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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2107055

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2107055

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2107055
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantALDEGUER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 octobre 2021, Mme B A, représentée par Me Aldeguer, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 septembre 2021 par lequel le vice-président du centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère a suspendue son contrat de travail à compter du 1er septembre 2021 ;

2°) d'enjoindre au centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère de la réintégrer dans ses fonctions ;

3°) de mettre à la charge du centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure en ce que l'employeur ne l'a pas informée des conséquences qu'emporte l'interdiction d'exercer son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle méconnaît le principe de non-rétroactivité des actes administratifs individuels ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est dépourvue de base légale, car la loi du 5 août 2021, sur laquelle elle se fonde est elle-même illégale en ce qu'elle méconnaît l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2021, le centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère, représenté par Me Verne conclut au rejet de la requête et à la condamnation de Mme A à lui verser une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par ordonnance du 26 août 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 19 septembre 2022.

Vu :

- l'ordonnance n°2107057 du 8 décembre 2021 du juge des référés ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Vial-Pailler,

- les conclusions de M. Argentin, rapporteur public

- et les observations de Me Aldeguer, représentant Mme A, et de Me Benyahia, substituant Me Verne, représentant le centre intercommunal d'action sociale.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 7 septembre 2021, notifiée le 14 septembre 2021, le vice-président du centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère a suspendu le contrat de travail de Mme A, auxiliaire de soins principale à compter du 1er septembre 2021, pour défaut de présentation d'un certificat médical de contre-indication, d'un certificat de rétablissement ou d'un certificat de statut vaccinal attestant avoir reçu au moins une dose de vaccin contre la Covid-19. Par ordonnance du 8 décembre 2021, le juge des référés du tribunal a suspendu la décision attaquée en tant qu'elle s'appliquait rétroactivement du 1er au 14 septembre 2021. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la COVID-19 : 1° Les personnes exerçant leur activité dans : a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique ainsi que les hôpitaux des armées mentionnés à l'article L. 6147-7 du même code ; () ". L'article 13 de la même loi dispose quant à lui que : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement prévu au second alinéa du II de l'article 12. () 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication () ". Aux termes de l'article 14 de cette loi : " I. () B - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la COVID-19 prévu par le même décret. () III. - Lorsque l'employeur constate qu'un salarié ne peut plus exercer son activité en application du I du présent article, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. Le salarié qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de repos conventionnel ou des jours de congés payés. A défaut, son contrat de travail est suspendu. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent II, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que le salarié remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I (). La dernière phrase du deuxième alinéa du présent II est d'ordre public ". Il résulte de ces dispositions que toute personne soumise à l'obligation vaccinale qu'elles instituent et refusant de s'y conformer se place dans l'impossibilité de poursuivre son activité professionnelle.

3. En premier lieu, il ressort du III de l'article 14 précédemment cité, lequel a fixé une procédure préalable à l'édiction d'une mesure de suspension, que l'employeur, qui constate que l'agent ne peut plus exercer son activité, en application du I du même article, l'informe sans délai, avant de prononcer une telle mesure de suspension, des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation et, le cas échéant, d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. Cette information, qui doit intervenir à compter du constat d'impossibilité d'exercer de l'agent, est nécessairement personnelle et préalable à l'édiction de la mesure de suspension.

4. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le centre intercommunal d'action sociale (CIAS) ait informé personnellement et préalablement Mme A de l'interdiction dont elle faisait l'objet et des moyens de régulariser sa situation, notamment en utilisant des jours de congés annuels pour délayer l'entrée en vigueur de sa suspension.

5. Toutefois, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie. Or, en l'espèce, il ressort de la note de service du 17 août 2021, que le CIAS a informé l'ensemble de ses personnels des conséquences de l'interdiction d'exercer son emploi et des moyens de régulariser leur situation. Mme A ne conteste pas en avoir eu connaissance par ce biais. Dans ces conditions, ce vice de procédure n'a ni privé l'intéressée d'une garantie, ni exercé d'influence sur la décision de suspension. Elle n'est donc pas fondée à se prévaloir d'un vice de procédure tiré de l'absence d'information préalable

6. En deuxième lieu, le droit à l'intégrité physique fait partie du droit au respect de la vie privée au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Une vaccination obligatoire constitue une ingérence dans ce droit, qui peut être admise si elle remplit les conditions du paragraphe 2 de l'article 8 et, notamment, si elle est justifiée par des considérations de santé publique et proportionnée à l'objectif poursuivi. Il doit ainsi exister un rapport suffisamment favorable entre, d'une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d'autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d'une contre-indication médicale, compte tenu à la fois de la gravité de la maladie, de son caractère plus ou moins contagieux, de l'efficacité du vaccin et des risques ou effets indésirables qu'il peut présenter.

7. L'émergence d'un nouveau coronavirus, responsable de la maladie coronavirus 19 ou Covid-19 et particulièrement contagieux, a été qualifiée d'urgence de santé publique de portée internationale par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) le 30 janvier 2020, puis pandémie le 11 mars 2020. En l'état des connaissances disponibles, la vaccination réduit de 95% le risque d'hospitalisation, réduit de plus de 60% le risque d'infection et les risques de circulation du virus sont également réduits lorsqu'une personne est vaccinée. En adoptant pour l'ensemble des professionnels des secteurs sanitaire et médico-social, le principe d'une obligation vaccinale à compter du 15 septembre 2021, le législateur a entendu, dans un contexte de progression de l'épidémie de Covid-19 accompagné de l'émergence de nouveaux variants et compte tenu d'un niveau encore incomplet de la couverture vaccinale, protéger, par l'effet de la moindre transmission du virus par les personnes vaccinées, la santé des patients et notamment des personnes vulnérables (immunodéprimées, âgées), protéger également la santé des professionnels de santé, qui sont particulièrement exposés au risque de contamination compte tenu de leur activité, et diminuer ainsi le risque de saturation des capacités hospitalières. Par ailleurs, l'article 13 de la même loi du 5 août 2021 prévoit que l'obligation de vaccination ne s'applique pas aux personnes qui présentent un certificat médical de contre-indication ainsi que, pendant la durée de sa validité, aux personnes disposant d'un certificat de rétablissement. Ainsi, les dispositions des articles 12 et 14 de la loi du 5 août 2021, fondement de la décision attaquée, ont apporté au droit au respect de la vie privée une restriction justifiée par l'objectif d'amélioration de la couverture vaccinale en vue de la protection de la santé publique et proportionnée à ce but. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance par la loi du 5 août 2021 de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui entacherait par voie de conséquence la décision attaquée doit être écarté.

8. En troisième lieu, la requérante soutient que le simple respect des gestes barrières suffisait pour lui permettre de poursuivre son activité et qu'en la suspendant, le CIAS d'Arlysère a commis une erreur manifeste d'appréciation. Toutefois, il ressort de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 que l'intéressée exerce ses fonctions dans un établissement dont le personnel est soumis à l'obligation vaccinale, et elle ne fait valoir aucune contre-indication médicale l'empêchant d'être vaccinée. Par suite, le CIAS d'Arlysère n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En dernier lieu, par la décision contestée du 7 septembre 2021, notifiée le 14 septembre 2021, le vice-président du centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère a suspendu le contrat de travail de Mme A à compter du 1er septembre 2021. L'effet rétroactif conféré à cette décision n'était toutefois pas nécessaire pour assurer la continuité de la carrière de Mme A et ne constituait pas une mesure de régularisation de sa situation. Par suite, la décision contestée est entachée d'une rétroactivité illégale en tant qu'elle porte sur une période antérieure à la date à laquelle elle est devenue exécutoire.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la décision susvisée du 14 septembre 2021 doit être annulée en tant qu'elle prend effet à compter du 1er septembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'annulation de la décision attaquée, en tant qu'elle prend effet à compter du 1er septembre 2021, implique seulement que le président du CIAS procède au réexamen de la situation de Mme A pour la période comprise entre le 1er et le 14 septembre 2021 dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de Mme A, qui n'est pas la partie perdante, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CIAS une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés et par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :La décision du président du CIAS est annulée en tant qu'elle entre en vigueur avant le 14 septembre 2021.

Article 2 :Il est enjoint au président du CIAS de réexaminer la situation de l'intéressée dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 :

Article 4 :

Article 5 :Le CIAS versera à Mme A une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au centre intercommunal d'action sociale d'Arlysère.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président-rapporteur,

Mme Fourcade, première conseillère,

Mme Pollet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le président-rapporteur,

C. VIAL-PAILLER

L'assesseure la plus ancienne, dans l'ordre du tableau

F. FOURCADE

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au ministre du travail de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2107055

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