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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2107843

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2107843

vendredi 13 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2107843
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP JANOT ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 19 novembre 2021, le 15 février 2023, le 3 août 2023 et le 10 janvier 2024, le dernier n'ayant pas été communiqué, Mme A C, représentée par Me Janot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 septembre 2021 par laquelle le président de la chambre de commerce et d'industrie (CCI) Auvergne-Rhône-Alpes l'a licenciée pour inaptitude ;

2°) de condamner la CCI Auvergne-Rhône-Alpes à lui payer la somme de 60 000 euros à titre de dommages et intérêts ;

3°) de mettre à la charge de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision prononçant son licenciement est illégale en ce qu'elle a été prise par une autorité incompétente, n'est pas motivée et a été prise sans consultation de la commission paritaire régionale et du comité d'hygiène et de sécurité ;

- la décision prononçant son licenciement est illégale en ce que la CCI Auvergne-Rhône-Alpes n'a pas respecté son obligation de recherche de reclassement ;

- la CCI Auvergne-Rhône-Alpes a manqué à son obligation de sécurité à la suite de son premier arrêt de travail pour épuisement professionnel en 2013, et jusqu'en 2020 au cours de la période de confinement sanitaire, ce qui a dégradé son état de santé et provoqué l'inaptitude ayant motivé son licenciement ;

- son licenciement lui a causé un préjudice dont elle demande la réparation.

Par des mémoires en défense enregistrés le 18 mai 2022, le 13 juin 2023 et le 18 octobre 2023, la CCI Auvergne-Rhône-Alpes conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme C la somme de 6 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 21 septembre 2021 a été prise par une autorité compétente, est motivée et est intervenue après information des membres de la commission paritaire régionale et du comité d'hygiène et de sécurité ;

- elle ne pouvait rechercher un reclassement pour Mme C, puisque cette dernière avait été déclarée inapte à tout emploi par la médecine du travail ;

- les fondements juridiques invoqués par Mme C pour critiquer la légalité interne de la décision litigieuse sont inopérants comme s'appliquant aux relations régies par le code du travail ;

- elle apporte le plus grand soin à la prévention des risques psycho-sociaux et a respecté les préconisations de la médecine du travail concernant Mme C, dont le poste ne présentait pas de risque particulier ;

- l'inaptitude au travail de cette dernière résulte de sa pathologie antérieure, et non de prétendus manquements de sa part ;

- le préjudice invoqué n'est pas démontré.

Un mémoire présenté par Mme C a été enregistré le 10 janvier 2024, alors que la date de clôture de l'instruction avait été fixée au 19 janvier 2024 par ordonnance du 18 décembre 2023. Il n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de commerce ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté du 25 juillet 1997 relatif au statut du personnel de l'assemblée des chambres françaises de commerce et d'industrie, des chambres régionales de commerce et d'industrie, des chambres de commerce et d'industrie et des groupements consulaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Rogniaux,

- les conclusions de M. Callot, rapporteur public,

- et les observations de Me Chauvin, représentant Mme C, et de Me Bousquet, représentant la CCI Auvergne-Rhône-Alpes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C a été recrutée en 2004 par la CCI de la Savoie, devenue la CCI Auvergne-Rhône-Alpes et affectée sur un poste de conseillère technique Environnement en 2005. Licenciée pour inaptitude le 21 septembre 2021, Mme C demande l'annulation de ce licenciement ainsi que l'indemnisation du préjudice en découlant.

Sur la légalité du licenciement pour inaptitude :

2. En premier lieu, la décision litigieuse a été signée par M. Philippe Guérand, président de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes à la date du 21 septembre 2021. En vertu du deuxième alinéa de l'article L. 712-1 du code de commerce, il en est le représentant légal. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit par conséquent être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision du 21 septembre 2021 mentionne notamment son objet, le licenciement, les documents qui en sont le support, à savoir l'avis du médecin du travail du 6 septembre 2021 déclarant Mme C inapte, le motif du licenciement, la raison pour laquelle la recherche de reclassement n'a pas été effectuée, et les articles du statut consacrés au licenciement pour inaptitude physique. La décision attaquée comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de faits qui en constituent le fondement. Elle est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

4. En troisième lieu, aux termes du 4 de l'article 33 du statut du personnel administratif des chambres de commerce et d'industrie, approuvé par l'arrêté du 25 juillet 1997 visé ci-dessus : " la cessation de fonctions de tout agent titulaire ne peut intervenir que dans les conditions suivantes () par licenciement pour inaptitude physique, après avis du médecin du travail. Les représentants du personnel en CPR [commission paritaire régionale] et CHS [comité d'hygiène et de sécurité] sont informés des recherches de reclassement et de tout projet de licenciement pour inaptitude physique () ".

5. Contrairement à ce que soutient Mme C, ces dispositions n'imposent pas de saisir pour avis la commission paritaire régionale et le comité d'hygiène et de sécurité sur un projet de licenciement pour inaptitude, mais seulement d'informer les représentants du personnel siégeant dans ces instances des recherches de reclassement et du projet de licenciement, ce qui a été fait par courriel du 14 septembre 2021. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure de licenciement ne peut qu'être écarté.

6. En quatrième lieu, il résulte de l'article 34 bis du statut du personnel administratif des chambres de commerce et d'industrie que, " avant tout licenciement pour inaptitude physique, il sera recherché une adaptation possible du poste ou un reclassement éventuel. () ". La mise du principe général du droit que constitue le droit au reclassement d'un employé inapte à son poste implique notamment que l'employeur propose à ce dernier un emploi compatible avec son état de santé. Dans le cas où le reclassement s'avère impossible, il appartient à l'employeur de prononcer, dans les conditions applicables à l'intéressé, son licenciement.

7. Dans son avis du 6 septembre 2021, le médecin du travail a déclaré Mme C définitivement inapte et a précisé : " l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans un emploi ". Le visa de dispositions inapplicables du code du travail dans cet avis est sans incidence sur la pertinence de ce constat médical, qui fait expressément obstacle à toute possibilité de reclassement. Dès lors, la CCI Auvergne-Rhône-Alpes devait licencier la requérante pour inaptitude sans rechercher préalablement un reclassement.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation de Mme C doivent être rejetées.

Sur la responsabilité :

9. Dès lors que Mme C était déclarée inapte à l'exercice de tout emploi, son employeur était tenu de la licencier, de sorte qu'elle ne peut utilement soutenir que cette décision serait illégale en raison des manquements de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes à son obligation de sécurité. Afin de donner un effet utile à ses conclusions indemnitaires, Mme C doit donc être regardée comme recherchant la responsabilité de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes dans la dégradation de son état de santé, ayant conduit à ce qu'elle soit placée en congé de maladie à compter du 7 mai 2020 puis déclarée inapte à tous postes.

10. Souffrant de troubles bipolaires et anxieux, la requérante a bénéficié à compter de 2006 d'une réduction de son temps de travail et d'une reconnaissance de sa qualité de travailleur handicapé. Elle a été placée en congé pour maladie du fait d'un syndrome anxiodépressif lié au stress pendant plusieurs mois en 2013 et a bénéficié, à son retour sur un poste de chargée de veille, d'un accompagnement du service d'appui au maintien dans l'emploi des travailleurs handicapés (SAMETH). A compter de 2018, elle a repris progressivement ses missions de conseillère technique Environnement. Elle a été placée en arrêt de travail le 7 mai 2020, puis a été reconnue invalide de catégorie 2 le 1er juillet 2021, inapte au travail par le médecin du travail le 6 septembre 2021. Elle a finalement été licenciée pour inaptitude le 21 septembre 2021.

11. Tout d'abord, si Mme C invoque les manquements de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes à son obligation d'analyser les risques professionnels, d'en informer les collaborateurs et de les retranscrire dans un document unique d'évaluation, elle n'établit pas de lien causal entre ces manquements et le préjudice qu'elle invoque. Au demeurant, il résulte des pièces versées aux débats que la CCI Auvergne-Rhône-Alpes dispose d'un document unique d'évaluation des risques professionnels, d'un groupe de travail sur la qualité de vie au travail et que son comité d'hygiène et de sécurité se réunit régulièrement.

12. Par ailleurs, lorsque Mme C a repris le travail à l'issue de son congé pour maladie en 2013, une attention toute particulière a été portée à l'adaptation de son poste à ses difficultés. Ainsi, il ressort de la comparaison de la fiche de restitution du SAMETH de 2013 avec celle de 2014 que, si Mme C a eu du mal à comprendre son changement de poste et n'appréciait pas particulièrement les missions qui lui étaient confiées, ce nouveau poste de conseiller technique, créé pour elle, était adapté à ses difficultés en la préservant des relations directes avec les entreprises, facteur d'angoisse, et permettait de limiter l'incidence de ses absences. Les commentaires des supérieurs hiérarchiques dans les entretiens professionnels de 2014 et 2015 mettent aussi en évidence une attention particulière portée aux difficultés de Mme C, et une adaptation progressive de son poste en cohérence avec ses compétences. Elle a notamment suivi des formations sur la gestion des cas difficiles et la gestion du stress. Il ressort en outre d'un avis du médecin du travail du 1er septembre 2015 que les conditions de travail de Mme C n'étaient pas dégradées.

13. A compter de 2018, Mme C a, sur sa demande et après consultation en mai 2017 du médecin du travail par la CCI Auvergne-Rhône-Alpes, progressivement retrouvé ses fonctions de conseillère Environnement. Aucun élément versé aux débats ne permet de considérer que l'état de santé de Mme C se serait dégradé au cours de cette période, durant laquelle l'employeur a été particulièrement vigilant, invitant l'intéressée, y compris dans son évaluation professionnelle de 2018, à " s'autoriser à alerter son manager sur son état / vécu en cas de situation de stress ou de difficultés afin de prévenir une dégradation éventuelle ". Il n'est donc pas établi que Mme C ait été exposée à un risque particulier au travail au cours de cette période, de nature à susciter ou aggraver sa pathologie.

14. S'agissant des conditions de travail pendant la période du confinement du printemps 2020, il résulte de l'instruction que plusieurs courriels, dont certains adressant des demandes directes à Mme C, ont été expédiés le samedi 28 mars et le dimanche 29 mars. Toutefois, rien n'indique dans ces courriels que les demandes formulées appelaient une exécution immédiate. Hormis ces courriels, les seuls envois effectués en dehors des horaires habituels de travail l'ont été à l'initiative de Mme C, sans qu'une urgence particulière ne soit signalée.

15. Il ressort en outre de différents échanges de courriels qu'entre la fin du mois de mars 2020 et la mi-avril 2020, il a été demandé à cette dernière, dans l'urgence de la situation, d'organiser la mise à disposition d'informations à destination des conseillers assurant la hotline de la CCI, afin d'utiliser au mieux ses compétences tout en la préservant du contact direct avec les entreprises, source d'angoisse identifiée depuis 2013. Si la charge de travail de la requérante a été importante à la fin du mois de mars 2020, les courriels échangés entre ses responsables montrent que, nonobstant le contexte, ils ont pris en compte cette charge tout comme le souhait de Mme C d'être réorientée vers une autre mission plus stimulante. Ainsi, en réponse à un courriel de celle-ci du 8 avril 2020 alertant quant à sa surcharge, son chef de service répond par courriel du lendemain, qu'elle " entre progressivement à partir de cet après-midi dans la bourse ". Elle a ainsi pu changer de mission sans avoir à cumuler deux activités.

16. Il n'est ainsi justifié d'aucun manquement de l'employeur.

17. Au surplus, aucun élément ne permet de retenir que la pathologie ayant causé l'inaptitude serait en lien avec l'activité professionnelle de Mme C. L'arrêt de travail du 7 mai 2020 à l'issue duquel son inaptitude sera constatée a été prescrit en raison d'une maladie " en rapport avec une affection de longue durée ". Il est ainsi constant que la requérante est atteinte de troubles bipolaires anciens. L'attestation établie par le docteur B le 1er février 2023, soit près de trois années après la rédaction de l'arrêt de travail et après le premier mémoire en défense, n'est pas de nature à remettre en cause le motif de celui-ci, alors qu'aucun autre élément médical contemporain ne permet de relier la maladie aux conditions de travail. Il convient au demeurant de relever que Mme C n'allègue pas avoir sollicité la reconnaissance de l'imputabilité de sa maladie au service.

18. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à invoquer la responsabilité de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes dans la dégradation de son état de santé. Par suite, ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par Mme C au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens soit mise à la charge de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

20. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de Mme C une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la CCI Auvergne-Rhône-Alpes et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Mme C versera à la CCI Auvergne-Rhône-Alpes une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au président de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller,

Mme Rogniaux, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2024.

La rapporteure,

A. Rogniaux

Le greffier,

G. Morand

La présidente,

A. Triolet

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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