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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2104983

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2104983

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2104983
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCABINET BASTILLE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Grenoble a été saisi par les associations France Nature Environnement (FNE) Haute-Savoie et Auvergne-Rhône-Alpes d’un recours en excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral du 14 juin 2021 autorisant une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 14 juin au 15 août 2021 en Haute-Savoie. Le tribunal a rejeté la requête, jugeant que les moyens soulevés, notamment l’insuffisance de la note de présentation, le défaut d’information des membres de la commission départementale de la chasse, l’absence d’erreur d’appréciation et la méconnaissance de l’article L. 424-10 du code de l’environnement, n’étaient pas fondés. La solution retenue s’appuie sur les dispositions du code de l’environnement et du code des relations entre le public et l’administration.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés le 27 juillet 2021, le 12 avril 2022 et le 31 août 2023 sous le n°2104983, les associations France Nature Environnement (FNE) Haute-Savoie et Auvergne-Rhône-Alpes, chacune représentée par son président en exercice, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 juin 2021 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a fixé les dates d'ouverture et de clôture générale de la chasse pour la campagne 2021-2022 en tant qu'il prévoit en son article 2 que " la vénerie sous terre du blaireau est autorisée de la date de signature de cet arrêté au 15 août 2021, en complément de la période légale du 12 septembre 2021 à 7 heures au 15 janvier 2022 " ;

2°) à titre subsidiaire, d'annuler cet arrêté du 14 juin 2021 dans son intégralité ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à chacune des associations requérantes en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les associations soutiennent que :

- la note de présentation est insuffisante au regard de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement ;

- les membres de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage, n'ont reçu préalablement à la réunion aucune information relative à la période de chasse complémentaire, en méconnaissance de l'article R. 133-8 du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation en ce qu'il n'existe aucune atteinte à l'équilibre agro-sylvo-cynégétique nécessitant l'ouverture d'une période complémentaire de vénerie sous terre ;

- l'arrêté méconnaît l'article L. 424-10 du code de l'environnement en ce qu'il conduit à la destruction de petits blaireaux.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 18 janvier 2022, la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Savoie, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête.

La fédération soutient que :

- l'association FNE Haute-Savoie n'a pas d'intérêt et de qualité pour agir ;

- l'association FNE Auvergne-Rhône-Alpes n'a pas d'intérêt à agir ;

- espèce abondante, le blaireau n'est protégé ni par le droit de l'Union européenne, ni par la convention de Berne et il est classé comme gibier dans plusieurs pays européens ;

- la population de blaireaux est estimée à 3 000 individus en Haute-Savoie, elle occasionne des dégâts et est susceptible de propager des maladies ;

- la vénerie sous terre est peu pratiquée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er septembre 2022, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Le préfet conteste les moyens soulevés.

La clôture a été au 21 novembre 2023 par ordonnance du même jour.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment la Charte de l'environnement ;

- la convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Triolet,

- les conclusions de M. B,

- et les observations de Mme A représentant FNE Auvergne-Rhône-Alpes et de Me Bonzy, représentant la fédération de chasse.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 24 juin 2021, le préfet de la Haute-Savoie a fixé les dates et modalités d'ouverture et de clôture de la chasse dans le département pour la campagne 2021-2022. Par la présente requête, l'association France Nature Environnement Haute-Savoie et l'association France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes demandent, à titre principal, l'annulation de cet arrêté préfectoral en tant qu'il prévoit à son article 2 des périodes complémentaires de vénerie sous terre du blaireau du 14 juin 2021 jusqu'au 15 août 2021 et, à titre subsidiaire, l'annulation intégrale de cet arrêté.

Sur l'intervention de la fédération départementale des chasseurs de Haute-Savoie :

2. Eu égard à son objet statutaire, la fédération départementale des chasseurs de Haute-Savoie a intérêt au maintien de cet arrêté qui règlemente la chasse dans le département. Par suite, son intervention en défense doit être admise.

Sur les fins de non-recevoir opposées par la fédération départementale des chasseurs de Haute-Savoie :

3. Dans l'hypothèse où des conclusions communes sont présentées par des requérants différents dans une même requête, il suffit que l'un des requérants soit recevable à agir devant la juridiction pour que le juge puisse, au vu d'un moyen soulevé par celui-ci, faire droit à ces conclusions communes.

4. Aux termes de l'article L. 142-1 du code de l'environnement : " Toute association ayant pour objet la protection de la nature et de l'environnement peut engager des instances devant les juridictions administratives pour tout grief se rapportant à celle-ci. / Toute association de protection de l'environnement agréée au titre de l'article L. 141-1 () justifient d'un intérêt pour agir contre toute décision administrative ayant un rapport direct avec leur objet et leurs activités statutaires et produisant des effets dommageables pour l'environnement sur tout ou partie du territoire pour lequel elles bénéficient de l'agrément dès lors que cette décision est intervenue après la date de leur agrément ".

5. L'association France Nature Environnement Haute-Savoie a, selon son article 2, pour objet " la défense et la protection des sites, la sauvegarde de l'environnement, et de manière générale du milieu naturel et de la flore et de la faune qu'il abrite en Haute-Savoie ". Eu égard à l'objet de l'arrêté qui porte sur une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau, espèce appartenant à la faune locale, l'association France Nature Environnement Haute-Savoie a intérêt à agir. Au surplus, elle justifie d'un agrément délivré pour une durée de cinq ans par un arrêté du 29 décembre 2017 et était donc agréée au sens de l'article L. 141-1 à la date d'introduction de la requête.

6. Par ailleurs, par une délibération du 20 juillet 2021, le conseil d'administration de France Nature Environnement Haute-Savoie a mandaté la présidente de l'association pour représenter l'association en justice dans le cadre de la présente instance.

7. Par suite, l'association FNE Haute-Savoie a intérêt et qualité pour agir et les fins de non-recevoir opposées par la fédération de chasse dans l'instance n° 2104983 doivent être écartées sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'intérêt pour agir de la FNE Auvergne-Rhône-Alpes.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le vice de procédure tiré de l'insuffisance de la note de présentation au regard de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement

8. En premier lieu, aux termes du I de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement : " Le présent article définit les conditions et limites dans lesquelles le principe de participation du public, prévu à l'article 7 de la Charte de l'environnement, est applicable aux décisions, autres que les décisions individuelles, des autorités publiques ayant une incidence sur l'environnement lorsque celles-ci ne sont pas soumises, par les dispositions législatives qui leur sont applicables, à une procédure particulière organisant la participation du public à leur élaboration ". Le II du même article définit les modalités de cette participation. En vertu de son cinquième alinéa : " Le projet de décision ne peut être définitivement adopté avant l'expiration d'un délai permettant la prise en considération des observations et propositions déposées par le public et la rédaction d'une synthèse de ces observations et propositions. Sauf en cas d'absence d'observations et propositions, ce délai ne peut être inférieur à quatre jours à compter de la date de la clôture de la consultation ". En vertu de l'article L. 123-19-3 du même code : " Les dispositions des articles L. 123-19-1 et L. 123-19-2 ne s'appliquent pas lorsque l'urgence justifiée par la protection de l'environnement, de la santé publique ou de l'ordre public ne permet pas l'organisation d'une procédure de participation du public. / Les délais prévus aux II, III et IV de l'article L. 123-19-1 et aux II et III de l'article L. 123-19-2 peuvent être réduits lorsque cette urgence, sans rendre impossible la participation du public, le justifie ".

9. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

10. En l'espèce, la note de présentation mise à disposition du public et à laquelle était joint le projet d'arrêté portant sur l'ouverture et la clôture de la chasse pour la campagne 2021-2022 dans le département de la Haute-Savoie, détaille les jours d'ouverture de chasse et définit la vénerie sous terre comme une technique consistant " à chasser renard et blaireaux dans leurs terriers à l'aide de chiens adaptés et spécialisés ". En revanche, cette note ne comporte aucun élément sur le contexte et les objectifs de l'arrêté, notamment, les motifs justifiant que soit autorisée une période complémentaire de chasse du blaireau par vénerie sous terre. Elle ne comporte pas davantage de considération sur la population de blaireaux dans le département de la Haute-Savoie, son état de conservation et les dégâts occasionnés par cette espèce. Par conséquent, elle méconnaît les dispositions de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement.

11. Il ressort des pièces du dossier que les insuffisances mentionnées ci-dessus entachant cette note de présentation ont privé le public d'une garantie, alors même que de nombreuses observations auraient été présentées lors de la consultation du public.

En ce qui concerne le vice de procédure tiré de l'insuffisante information des membres de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage

12. Aux termes de l'article R. 133-5 du code des relations entre le public et l'administration relatif aux commissions administratives à caractère consultatif : " La commission se réunit sur convocation de son président, qui fixe l'ordre du jour. Cette convocation peut être envoyée par tout moyen, y compris par télécopie ou par courrier électronique. Il en est de même des pièces ou documents nécessaires à la préparation de la réunion ou établis à l'issue de celle-ci. () " Aux termes de l'article R. 133-8 de ce code : " Sauf urgence, les membres de la commission reçoivent, cinq jours au moins avant la date de la réunion, une convocation comportant l'ordre du jour et, le cas échéant, les documents nécessaires à l'examen des affaires qui y sont inscrites. "

13. Les membres de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage qui s'est réunie le 3 juin 2021 n'ont été destinataires que de deux projets d'arrêtés relatifs à la réglementation départementale de la chasse pour la campagne 2021-2022 et d'un tableau des prélèvements des espèces de grand gibier soumis à plan de chasse, qui ne concerne pas le blaireau. En outre, contrairement à ce que soutient le préfet, la seule mention de ce que " la FNE exprime son opposition à la poursuite de la chasse au blaireau " ne permet pas d'affirmer que cette pratique aurait été abordée au cours de la réunion alors qu'aucune information n'a été fournie aux membres de la commission quant à la population du blaireau, son état de conservation ou à la période d'émancipation locale des blaireautins. Dans ces conditions, l'insuffisante information des membres de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise.

En ce qui concerne la destruction de petits mammifères

14. Aux termes de l'article L. 424-10 du code de l'environnement : " Il est interdit de détruire, d'enlever ou d'endommager intentionnellement les nids et les œufs, de ramasser les œufs dans la nature et de les détenir. Il est interdit de détruire, d'enlever, de vendre, d'acheter et de transporter les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée, sous réserve des dispositions relatives aux animaux susceptibles d'occasionner des dégâts ".

15. La pratique de la vénerie sous terre est autorisée par l'article L. 424-4 du code de l'environnement. Toutefois, ces dispositions n'ont pas par elles-mêmes pour effet d'autoriser la destruction de petits blaireaux ou de nuire au maintien de l'espèce dans un état de conservation favorable, le préfet étant notamment tenu, pour autoriser une période de chasse complémentaire, de s'assurer, en considération des avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage et des circonstances locales, qu'une telle prolongation n'est pas de nature à porter atteinte au bon état de la population des blaireaux ni à favoriser la méconnaissance, par les chasseurs, de l'interdiction légale de destruction des petits blaireaux.

16. Il est constant que les blaireaux ne relèvent pas de la catégorie des animaux susceptibles d'occasionner des dégâts.

17. Pour justifier que la période de chasse complémentaire aux blaireaux qu'il a autorisée n'emporte pas destruction des petits, le préfet de la Haute-Savoie fait valoir que les jeunes blaireaux sont sevrés vers le 15 mai et que les prélèvements par vénerie sont faibles.

18. Il ressort toutefois de la littérature scientifique produite par les associations requérantes que la période des naissances varie de début janvier à début avril et que le sevrage ne débute qu'à l'âge de douze semaines pour se poursuivre durant l'été. En outre, si à compter de juillet, les blaireautins commencent progressivement leur émancipation, ils demeurent dépendants, pour leur survie, de leur mère pour une durée variant de 1 à 4 mois et ne peuvent donc être considérés comme pleinement émancipés qu'à partir de l'âge de 6 à 8 mois. Ils doivent, dès lors, être qualifiés, jusqu'à ce stade, de petits de mammifère au sens de l'article L. 424-10 du code de l'environnement. Il en résulte que la période de chasse complémentaire autorisée par le préfet du 14 juin au 15 août se déroule donc nécessairement en présence de petits mammifères.

19. Or, ainsi qu'il a été dit, la destruction de la mère menace directement la survie du ou des petits. En outre, la vénerie sous terre, qui consiste à envoyer des chiens dans les galeries de blaireaux afin de les acculer avant de les extraire en creusant et en ayant recours à des pinces spécifiques, emporte la destruction des terriers et ne permet pas de sélectionner la taille des spécimens détruits. Elle n'est par suite pas compatible avec la préservation des petits mammifères et méconnaît ainsi les dispositions précitées de l'article L. 424-10.

20. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 14 juin 2021 du préfet de la Haute-Savoie doit être annulé en tant qu'il instaure une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 14 juin 2021 au 15 août 2021 dans ce département.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

21. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 000 euros à verser aux associations France Nature Environnement Haute-Savoie et France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de la fédération départementale des chasseurs de Haute-Savoie est admise.

Article 2 : L'arrêté du 14 juin 2021 du préfet de la Haute-Savoie est annulé en tant qu'il autorise l'ouverture d'une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 14 juin au 15 août 2021.

Article 3 : L'Etat versera une somme globale de 1 000 euros aux associations France Nature Environnement Haute-Savoie et France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié aux associations France Nature Environnement Haute-Savoie, France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, à la fédération départementale des chasseurs de Haute-Savoie, au préfet de la Haute-Savoie et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente-rapporteure,

M. Ban, premier conseiller,

M. Doulat, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2024.

La présidente-rapporteure,

A. TRIOLET

L'assesseur le plus ancien,

J-L. BAN

La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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