122-22 du code général des collectivités territoriales : " Le maire peut, en outre, par délégation du conseil municipal, être chargé, en tout ou partie, et pour la durée de son mandat : () 4° De prendre toute décision concernant la préparation, la passation, l'exécution et le règlement des marchés et des accords-cadres ainsi que toute décision concernant leurs avenants, lorsque les crédits sont inscrits au budget ; () ". Et de l'article L. 2122-23 du même code : " () Sauf disposition contraire dans la délibération portant délégation, les décisions prises en application de celle-ci peuvent être signées par un adjoint ou un conseiller municipal agissant par délégation du maire dans les conditions fixées à l'article L. 2122-18. () "

8. Par un arrêté du 30 juillet 2020, la maire d'Annecy a donné délégation à M. Xavier Dumont, conseiller délégué, à l'effet de signer, toute décision concernant, l'achat public responsable. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision de résiliation manque en fait et doit donc être écarté.

9. A titre liminaire, le cahier des clauses administratives générales (CCAG) de prestations intellectuelles s'applique aux marchés de maîtrise d'œuvre.

10. Aux termes de l'article 32 du CCAG prestations intellectuelles : " Résiliation pour faute du titulaire / 32. 1. Le pouvoir adjudicateur peut résilier le marché pour faute du titulaire dans les cas suivants : / () l) L'utilisation des résultats par le pouvoir adjudicateur est gravement compromise, en raison du retard pris par le titulaire dans l'exécution du marché ; / 32. 2. Sauf dans les cas prévus aux j, m et n du 32. 1 ci-dessus, une mise en demeure, assortie d'un délai d'exécution, doit avoir été préalablement notifiée au titulaire et être restée infructueuse. / Dans le cadre de la mise en demeure, le pouvoir adjudicateur informe le titulaire de la sanction envisagée et l'invite à présenter ses observations ".

11. En l'espèce, la mise en demeure adressée le 30 janvier 2021 ne mentionne pas expressément le risque de résiliation du contrat pour faute, et n'est donc pas conforme aux stipulations de l'article 32.2 du CCAG prestations intellectuelles.

12. Il résulte de ce qui précède que la mise en demeure adressée à la société Entasis Ingénierie présente un caractère irrégulier de nature à entacher également d'irrégularité la décision de résiliation du contrat de maîtrise d'œuvre.

En ce qui concerne le bien-fondé de la mesure de résiliation :

13. Aux termes de l'article R. 2431-22 du code de la commande publique : " Les études d'avant-projet définitif ont pour objet : 1° D'arrêter en plans, coupes et façades, les dimensions de l'ouvrage ainsi que son aspect ; 2° De définir les matériaux ; 3° De permettre au maître d'ouvrage d'arrêter définitivement le programme et certains choix d'équipements en fonction des coûts d'investissement, d'exploitation et de maintenance ; 4° D'établir l'estimation définitive du coût prévisionnel des travaux, décomposée par corps d'état ; 5° De permettre la fixation du forfait de rémunération dans les conditions prévues par le marché public de maîtrise d'œuvre. ". De plus, aux termes du b) du 2. De l'annexe II de l'arrêté du 22 mars 2019 précisant les modalités techniques d'exécution des éléments de mission de maîtrise d'œuvre confiés par des maîtres d'ouvrage publics à des prestataires de droit privé : " b) Les études d'avant-projet définitif, fondées sur la solution d'ensemble retenue à l'issue des études d'avant-projet sommaire approuvées par le maître d'ouvrage, et qui ont pour objet, outre les éléments mentionnés à l'article R. 2431-22 du code de la commande publique : - de vérifier le respect des différentes réglementations notamment celles relatives à l'hygiène et à la sécurité ; () ".

14. Il résulte de l'instruction que la commune d'Annecy a résilié pour faute de la société Entasis Ingénierie le marché de maîtrise d'œuvre au motif mentionné au l) de l'article 32.1 du CCAG prestations intellectuelles tiré de ce que l'utilisation des résultats par le pouvoir adjudicateur est gravement compromise, en raison du retard pris par le titulaire dans l'exécution du marché. En l'espèce, aux termes de l'acte d'engagement, la société requérante s'est engagée à réaliser la mission d'avant-projet dans un délai de quatre semaines. Cette mission comporte notamment aux termes de l'annexe II de l'arrêté précité la vérification du respect des différentes réglementations. Ainsi, le respect notamment des normes au titre de la protection incendie et de l'accessibilité des personnes à mobilité réduite était bien dans le périmètre de la mission d'avant-projet et ne saurait caractériser des prestations supplémentaires sollicitées hors mission par la commune d'Annecy. S'il est constant que différentes versions des plans ont été produites par la société Entasis Ingénierie, aucune de ces versions ne respecte l'ensemble des réglementations mentionnées supra. Ainsi, ce grief à l'encontre de la société requérante est établi. Par ailleurs, il résulte des termes du programme fonctionnel produit que les études sollicitées s'inscrivaient dans le cadre de la préparation d'une procédure tendant à permettre aux candidats de concevoir un projet en vue de la rénovation du parking Gare d'Annecy. Il ressort en outre de l'acte d'engagement que l'ensemble de la procédure préalable devait s'inscrire sur une période de 27 semaines. Toutefois, le retard pris en raison de la transmission de plans non conformes par la société Entasis Ingénierie, lors d'une phase amont du projet, a eu pour effet de retarder les délais d'exécution de nombreuses phases aval du projet.

15. Par conséquent, si la résiliation est fondée, la procédure de résiliation est quant à elle entachée d'une irrégularité formelle tenant à la méconnaissance de l'article 32 2 du CCAG-prestations intellectuelles. La société requérante ne pouvait dès lors supporter les conséquences onéreuses de cette mesure.

Sur les sommes inscrites au décompte :

16. La société Entasis Ingénierie demande le versement de la somme de 28 700 euros, correspondant au restant dû au titre des stipulations contractuelles. Il résulte des termes du décompte transmis qu'un montant de 2 250 euros TTC est dû à la société Entasis Ingénierie à la suite de la réalisation des deux premières missions de l'acte d'engagement référencées " DIAG " et " AVP ". S'agissant des autres missions mentionnées aux termes de l'acte d'engagement, pour lesquelles la société Entasis Ingénierie sollicite une indemnisation, la commune d'Annecy fait valoir que ces prestations n'ont pas été réalisées. Il résulte de l'instruction, et notamment des termes du décompte que ces missions n'ont pas été effectuées. Par suite,la société Entasis Ingénierie est seulement fondée à solliciter le versement de la somme de 2 250 euros TTC.

17. Enfin, la société requérante, en se bornant à demander l'indemnisation d'un préjudice moral et d'un préjudice de perte d'image sans assortir sa demande d'aucune pièce, n'établit pas l'existence d'un tel préjudice.

Sur les travaux supplémentaires :

18. La société Entasis Ingénierie se prévaut de la réalisation de prestations réalisées hors programme à hauteur de 1 900 euros. Si un bon de commande a été émis le 17 septembre 2020 correspondant à cette somme, la société Entasis Ingénierie soutient, toutefois, qu'aucune facture n'a été émise. Par ailleurs, elle ne se prévaut pas de la réalisation desdites prestations. Par suite, il ne résulte pas de l'instruction que ces prestations aient été réalisées.

Sur les intérêts moratoires :

19. En application de l'article 1231-6 du code civil, la société Entasis Ingénierie a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité totale définie au point 16 à compter du 27 juillet 2021, date d'introduction de la requête.

Sur les frais de l'instance :

20. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de la commune d'Annecy une somme de 1 500 euros à verser à la société Entasis Ingénierie. Les conclusions présentées par la commune d'Annecy, partie perdante, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à la reprise des relations contractuelles.

Article 2 : La commune d'Annecy est condamnée à verser à la société Entasis Ingénierie la somme de 2 250 euros TTC.

Article 3 : Les intérêts au taux légal courront sur la condamnation prononcée à l'article 2 à compter du 27 juillet 2021.

Article 4 : La commune d'Annecy versera à la société Entasis Ingénierie la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la société Entasis Ingénierie et à la commune d'Annecy.

Délibéré après l'audience du 10 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Frapolli, première conseillère,

Mme Pollet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2023.

La rapporteure,

MA. POLLET

Le président,

C. VIAL-PAILLER

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2104964

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