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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2108404

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2108404

jeudi 1 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2108404
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP FESSLER JORQUERA & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 décembre 2021, Mme A D et M. F E, représentés par Me Larcher, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 septembre 2021 par lequel la commune de Barraux a délivré un permis d'aménager à la société Dauphiné Immo en vue de la création d'un lotissement de 4 lots à bâtir sur un terrain sis rue de la Cuiller sur des parcelles cadastrées section A n°1413, 1265 et 38 ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Barraux et de la société Dauphiné Immo la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le dossier de permis d'aménager est incomplet, car il ne comporte pas l'attestation de garantie d'achèvement en application de l'article R. 442-6 du code de l'urbanisme ;

- l'avis émis par l'architecte des Bâtiments de France est entaché d'illégalité ;

- le projet méconnait les prescriptions de l'aire de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine (AVAP) 1) en ce que les formes et les dimensions constructions projetées au sein du lotissement ne sont pas en accord avec les constructions traditionnelles avoisinantes ; 2) en ce que le découpage d'origine des trois parcelles regroupées perd toute lisibilité ; 3) en ce qu'il prévoit la démolition d'un mur de clôture existant; 4) en ce qu'il prévoit que les constructions seront implantées en retrait de l'alignement de la rue de la Cuiller alors que le règlement prévoit que les constructions doivent être alignées ; 5) en ce que le projet prévoit que des toits terrasses végétalisés peuvent être exceptionnellement admis alors que ceux-ci ne sont pas autorisés ;

- il méconnait l'article UA3 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Barraux et l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2022, la commune de Barraux, représentée par la SCP Fessler Jorquera et associés, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge des requérants la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La commune de Barraux fait valoir que :

- la requête est irrecevable à défaut d'intérêt à agir ;

- les autres moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mai 2022, la société Dauphiné Immo, représentée par Me Perdrix, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge des requérants la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société Dauphiné Immo fait valoir que :

- la requête est irrecevable à défaut d'intérêt à agir ;

- les autres moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

En application de l'article R. 611-11-1 et de l'article R. 613-2 du code de justice administrative, la clôture immédiate de l'instruction a été fixée au 21 décembre 2023.

Par courrier du 12 janvier 2024, les parties ont été informées que sont susceptibles d'être retenus par le tribunal, et de donner lieu à sursis à statuer, les deux moyens suivants :

- le projet de construction méconnait les prescriptions de l'article 1-b du règlement de l'aire de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine (AVAP) en ce que le découpage d'origine des trois parcelles regroupées perd toute lisibilité ;

- le projet de construction méconnait les prescriptions de l'article 2-a du règlement de l'AVAP, en ce qu'il prévoit que les constructions seront implantées en retrait de l'alignement de la rue de la Cuiller alors que le règlement prévoit que les constructions doivent être alignées.

Par une correspondance, enregistrée le 16 janvier 2024, la société Dauphiné Immo a présenté des observations en réponse au courrier du tribunal.

Par une correspondance, enregistrée le 16 janvier 2024, la commune de Barraux a présenté des observations en réponse au courrier du tribunal.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code du patrimoine ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Paillet-Augey,

- les conclusions de M. Lefebvre, rapporteur public,

- et les observations de Me Larcher, représentant Mme D et M. E, de Me Barnier représentant la commune de Barraux et de Me Perdrix représentant la société Dauphiné Immo.

Considérant ce qui suit :

1. Le 30 avril 2021, la SARL Dauphiné Immo a déposé une demande de permis d'aménager sur les parcelles cadastrées section A 1413, 1265 et 38 situées en zone UAa du plan local d'urbanisme de la commune de Barraux pour être autorisée à créer un lotissement comprenant quatre lots, destinés à la création de quatre maisons à usage d'habitation. Le projet a donné lieu, d'une part, à un avis de l'architecture du Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement (CAUE) de l'Isère du 12 mars 2021 et, d'autre part, à un avis de l'architecte des bâtiments de France (ABF) du 8 juillet 2021. Par un arrêté du 9 septembre 2021, le maire de la commune de Barraux a accordé le permis d'aménager demandé. Par la présente requête, Mme D et M. E demandent l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt pour agir :

2. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre une décision relative à l'occupation ou à l'utilisation du sol régie par le présent code que si la construction, l'aménagement ou le projet autorisé sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation ". L'article L. 600-1-3 de ce code précise que : " Sauf pour le requérant à justifier de circonstances particulières, l'intérêt pour agir contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager s'apprécie à la date d'affichage en mairie de la demande du pétitionnaire ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Le juge de l'excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme D et M. E sont propriétaires de plusieurs parcelles situées dans le hameau de la Cuiller, dont notamment la parcelle n°1259, sur laquelle se situe leur maison d'habitation, qui jouxte directement le terrain d'assiette du projet, qui sera considérablement densifié par l'opération objet du permis d'aménager. Compte tenu de l'ampleur de ce projet et de leur qualité de voisins immédiats du projet, ils justifient d'un intérêt pour agir, de sorte que la fin de non-recevoir opposée par la commune de Barraux et la société pétitionnaire doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 631-1 du code du patrimoine : " Sont classés au titre des sites patrimoniaux remarquables les villes, villages ou quartiers dont la conservation, la restauration, la réhabilitation ou la mise en valeur présente, au point de vue historique, architectural, archéologique, artistique ou paysager, un intérêt public. () / Le classement au titre des sites patrimoniaux remarquables a le caractère de servitude d'utilité publique affectant l'utilisation des sols dans un but de protection, de conservation et de mise en valeur du patrimoine culturel () ". Aux termes de l'article L. 631-4 du même code : " I. - Le plan de valorisation de l'architecture et du patrimoine a le caractère de servitude d'utilité publique () ". Aux termes de l'article 112 de la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine : " II - () Les () aires de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine créés avant la publication de la présente loi deviennent de plein droit des sites patrimoniaux remarquables, au sens de l'article L. 631-1 du code du patrimoine (). / III. - Le règlement de l'aire de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine () applicable avant la date de publication de la présente loi continue de produire ses effets de droit dans le périmètre du site patrimonial remarquable jusqu'à ce que s'y substitue un plan de sauvegarde et de mise en valeur ou un plan de valorisation de l'architecture et du patrimoine. / () ".

6. En premier lieu, le règlement de l'aire de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine (AVAP) dispose, s'agissant du secteur S1 (secteur historique d'intérêt architectural et urbain majeur) : " () Hameau de Cuiller :- Conservation et mise en valeur de l'ensemble bâti ancien (Nord) et des zones non bâties immédiates Sud (jardins, espaces publics, friches). Qualité nécessaire dans les restaurations. - Préservation cônes de vues sur hameau depuis Ouest et Nord : dégagements des abords (non constructibilité, non boisements); mise en valeur de la rivière. - Accompagner transformations du secteur récent entrée Sud : travail sur les clôtures notamment (). "

7. Dans son avis du 8 juillet 2021, l'architecte des bâtiments de France (ABF) a indiqué que ce projet, en l'état, n'est pas conforme aux règles applicables dans ce site patrimonial remarquable ou porte atteinte à sa conservation ou à sa mise en valeur mais qu'il peut cependant y être remédié. Afin de garantir une intégration des futurs lots respectueuse de la qualité du site patrimonial remarquable de la commune de Barraux et de l'environnement paysager rural de ce secteur, il a donné son accord assorti de prescriptions portant uniquement sur les clôtures et les portails.

8. Il ressort des pièces du dossier que le projet litigieux, qui transforme une zone non bâtie en un lotissement à usage d'habitation de quatre lots, ne peut être regardé comme tendant à la conservation et à la mise en valeur du secteur du Hameau de la Cuiller tel que protégé par l'aire de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine précitée. Il s'ensuit que Mme D et M. E sont fondés à soutenir que l'architecte des bâtiments de France (ABF) a commis une erreur d'appréciation en donnant son accord au regard des dispositions précitées du code du patrimoine. Par suite, le permis d'aménager est entaché d'illégalité.

9. En second lieu, l'article 2-a des prescriptions relatives au secteur S1 du règlement de l'AVAP précise que, pour les immeubles nouveaux, " L'alignement sur rue/espace public, ou dans la continuité d'autres bâtiments sera imposé pour un effet de densité ou d'ensemble sur le secteur du bourg de Barraux ou des hameaux du Fayet et de Cuiller ". Cet article ne prévoit aucune exception à cette règle.

10. Il ressort des pièces du dossier, notamment du document PA9 " Hypothèse d'implantation des constructions " que l'implantation du projet est déjà arrêtée. Il est ainsi prévu que, pour les lots 1 et 2, situés le long de la rue de la Cuiller et seuls concernés par cette prescription, les maisons d'habitation seront implantées en retrait de l'alignement et qu'un effet de quinconce sera recherché, le lot n°1 pouvant être à dix mètres de l'alignement et le lot n° 2 à douze mètres de l'alignement sur la rue de la Cuiller. La commune de Barraux et la société Dauphiné Immo font valoir que ce retrait d'alignement est une sujétion imposée par l'architecture du Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement (CAUE) de l'Isère qui, dans son avis favorable du 12 mars 2021, a estimé que celui-ci se justifiait au titre de l'insertion paysagère par rapport au bâti environnant et par la présence d'un mur d'enceinte en pierre qui longe la rue de la Cuiller et qu'il convient de préserver. Toutefois, l'avis du CAUE, qui se limitait à recommander au maire l'implantation des constructions en retrait du front bâti, n'est que consultatif. Compte tenu de l'implantation retenue par le permis d'aménager, le projet ne respecte pas l'article 2-a des prescriptions relatives au secteur S1 du règlement de l'AVAP. Ainsi implantées, les constructions en cause ont pour effet de porter une atteinte sérieuse à l'objet de la règle en cause d'une meilleure insertion du projet dans son environnement et une préservation du mur existant le long de la rue de la Cuiller. Les défendeurs ne sont dès lors pas fondés à soutenir que l'autorisation délivrée ne constituait qu'une adaptation mineure de cette règle.

11. Il s'ensuit que les requérants sont fondés à soutenir qu'en accordant le permis d'aménager en litige, le maire de la commune de Barraux a méconnu l'article 2-a des prescriptions relatives au secteur S1 du règlement de l'AVAP.

12. Pour l'application des dispositions de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est de nature à justifier l'annulation de l'arrêté du 9 septembre 2021.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D et M. E sont fondés à demander l'annulation pour excès de pouvoir de l'arrêté du 9 septembre 2021 par lequel le maire de la commune de Barraux a accordé un permis d'aménager à la société Dauphiné Immo.

Sur les frais non compris dans les dépens :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

15. Ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme D et M. E, qui ne sont pas la partie perdante, une somme à ce titre, les conclusions de la société Dauphiné Immo et de la commune de Barraux en ce sens doivent être rejetées.

16. Dans les circonstances de l'espèce, en application de ces mêmes dispositions, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Barraux une somme de 1 500 euros qu'elle versera à Mme D et M. E.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 septembre 2021 est annulé.

Article 2 : La commune de Barraux versera à Mme D et M. E la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la société Dauphiné Immo et de la commune de Barraux relatives aux frais non compris dans les dépens sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, mandataire unique en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à la commune de Barraux, à M. C B et à la société Dauphiné Immo.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Beytout, première conseillère,

Mme Paillet-Augey, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er février 2024.

La rapporteure,

C. PAILLET-AUGEY Le président,

P. THIERRY

La greffière,

A. ZANON

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 21084042

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