Le Tribunal administratif de Grenoble a annulé l'arrêté du 9 décembre 2021 par lequel le préfet de la Haute-Savoie avait ordonné le dessaisissement des armes de M. B..., ainsi que le rejet implicite de son recours gracieux. Le tribunal a jugé que le préfet s'était fondé uniquement sur une condamnation pénale isolée et ancienne (2017) sans lien avec la détention d'armes, et que ces éléments ne suffisaient pas à établir un comportement incompatible avec la détention d'armes au sens des articles L. 312-11 et R. 312-67 du code de la sécurité intérieure. La décision a donc été annulée pour erreur d'appréciation, et l'État a été condamné à verser 1 500 euros à M. B.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 avril 2022 et le 19 décembre 2023, M. A... B..., représenté par Me Bouvier, demande au tribunal :
1°) à titre principal, d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 9 décembre 2021 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a ordonné le dessaisissement de ses armes ainsi que la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par le préfet de la Haute-Savoie sur son recours gracieux du 20 janvier 2022 ;
2°) à titre subsidiaire, d’ordonner une expertise avant dire droit aux fins d’évaluation de sa dangerosité ;
3°) d’enjoindre à la préfète de la Haute-Savoie de faire procéder à l’effacement de son enregistrement au fichier national des interdits d'acquisition et de détention d'armes (FINIADA) dans un délai de quinze jours à compter du prononcé du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
le courrier de demande d’observations ne lui ayant pas été notifié, la procédure contradictoire n’a pas été respectée ;
l’arrêté est entaché d’une erreur d’appréciation dès lors que le préfet n’établit pas un risque de trouble à l’ordre public ou un risque actuel pour la sécurité des personnes ;
l’interdiction de détenir une arme porte une atteinte manifestement disproportionnée à sa vie privée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2023, le préfet de la Haute-Savoie, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Argentin, premier conseiller,
- les conclusions de Mme Bourion, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
Par un arrêté du 9 décembre 2021, le préfet de la Haute-Savoie a ordonné à M. B... de se dessaisir de toutes les armes de toute catégorie en sa possession sur le fondement des dispositions des articles L. 312-11 et R. 312-67 du code de la sécurité intérieure, lui a interdit d’acquérir ou de détenir des armes de toute catégorie sur le fondement de l’article L. 312-13 du même code et a inscrit cette interdiction dans le FINIADA. M. B... demande au tribunal d’annuler cet arrêté ainsi que la décision par laquelle le préfet de la Haute-Savoie a implicitement rejeté son recours gracieux.
Aux termes de l’article L. 312-11 du code de la sécurité intérieure : « (…) le représentant de l'Etat dans le département peut, pour des raisons d'ordre public ou de sécurité des personnes, ordonner à tout détenteur d'une arme, de munitions et de leurs éléments de toute catégorie de s'en dessaisir (…) ». Aux termes de l’article R. 312-67 du même code : « Le préfet ordonne la remise ou le dessaisissement de l'arme ou de ses éléments dans les conditions prévues aux articles L. 312-7 ou L. 312-11 lorsque (…) 3° Il résulte de l'enquête diligentée par le préfet que le comportement du demandeur ou du déclarant est incompatible avec la détention d'une arme ; cette enquête peut donner lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 26 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 (…) ».
Il ressort des pièces du dossier que, pour prononcer le dessaisissement d’armes contesté, le préfet de la Haute-Savoie s’est exclusivement fondé sur la circonstance que M. B... a fait l’objet d’une condamnation pénale prononcée le 29 mars 2017 de 5 mois d’emprisonnement avec sursis pour refus de se soumettre à un contrôle d’alcoolémie, conduite en état d’ivresse manifeste et rébellion. Ces faits, qui n’impliquaient aucun usage d’arme ni lien direct avec la détention d’armes, sont isolés et ne sont accompagnés d’aucun autre élément relatif à l’existence d’un comportement à risque incompatible avec la détention d’armes. En outre, le requérant a produit au dossier un certificat médical du 14 avril 2022 concluant à l’absence de comportement dangereux ainsi que six attestations, notamment du maire et du président de la société de chasse de sa commune de résidence, témoignant de l’absence d’incidents ou de comportements agressifs de la part du requérant. Dans ces circonstances, compte tenu de l’ancienneté des faits, de leur nature et de leur caractère isolé, les seuls éléments retenus par le préfet de la Haute-Savoie ne sont pas de nature à caractériser une incompatibilité du comportement de M. B... avec la détention d'une arme. Le préfet de la Haute-Savoie ayant fondé son arrêté sur ces seuls motifs, le requérant est fondé à soutenir que l’arrêté attaqué est entaché d’une erreur d’appréciation.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que l’arrêté du 9 décembre 2021 ainsi que la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par le préfet de la Haute-Savoie sur son recours gracieux du 20 janvier 2022 doivent être annulés.
L’exécution du présent jugement implique qu’il soit ordonné à la préfète de la Haute-Savoie, sous réserve de l’absence de changement de fait ou de droit, de procéder à la radiation de M. B... C... dans le délai d’un mois suivant la notification du présent jugement.
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat, partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros à verser à M. B... sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 9 décembre 2021 du préfet de la Haute-Savoie ainsi que la décision implicite de rejet résultant du silence gardé par le préfet de la Haute-Savoie sur son recours gracieux du 20 janvier 2022 sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Haute-Savoie de procéder, sous réserve de l’absence de changement de fait ou de droit, à la radiation de M. B... C..., dans le délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera la somme de 1 500 euros à M. B... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la préfète de la Haute-Savoie.
Délibéré après l'audience du 23 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Le Frapper, présidente,
M. Villard, premier conseiller,
M. Argentin, premier conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2025.
Le rapporteur,
S. Argentin
La présidente,
M. Le Frapper
La greffière,
Zanon
La République mande et ordonne à la préfète de la Haute-Savoie en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.