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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2107685

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2107685

mardi 9 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2107685
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantBUISSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 novembre 2021, Mme D B A, représentée par Me Buisson, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2021 par laquelle le directeur délégué du centre hospitalier de Crest l'a suspendue de ses fonctions ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier de Crest le versement intégral des salaires qu'elle aurait dû percevoir à compter du 15 septembre 2021 sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de condamner le centre hospitalier de Crest à la somme de 15 000 euros en réparation des préjudices matériels et moraux qu'elle a subis du fait de l'atteinte à son traitement ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Crest une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B A soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en ce que les organes représentatifs du personnel n'auraient pas été consultés ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- il s'agit d'une décision de sanction disciplinaire qui n'a pas été précédée d'un avis du conseil de discipline ;

- la décision attaquée est entachée d'un détournement de pouvoir et d'un détournement de procédure ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'alinéa 11 du préambule de la Constitution de 1946 ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit car la loi du 5 août 2021, sur laquelle elle se fonde, est elle-même illégale faute d'avoir été précédée d'une consultation du conseil commun de la fonction publique et ne peut dès lors servir de fondement à la décision attaquée ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et constitue une rupture d'égalité entre les agents.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 janvier 2022, le Centre hospitalier de Crest, représenté par Me Blanc, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme B A.

Il soutient que :

- le contentieux indemnitaire n'est pas lié en application des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative ;

- aucun des moyens n'est fondé.

Par ordonnance du 5 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 26 septembre 2022.

Par lettres du 31 janvier 2024 et 5 février 2024, des pièces complémentaires ont été demandées au centre hospitalier de Crest pour compléter l'instruction, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.

En réponse à ces courriers, le Centre hospitalier de Crest, représenté par Me Blanc, a produit des pièces les 1er et 6 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 86-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le décret modifié n°2021-699 du 1er juin 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Vial-Pailler,

- les conclusions de M. Argentin, rapporteur public,

- les observations de Me Breysse, substituant Me Blanc, représentant le centre hospitalier de Crest.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 15 septembre 2021, le directeur délégué du centre hospitalier de Crest a suspendu sans traitement Mme D B A à compter du jour même et jusqu'à production par l'intéressé d'un certificat de vaccination ou de contre-indication à la vaccination répondant aux conditions définies par le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021. Par un courrier du 28 septembre 2021, Mme B A a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision. Ce recours a fait l'objet d'un rejet en date du 3 décembre 2021. Par la présente requête, Mme B A demande l'annulation de la décision du 15 septembre 2021.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense en ce qui concerne les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

3. Si la requérante avait demandé au directeur du centre hospitalier de Crest, par un courrier du 28 septembre 2021, antérieur à la saisine de la juridiction, de la rétablir dans sa rémunération, ces conclusions présentaient un caractère pécuniaire. Dans sa requête, Mme B A demande à être indemnisée du préjudice résultant de l'illégalité fautive de la mesure de suspension sans traitement de ses fonctions. Ces conclusions tendent à la réparation d'un préjudice fondé sur une cause juridique distincte de celle exposée dans sa demande préalable. Dès lors, et ainsi que l'oppose en défense le centre hospitalier de Crest, Mme B A n'a pas lié le contentieux, en méconnaissance des dispositions précitées. Ainsi, faute de demande préalable, ses conclusions indemnitaires tendant à la réparation des préjudices subis du fait de la décision attaquée sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la COVID-19 : 1° Les personnes exerçant leur activité dans : a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique ainsi que les hôpitaux des armées mentionnés à l'article L. 6147-7 du même code ; () ". L'article 13 de la même loi dispose quant à lui que : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement prévu au second alinéa du II de l'article 12. () 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication () ". Aux termes de l'article 14 de cette loi : " I. () B - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la COVID-19 prévu par le même décret. () III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I (). La dernière phrase du deuxième alinéa du présent III est d'ordre public ". Il résulte de ces dispositions que toute personne soumise à l'obligation vaccinale qu'elles instituent et refusant de s'y conformer se place dans l'impossibilité de poursuivre son activité professionnelle.

5. Il ressort de la décision attaquée qu'elle a été signée par M. C E, directeur délégué du centre hospitalier de Crest le 15 septembre 2021. Pour démontrer la compétence de M. E à prendre un tel acte, le centre hospitalier produit une délégation de signature, en date du 4 février 2021, pour " tous les actes de gestion relatifs à l'activité du centre hospitalier de Crest ". Toutefois, il n'est pas démontré que cette délégation de signature ait fait l'objet d'une publication régulière au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Drôme, comme le prévoit son article 8. En effet, le recueil des actes administratifs fourni par l'administration mentionne une date de publication du 19 février 2020 et concerne un arrêté de délégation daté du 1er février 2020. Il est donc antérieur à la délégation de signature communiquée. Au demeurant, dans cette dernière délégation, M. E n'exerce pas les fonctions de directeur délégué mais de directeur adjoint. Il en résulte que la décision du 15 septembre 2021 par laquelle le centre hospitalier de Crest a suspendu de ses fonctions Mme B A a été prise par une autorité incompétente. Mme B A est dès lors fondée à en demander l'annulation.

6. Au surplus, il ressort du III de l'article 14 précédemment cité, lequel a fixé une procédure préalable à l'édiction d'une mesure de suspension, que l'employeur, qui constate que l'agent ne peut plus exercer son activité en application du I du même article, l'informe sans délai, avant de prononcer une telle mesure de suspension, des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi, ainsi que des moyens de régulariser sa situation et le cas échéant d'utiliser, avec l'accord de son employeur des jours de congés payés. Cette information qui doit intervenir à compter du constat d'impossibilité d'exercer de l'agent, est nécessairement personnelle et préalable à l'édiction de la mesure de suspension.

7. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le centre hospitalier de Crest ait informé personnellement et préalablement Mme B A de l'interdiction d'exercer dont elle faisait l'objet ainsi que des conséquences sur sa situation personnelle et des modalités de régulariser sa situation. Si la décision attaquée mentionne le refus du Centre hospitalier de Crest de permettre à la requérante de prendre des jours de congés payés, cette mention ne permet pas de considérer que cette obligation d'information préalable à l'édiction d'une telle mesure ait été respectée. L'omission d'une telle information préalable, qui a privé la requérante d'une garantie, constitue une irrégularité de nature à entacher la légalité de l'arrêté contesté. Au demeurant, si le refus de permettre à la requérante de prendre des jours de congés payés est justifié, aux termes de la décision attaquée, par un motif d'équité envers les autres agents ayant transmis dans les temps leur justificatifs de vaccination, un tel motif, qui ne repose pas sur le bon fonctionnement du service au regard des effectifs disponibles, n'est pas de nature à respecter les dispositions du III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021, qui impose à l'employeur de permettre à ses agents suspendus de régulariser leur situation. Par suite, la décision du 15 septembre 2021 est entachée d'un vice de procédure.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Compte-tenu du motif qui a été retenu pour annuler la décision en litige, l'exécution du présent jugement n'implique pas nécessairement que le centre hospitalier de Crest réintègre effectivement Mme B A dans ses fonctions. Ainsi, il appartient au centre hospitalier de réexaminer la situation de la requérante dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de Mme B A la somme de 3 000 euros. Le centre hospitalier de Crest est condamné à verser la somme de 1 200 euros à Mme B A à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 15 septembre 2021 par laquelle le centre hospitalier de Crest a suspendu Mme B A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au centre hospitalier de Crest de réexaminer la situation de Mme B A dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir.

Article 3 : Le centre hospitalier de Crest est condamné à verser la somme de 1 200 euros à Mme B A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B A et au centre hospitalier de Crest.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Fourcade, première conseillère,

Mme Pollet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 avril 2024.

Le président-rapporteur,

C. VIAL-PAILLER

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

F. FOURCADE

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2107685

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