Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2105494

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2105494
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBERALDIN

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a été saisi par M. et Mme B d’un recours en excès de pouvoir contre une délibération du conseil municipal de La Balme-Les-Grottes du 10 juin 2021 exerçant le droit de préemption urbain sur une parcelle qu’ils souhaitaient acquérir. Le tribunal a rejeté la fin de non-recevoir soulevée par la commune, jugeant la requête recevable car elle contenait des conclusions et des moyens, notamment l’absence de projet réel et un détournement de pouvoir. La solution retenue n’est pas explicitée dans l’extrait, mais l’affaire est fondée sur les dispositions du code de l’urbanisme relatives au droit de préemption urbain.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 août 2021 et le 12 janvier 2023, M. H B et Mme D B, demandent au tribunal d'annuler la délibération n° 2021 034 du 10 juin 2021 par laquelle le conseil municipal de la commune de La Balme-Les-Grottes a exercé le droit de préemption urbain sur la parcelle cadastrée section C n° 203, objet d'une promesse de vente du 15 avril 2021.

Ils soutiennent que :

- la commune ne justifie d'aucun projet réel pour la parcelle préemptée ; le chemin piétonnier n'a fait l'objet d'aucune étude d'aménagement et n'est pas répertorié en tant que tel dans les emplacements réservés de la commune ; la commune n'a pas saisi le département de l'Isère afin de solliciter la matérialisation d'un passage piéton traversant la route départementale 65, relevant de leur compétence ;

- la commune a joué un rôle dans la dévaluation du prix du terrain afin de pouvoir se positionner sur l'achat de la parcelle à un prix relativement bas.

Par un mémoire enregistré le 12 janvier 2023, M. C, représenté par Mme E G, belle-sœur du propriétaire de la parcelle, explique que les habitants du lotissement Les Chaumes investissent la parcelle C203, terrain privé, sur lequel ils se sont fait un chemin afin de créer un raccourci pour accompagner leurs enfants à l'école. Il indique que la parcelle a été proposée à la vente au maire en 2019 qui a refusé de l'acquérir sous prétexte qu'elle était constructible et qu'elle a été estimée à une valeur de 40 000 euros par un expert en octobre 2019.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 7 novembre 2022 et le 14 mars 2024, la commune de La Balme-Les-Grottes, représentée par Me Beraldin, conclut au rejet de la requête et demande que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable car elle est dépourvue de conclusion et de moyen ;

- la sœur de M. C, vendeur du terrain, est dépourvue de tout mandat pour représenter son frère ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de Mme Barriol ;

- les conclusions de Mme Paillet-Augey, rapporteure publique ;

- et les observations de Mme B et de Me Beraldin pour la commune de La Balme- Les-Grottes.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B se sont portés acquéreurs auprès de M. F la parcelle cadastrée section C n° 203 située au lieu-dit " Chaume " d'une surface de 1 331 m2, pour un prix de 5 000 euros. Une déclaration d'intention d'aliéner a été adressée à la commune de La Balme-Les-Grottes le 2 mai 2021. Par une délibération du 10 juin 2021, le conseil municipal de la commune de La Balme-Les-Grottes a décidé d'exercer le droit de préemption. Par un courrier du 17 juin 2021, la maire de la commune a informé le notaire de l'intention de la commune de préempter la parcelle. Par courrier du 6 août 2021, le notaire informait le vendeur de ce que la commune préemptait le bien aux conditions proposées aux acquéreurs initiaux, soit la somme de 5 000 euros. M. et Mme B, acquéreurs évincés, demandent d'annuler la délibération n° 2021 034 du 10 juin 2021 par laquelle le conseil municipal de la commune de La Balme-Les-Grottes a exercé le droit de préemption urbain sur cette parcelle.

Sur la recevabilité du mémoire de M. C :

2. Aux termes de l'article R. 431-2 du code de justice administrative : " Les requêtes et les mémoires doivent () être présentés soit par un avocat, soit par un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, lorsque les conclusions de la demande tendent au paiement d'une somme d'argent, à la décharge ou à la réduction de sommes () ". Aux termes de l'article R. 431-4 du même code : " Dans les affaires où ne s'appliquent pas les dispositions de l'article R. 431-2, les requêtes et les mémoires doivent être signés par leur auteur () ". Enfin, selon l'article R. 431-5 dudit code : " Les parties peuvent également se faire représenter : / 1° Par l'un des mandataires mentionnés à l'article R. 431-2 ; () ".

3. M. A C est propriétaire de la parcelle, objet de la préemption. Son mémoire du 12 janvier 2023, qui ne comporte ni conclusions ni moyens, a été introduit par Mme G E en sa qualité de belle-sœur. Mme E n'a pas la qualité d'avocate. Par ailleurs, les dispositions de l'article R. 431-5 du code de justice administrative ne permettent pas à une partie de se faire représenter par un mandataire autre que l'un de ceux mentionnés à l'article R. 431-2 du même code. Mme E, qui ne fait pas partie des mandataires mentionnés à l'article R. 431-2 du code de justice administrative, ne peut donc valablement agir au nom de M. C. Dans ces conditions, le mémoire de M. A C représenté par Mme G E est irrecevable.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

4. Les époux B, qui ne sont pas assistés par un avocat, demandent au tribunal " de bien vouloir étudier notre demande d'annulation de la préemption de la commune de La Balme-Les-Grottes ". Ainsi, contrairement à ce que soutient la commune en défense, la requête comporte des conclusions à fin d'annulation. Leur requête comporte également différents moyens dès lors qu'ils indiquent notamment que la commune ne justifie d'aucun projet réel pour la parcelle préemptée et que la commune a joué un rôle dans la dévaluation du prix du terrain afin de pouvoir se positionner sur l'achat de la parcelle à un prix relativement bas, ce qui doit être regardé comme un moyen tiré d'un détournement de pouvoir. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir tirée de l'absence de conclusion et de moyen opposée par la commune de La Balme-Les-Grottes doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau et à permettre l'adaptation des territoires au recul du trait de côte, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 300-1 du même code : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels, notamment en recherchant l'optimisation de l'utilisation des espaces urbanisés et à urbaniser ".

6. Il résulte de ces dispositions que, pour exercer légalement ce droit, les collectivités titulaires du droit de préemption urbain doivent, d'une part, justifier, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, faire apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. En outre, la mise en œuvre de ce droit doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de vérifier si le projet d'action ou d'opération envisagé par le titulaire du droit de préemption est de nature à justifier légalement l'exercice de ce droit.

7. Il ressort de la délibération du 10 juin 2021 que la commune de La Balme-Les-Grottes a justifié la préemption du bien litigieux par le projet de réaliser un cheminement piétonnier destiné à assurer une liaison entre le groupe scolaire de La Balme-Les-Grottes et le lotissement les Chaumes. Il est précisé que cette parcelle est déjà matériellement utilisée comme tel. Si ce projet répond à un intérêt général suffisant, la commune de La Balme les Grottes se borne à produire un projet de travaux de voirie du 7 décembre 2021, postérieur à la délibération. La commune ne produit aucun élément établissant la réalité d'un projet d'action ou d'une opération d'aménagement, même imprécis, antérieur à la décision litigieuse. Dans ces conditions, M. et Mme B sont fondés à soutenir qu'en l'absence de la réalité d'un projet d'aménagement, à la date à laquelle la délibération en litige a été prise, la commune de La Balme-Les-Grottes a méconnu l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme et à en demander, pour ce motif, l'annulation.

8. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun des autres moyens n'est susceptible de fonder l'annulation de la délibération en litige.

Sur les frais de procès :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.

10. Ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mise à la charge de M. et Mme B, qui ne sont pas la partie perdante, une somme à ce titre, les conclusions de la commune de La Balme-Les-Grottes en ce sens doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :Le mémoire présenté pour M. C est irrecevable.

Article 2 : La délibération n°2021 034 du conseil municipal de La Balme-les-Grottes du 10 juin 2021 est annulée.

Article 3 : Les conclusions de la commune de La Balme-les-Grottes sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. H B, à Mme D B, à M. A C et à la commune de La Balme-les-Grottes.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Barriol, première conseillère,

Mme Galtier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2024.

La rapporteure,

E. Barriol

Le président,

P. ThierryLa greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2105494