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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2106855

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2106855

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2106855
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantGUINCHARD-TONNERRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 11 octobre 2021, le 13 avril 2022 et le 14 mars 2024, M. D F et Mme C E, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs B et A F, représentés par Me Guinchard-Tonnerre, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'ordonner une expertise médicale complémentaire aux fins d'évaluer les préjudices de M. F résultant d'un accident médical non fautif survenu dans les suites d'une intervention chirurgicale pratiquée le 13 septembre 2016 au centre hospitalier universitaire de Grenoble et de condamner l'ONIAM à verser à M. F une provision d'un million d'euros ; de condamner l'ONIAM à l'indemniser intégralement si le tribunal juge qu'une nouvelle expertise n'est pas nécessaire ;

2°) de condamner l'ONIAM à verser à M. F une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que l'accident médical de M. F ouvre droit à une indemnisation au titre de la solidarité nationale.

M. F évalue ainsi ses préjudices :

- assistance par une tierce personne avant consolidation : 161 280 euros ;

- pertes de gains professionnels actuels : 133 105 euros ;

- frais de logement adapté : 119 634 euros à titre provisoire ;

- assistance par une tierce personne viagère : 15 435 594 euros ;

- pertes de gains professionnels futurs : 1 553 897 euros ;

-dépenses de santé futures : 140 373 euros avant déduction de la créance de la sécurité sociale ;

-aides techniques : 123 167 euros ;

-déficit fonctionnel temporaire : 21 939 euros ;

-souffrances endurées : 35 000 euros ;

-préjudice esthétique temporaire : 8 000 euros ;

- déficit fonctionnel permanent : 410 250 euros ;

- préjudice esthétique permanent : 20 000 euros ;

-préjudice d'agrément : 20 000 euros ;

- préjudice sexuel : 50 000 euros.

Mme E évalue ainsi ses préjudices :

- troubles dans les conditions d'existence : 20 000 euros ;

- préjudice d'affection : 50 000 euros.

M. F et Mme E demandent également le versement d'une somme de20 000 euros en réparation de leur préjudice d'affection.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 janvier 2022, l'ONIAM, représenté par Me Welsch, conclut au rejet de la requête, subsidiairement à ce qu'une nouvelle expertise soit ordonnée aux fins de déterminer si l'accident ouvre droit à une indemnisation au titre de la solidarité nationale.

Il soutient que :

- les requérants ne justifient pas d'un intérêt pour agir puisqu'ils sont couverts par une garantie accidents de la vie ;

- le dommage n'a pas eu de conséquences anormales au sens de l'article L. 1142-1 II du code de la santé publique.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sogno,

- les conclusions de Mme Vaillant,

- et les observations de Me Guinchard-Tonnerre, représentant M. F.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, alors âgé de 31 ans, a été opéré le 13 septembre 2016 au centre hospitalier universitaire de Grenoble pour l'exérèse d'une tumeur du lobe temporal gauche. Dans les suites opératoires immédiates, un hématome sous-dural aigu a été décelé, qui a nécessité de clipper une artère cérébrale. M. F reste atteint d'une hémiplégie droite et de divers troubles neurologiques. Avec sa compagne et ses enfants mineurs, il demande à être indemnisé par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale.

2. La circonstance que M. F a été indemnisé par son assureur au titre d'une garantie accidents de la vie ne pose que la question de l'évaluation de son préjudice, qui relève du fond du litige, et est sans incidence sur son intérêt pour agir, contrairement à ce que soutient l'ONIAM. Au demeurant, en cours d'instance, M. F a justifié des sommes déjà perçues et demande que l'indemnité que lui a versée son assureur soit déduite de celle que lui versera l'ONIAM.

3. Aux termes du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique qui prévoit un droit à indemnisation au titre de la solidarité nationale :

" Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire.

Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret ".

4. Pour l'application de ces dispositions, lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible.

5. En l'espèce, les complications sont la conséquence d'une ischémie causée par le clippage d'une artère rendu nécessaire par la présence d'une hémorragie massive. Il n'est ni contestable ni contesté que le taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique de M. F est supérieur à celui ouvrant droit à indemnisation au titre de la solidarité nationale, ni qu'en l'absence d'intervention, il était exposé à court ou moyen terme à un tel risque de par sa pathologie.

6. Toutefois, le dossier ne permet pas de se prononcer sur la fréquence d'apparition d'une lésion d'une artère cérébrale dans les conditions dans lesquelles l'acte médical a été accompli. En effet, si les experts commis par la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) ont qualifié cette complication d'exceptionnelle, ils ne se sont pas clairement prononcés sur cette probabilité au cas précis d'une exérèse laissant subsister une partie de la tumeur sur une artère déjà affectée ou fragilisée par celle-ci. Le médecin référent de l'ONIAM estime pour sa part que, du fait des conditions de déroulement de l'intervention chirurgicale, M. F était particulièrement exposé à ce risque hémorragique majeur et donc à des séquelles neurologiques permanentes. Dans ces conditions, il y a lieu d'ordonner une expertise portant sur cette question.

7. En revanche, si le rapport des experts commis par le CCI comporte effectivement une incohérence entre les taux de déficits fonctionnels temporaire et permanent ou est contesté par les requérants sur certains préjudices patrimoniaux, le tribunal dispose des éléments suffisants pour statuer sur la requête. De même, il n'apparaît pas utile d'ordonner de nouvelles investigations sur les causes du dommage, lesquelles ne sont pas contestées. Par suite, l'expertise sera limitée à la question évoquée au point qui précède.

8. Compte tenu de ce qui a été dit, aucune indemnité provisionnelle n'est due à M. F. La demande présentée en ce sens soit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er :Avant dire droit sur la requête de M. F et de Mme E, il sera procédé à une expertise médicale.

Article 2 :L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission au contradictoire de l'ONIAM dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-4 du code de justice administrative.

Article 3 :L'expert aura pour mission :

1°) de prendre connaissance de l'entier dossier médical de M. F ;

2°) d'évaluer la fréquence de survenance de l'accident médical compte tenu de la tumeur dont M. F était affecté et des conditions dans lesquelles l'intervention chirurgicale s'est déroulée ;

3°) d'une manière générale, de porter à la connaissance du tribunal tous éléments qu'il pourrait estimer utiles à la résolution du litige.

Article 4 :Le rapport d'expertise sera déposé au greffe en deux exemplaires et des copies en seront adressées aux parties par l'expert dans les conditions prévues par l'article R. 621-9 du code de justice administrative, dans le délai qui sera fixé par le président du tribunal.

Article 5 :La demande de provision présentée par M. F et Mme E est rejetée.

Article 6 :Tous droits et moyens sur lesquels il n'est pas statué par la présente décision sont et demeurent réservés.

Article 7 :Le présent jugement sera notifié à M. D F, à Mme C E, à l'ONIAM et à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Holzem, première conseillère,

Mme Pollet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le président, rapporteur,

C. Sogno

La première assesseure,

J. Holzem

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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