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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2107232

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2107232

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2107232
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL SAVINIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 28 octobre 2021, 13 octobre 2023 et 2 novembre 2023 la société Gaz Réseau Distribution France (GRDF), représentée par Me Vacheron demande au tribunal :

1°) de condamner le département de la Savoie et ses assureurs MS Amlin Insurance SE, CNA Insurance Company, Lloyd's Londres, Lloyd's France et Lloyd's Insurance Company à lui verser la somme de 233 355,18 euros en réparation du préjudice résultant de l'incendie survenu sur le pont Albertin à Grignon le 13 mai 2018 ;

2°) d'assortir les sommes versées en réparation du préjudice des intérêts légaux à compter de la réclamation préalable et à leur capitalisation ;

3°) de mettre à la charge du département de la Savoie et ses assureurs MS Amlin Insurance SE, CNA Insurance Company, Lloyd's Londres, Lloyd's France et Lloyd's Insurance Company une somme de 10 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société GRDF soutient que :

- le département a commis une faute résultant de sa négligence dans l'entretien du pont ;

- la responsabilité sans faute du département est engagée en sa qualité de propriétaire de l'ouvrage public à l'égard des tiers ;

- les dommages subis ont été chiffrés par l'expert judiciaire à la somme de 233 355,18 euros HT.

Par des mémoires en défense et des pièces enregistrés les 5 mai 2022, 18 mai 2022, 23 mai 2022 et 10 décembre 2023, de département de la Savoie, représenté par Me Plunian, conclut au rejet de la requête, subsidiairement à limiter la condamnation du département à hauteur de 10% des sommes demandées par la société GRDF, à la condamnation des sociétés MS Amlin Insurance SE, Lloyd's Londres, Lloyd's France et la SAS BEAC à la garantir de toute condamnation, et à ce que soit mise à la charge des sociétés GRDF, MS Amlin Insurance SE, Lloyd's Londres, Lloyd's France et BEAC une somme de 10 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le département de Savoie fait valoir que :

- la société GRDF étant usager de l'ouvrage public, elle ne peut chercher la responsabilité sans faute du département ;

- il n'a commis aucune faute, le département a pris les mesures nécessaires afin d'interdire l'accès à l'intérieur du pont ;

- la société GRDF a commis des fautes de nature à exonérer totalement le département de toute responsabilité et à tout le moins de nature à réduire d'au moins 90% l'indemnité réclamée par la société GRDF ;

- la société GRDF ne justifie pas la totalité des sommes réclamées alors au surplus que les travaux réalisés constituent une amélioration des réseaux, sans que l'expert n'ait appliqué de coefficient de vétusté ;

- si le tribunal retenait la responsabilité du département, ce dernier doit être garantie d'une part par la société MS Amlin Insurance SE en raison de son contrat d'assurance dommage aux biens et risques annexes et d'autre part la société Lloyd's Londres, son mandataire la société Lloyd's France et le courtier du marché la société BEAC en raison du contrat responsabilité civile et risques annexes.

Par des mémoires en défense enregistrés les 25 octobre 2022, 2 mars 2023 et 5 novembre 2023, la société MS Amlin Insurance SE, représentée par Me Sobol, conclut au rejet de la requête tendant à la mise en cause de la responsabilité du département de la Savoie, et subsidiairement au caractère non mobilisable de la garantie du contrat, à l'application de la garantie par les sociétés Lloyd'S et CNA assurance, à la limitation de la garantie de la société MS Amlin Insurance SE à la moitié des condamnations et à ce qu'il soit mis à la charge de la partie perdante la somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société MS Amlin Insurance SE fait valoir que :

- la société GRDF ne peut rechercher la responsabilité sans faute du département de la Savoie dans la mesure où elle est usager de l'ouvrage et que l'ouvrage public n'est pas à l'origine du dommage ;

- la responsabilité pour faute du département ne peut être engagée, en l'absence de faute du département ;

- la société GRDF a commis des fautes de nature à exonérer toute responsabilité du département de la Savoie ;

- la garantie du contrat d'assurance de dommage aux biens relative aux recours des voisins et tiers ne peut couvrir le dommage subit par un usager de l'ouvrage public et ne couvre pas la responsabilité délictuelle du département ;

- la société Lloyd's doit garantir le département en application de son contrat relatif à la responsabilité civile et risques annexes, sans pouvoir opposer au département des clauses d'exclusion ;

- dans l'hypothèse où le tribunal retiendrait la garantie de la société MS Amlin Insurance SE et des sociétés Lloyd's, la charge des condamnations devra être partagée à 50% entre les deux compagnies d'assurance.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 février 2023 et 18 octobre 2023, les sociétés CNA insurance Company, Lloyd's Londres, Lloyd's France et Lloyd's Insurance Company représentées par Me Jakob, concluent au rejet de l'appel en garantie formé par la société MS Amlin Insurance SE et à ce qu'il soit mis à la charge de cette dernière la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les sociétés font valoir que :

- les clauses d'exclusion de garanties de son contrat sont claires et trouvent à s'appliquer dans le cadre de l'action en responsabilité engagée par la société GRDF contre le département de la Savoie ;

- aucune faute ne peut être imputée au département de la Savoie dans la survenance du dommage subi par la société GRDF ;

- la société GRDF a commis des fautes qui sont à l'origine du préjudice dont elle demande réparation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Doulat,

- les conclusions de M. Villard, rapporteur public,

- les observations de Me Vacheron, représentant la société GRDF,

- les observations de Me Jakob, représentant les sociétés CNA Insurance Company, Lloyd's Londres, Lloyd's France et Lloyd's Insurance Company,

- les observations de Me Plunian, représentant le département de la Savoie,

- les observations de Me Sobol représentant la société MS Amlin Insurance SE.

Considérant ce qui suit :

1. Le département de la Savoie est propriétaire du pont Albertin sis sur la route départementale 925 sur la commune de Grignon. Un incendie s'est déclaré dans une alvéole du pont le 13 mai 2018 qui a entrainé une explosion en raison de la présence de réseaux de gaz sous le pont, ce qui a eu pour conséquence d'endommager le pont et les réseaux de gaz.

2. Par une demande du 27 août 2021, la société GRDF a réclamé au département de la Savoie le versement d'une indemnité de 233 355,18 euros en réparation du préjudice résultant des dommages subis par les conduites de gaz présentes sous le pont.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. Les ponts sont au nombre des éléments constitutifs des voies dont ils relient les parties séparées de façon à assurer la continuité du passage. Le pont routier situé sur la commune de Grignon et supportant la route départementale 925 constitue ainsi un ouvrage appartenant à la voirie du département de la Savoie.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute du département de la Savoie :

4. Il ressort de l'instruction que la société GRDF a installé en 1998, avec l'accord du département de la Savoie, des conduites de gaz fixées à l'intérieur de chaque travée du pont afin de permettre l'extension de la canalisation de gaz en direction de Grignon. La société GRDF a donc utilisé la structure du Pont Albertin pour fixer son réseau de gaz, faisant ainsi un usage spécifique de l'ouvrage public. Dès lors, si la société GRDF ne peut être regardée comme usager du réseau routier pour lequel cet ouvrage a été construit, elle a néanmoins la qualité d'usager de l'ouvrage public. Par suite les conclusions tendant à engager la responsabilité sans faute du département de la Savoie en raison de la qualité de tiers de la société GRDF doivent être rejetées.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute du département de la Savoie résultant du défaut d'entretien normal du pont :

5. L'autorité responsable d'un ouvrage public répond de plein droit à l'égard des usagers du défaut d'entretien normal tenant, notamment, à la solidité et à la fiabilité de l'ouvrage pourvu que l'usager en fasse un usage conforme à sa destination normale.

6. Selon le rapport d'expertise judiciaire, le feu aurait pris naissance dans l'alvéole 1 du pont au niveau d'un matelas apportés par des squatters. Compte tenu de l'exiguïté de l'alvéole du pont, la température des gaz chaud au plafond a atteint plus de 600°C entrainant la fusion des conduites de gaz en polyéthylène situées dans des fourreaux métalliques. Le gaz s'est propagé dans les fourreaux métalliques non étanche ce qui a propagé l'incendie et provoqué une explosion. Même si l'incendie qui a touché les conduites de gaz n'a pas pour origine l'ouvrage public mais provient d'objets qui n'ont pas été entreposés par le département de la Savoie et qui n'avaient aucun lien avec le fonctionnement du pont, il résulte de ce qui précède que le lien de causalité direct est établi entre les dommages subis par le réseau de gaz et l'incendie survenu dans le pont Albertin.

7. La société GRDF soutient que le département de la Savoie aurait commis une faute en s'abstenant de sécuriser l'accès à l'alvéole du pont Albertin alors que les lieux avaient déjà fait l'objet d'occupation irrégulières en 2016 pour laquelle une main courante avait été déposée par la commune d'Albertville, cette dernière ayant également adressé un courrier au département daté du 21 juillet 2016. Toutefois il résulte de l'instruction que l'accès à l'intérieur du pont et à ses alvéoles était sécurisé par une porte en bois fermée. Contrairement aux allégations de la société requérante, il n'est pas établi que de nouvelles occupations par des squatters se soient produites les années suivantes. Le procès-verbal de visite annuel du 27 octobre 2017 établi par les services du département de la Savoie ne mentionne aucune anomalie. Dans le même sens, le compte rendu de visite de maintenance réalisé par les équipes de la société GRDF le 7 juillet 2017 précise " lors de la visite pas accès à la partie intérieur du pont ", ce qui confirme que l'accès à l'alvéole était effectivement sécurisé à cette date. L'allégation de la société GRDF selon laquelle l'accès aurait été fermé par les squatters qui n'est étayée par aucun élément probant n'est pas établie. En outre, la société GRDF n'allègue pas davantage avoir informé le département de la Savoie de son impossibilité d'accéder aux alvéoles du pont afin de procéder a contrôle de ses conduites de gaz. Par suite, le département de la Savoie doit être regardé comme apportant la preuve de l'entretien normal de l'ouvrage. Dans ces circonstances, la société GRDF n'est pas fondée à rechercher la responsabilité pour faute du département de la Savoie à raison d'un défaut d'entretien normal du pont Albertin.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la société GRDF à fin d'indemnisation doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du département de la Savoie, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société GRDF demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société GRDF la somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par le département de la Savoie et non compris dans les dépens, et la somme de 2 000 euros au titre des frais exposé par la société MS Amlin SE, sur le fondement de ces mêmes dispositions.

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la société MS Amlin SE le versement de la somme que les sociétés CNA insurance company, Lloyd's Londres, Lloyd's France et Lloyd's Insurance company demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société GRDF est rejetée.

Article 2 : La société GRDF versera une somme de 2 000 euros au département de la Savoie et une somme de 2 000 euros à la société MS Amlin SE au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par les sociétés CNA Insurance Company, Lloyd's Londres, Lloyd's France et Lloyd's Insurance Company au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société GRDF, au département de la Savoie, aux sociétés MS Amlin Insurance SE, Lloyd's Londres, Lloyd's Insurance Company, Lloyd's France, CNA Insurance Company et BEAC.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024 à laquelle siégeaient

M. Wyss, président,

M. Doulat, premier conseiller,

M. Callot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le rapporteur,

F. DOULAT

Le président,

J-P. WYSS

La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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