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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2108744

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2108744

lundi 22 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2108744
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantAARPI AD'VOCARE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 décembre 2021 et le 20 février 2023, M. B A, représenté par le cabinet Ad'Vocare - Avocats associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 30 septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prononcé son changement d'affectation vers le centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, de l'affecter au centre de détention de Casabianda, ou à défaut, de procéder à un nouvel examen de son dossier ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat et verser à son conseil une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision du 30 septembre 2021 ne constitue pas une mesure d'ordre intérieure ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article 717-1-1 du code de procédure pénale en l'absence d'avis du juge d'application des peines ;

- elle a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire ;

- l'article D. 82 du code de procédure pénale, sur la base duquel est prise la décision attaquée, est illégal en l'absence de compétence du pouvoir réglementaire ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article D. 82 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'erreurs de fait en ce qu'elle se fonde sur l'absence de travail sur la nature des faits qu'il aurait commis, sur le caractère inadapté de sa prise en charge sanitaire, sur le besoin de redynamiser son parcours et sur ses attaches familiales qu'il conviendrait de préserver ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 novembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable en ce que la décision constitue une mesure d'ordre intérieure ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ruocco-Nardo, rapporteur,

- les conclusions de M. Heintz, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis le 9 janvier 2004, a été condamné, le 23 janvier 2008, à une peine de réclusion criminelle de trente ans, assortie d'une période de sûreté de vingt ans. Il a été incarcéré du 9 juillet 2020 au 7 octobre 2021 au centre de détention de Casabianda. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de la décision du 30 septembre 2021 par laquelle le ministre de la justice a prononcé son changement d'affectation vers le centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier dans un quartier centre de détention.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Eu égard à leur nature et à leurs effets, les décisions de changement d'affectation entre établissements de même nature ne constituent pas des actes administratifs susceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, sous réserve que ne soient pas en cause des libertés et des droits fondamentaux des détenus. Il en va autrement lorsque la nouvelle affectation s'accompagne d'une modification du régime de détention entraînant une aggravation des conditions de détention.

3. Si le centre de détention de Casabianda et le quartier centre de détention de Saint-Quentin-Fallavier sont de même nature, le premier est le seul établissement pénitentiaire en France à pratiquer un mode de détention dit " ouvert ". Dès lors, le transfert en cause est de nature à entraîner une aggravation des conditions de détention de M. A, si bien que les conclusions dirigées contre la décision prononçant le changement d'affectation vers le centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier sont recevables.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 121-2 de ce code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ; / 2° Lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision de transfert en litige est motivée par les circonstances que M. A ne se serait pas investi dans son parcours d'exécution de peine et que son état d'esprit ne lui permettait pas de bénéficier de la prise en charge sanitaire offerte par l'établissement de Casabianda. Ainsi, cette décision a été prise en considération de la personne de M. A au sens de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et devait, par suite, être précédée d'une procédure contradictoire préalable. Or, il n'est pas contesté que l'intéressé n'a pas été mis à même de présenter ses observations avant que n'intervienne la décision litigieuse et a ainsi été privé d'une garantie. Dans ces conditions et alors que l'administration ne se prévaut pas des exceptions prévues aux 1° et 2° de l'article L. 121-2 du code précité, M. A est fondé à soutenir que la décision de transfert est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière et est entachée d'illégalité.

6. En second lieu, aux termes de l'article D. 82 du code de procédure pénale alors en vigueur : " L'affectation peut être modifiée soit à la demande du condamné, soit à la demande du chef de l'établissement dans lequel il exécute sa peine. / La décision de changement d'affectation appartient au ministre de la justice, dès lors qu'elle concerne : / 1° Un condamné dont il a décidé l'affectation dans les conditions du deuxième alinéa de l'article D. 80 et dont la durée de l'incarcération restant à subir est supérieure à trois ans, au jour où est formée la demande visée au premier alinéa ; / () / Le directeur interégional des services pénitentiaires est compétent pour décider du changement d'affectation des autres condamnés. / L'affectation ne peut être modifiée que s'il survient un fait ou un élément d'appréciation nouveau. ".

7. En l'espèce, la décision attaquée fait état de ce que, depuis son arrivée au centre de détention de Casabianda, M. A n'aurait pas su travailler sur la nature et sur la gravité des faits pour lesquels il a été condamné, qu'il ne se serait pas investi dans son parcours d'exécution de peine, que son état d'esprit ne lui permettrait pas de bénéficier de la prise en charge sanitaire offerte par l'établissement de Casabianda, que son affectation au sein d'un nouvel environnement lui permettrait de redynamiser son parcours d'exécution de peine, enfin que ses attaches familiales seraient conservées.

8. Néanmoins, il ressort des pièces du dossier et en particulier de l'attestation du 27 octobre 2021 de la cheffe d'établissement de Casabianda que, durant son temps d'incarcération dans ce centre de détention, M. A a exercé un travail d'ouvrier polyvalent du 1er septembre au 6 novembre 2020, un travail d'ouvrier responsable du tri sélectif du 30 novembre 2020 au 21 décembre 2020 puis du 25 juin 2021 au 23 juillet 2021, un travail ponctuel en distillerie du 22 janvier au 7 octobre 2021, une activité de permaculture, qu'il a suivi une formation intitulée " brevet professionnel agricole ", qu'il a versé volontairement à la partie civile une somme variant de 5 à 20 euros tous les mois, et qu'il a été suivi psychologiquement. Par ailleurs, le requérant verse une demi-douzaine de refus de demande d'activité. En outre, le centre de détention de Casabianda est spécialisé dans l'accueil des auteurs d'infractions à caractère sexuel. La famille de l'intéressé réside en Corse. Dans ces conditions et en l'absence de pièces et d'éléments plus précis apportés par l'administration en défense, M. A est fondé à soutenir que les motifs de la décision attaquée sont erronés et ne constituent pas un fait ou un élément d'appréciation nouveau de nature à justifier la décision attaquée au sens des dispositions de l'article D. 82 du code de procédure pénale.

9. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 30 septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prononcé son changement d'affectation vers le centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

10. Le présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, sous réserve de toute modification de fait ou de droit, d'enjoindre au ministre de la justice de réaffecter M. A au centre de détention de Casabianda, dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement.

Sur les conclusions présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Gauché, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gauché de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du garde des sceaux, ministre de la justice du 30 septembre 2021 portant changement d'affectation de M. A vers le centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au garde des sceaux, ministre de la justice de réaffecter M. A au centre de détention de Casabianda, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gauché, avocat de M. A, une somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Gauché et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bourion, première conseillère,

M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juillet 2024.

Le rapporteur,

T. RUOCCO-NARDO

Le président,

V. L'HÔTE

La greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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