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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2202339

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2202339

vendredi 30 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2202339
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre
Avocat requérantPRALIAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 avril 2022, Mme F D, représentée par Me Praliaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 février 2022 par lequel le préfet de l'Isère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trente jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de titre de séjour et de prendre, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, une décision écrite sur sa demande, avec remise d'un récépissé valant autorisation de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de refus de séjour a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elle méconnaît le 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- aucune mesure d'éloignement ne peut être prise à son encontre dès lors qu'elle peut prétendre de plein droit à la délivrance d'un titre de séjour ;

- la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de séjour et de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er juillet 2022, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A D ne sont pas fondés.

Mme A D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mai 2022.

Par ordonnance du 5 juillet 2022, après réouverture, la clôture d'instruction a été fixée au 5 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'Hôte, vice-président,

- et les observations de Me Praliaud, représentant Mme A D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante comorienne née le 1er février 1990, est entrée en France le 9 octobre 2015 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour. Le 27 septembre 2017, elle a fait l'objet d'une première mesure d'éloignement à laquelle elle n'a pas déféré. Le 31 août 2018, elle a fait l'objet d'une deuxième mesure d'éloignement, assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, qu'elle n'a pas davantage mise à exécution. Le 28 septembre 2021, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfants français. Par l'arrêté attaqué du 25 février 2022, le préfet de l'Isère a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an () ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ".

3. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application des principes ci-dessus rappelés. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A D est mère de deux enfants, H C A et G C A, nés respectivement le 31 janvier 2016 et le 9 janvier 2018 à Vienne, de nationalité française par filiation en raison des reconnaissances de paternité anticipées effectuées le 23 octobre 2015 et le 6 octobre 2017 par M. C A, de nationalité française, né le 5 mars 1989 aux Comores. Pour refuser la délivrance d'un titre de séjour à Mme A D en qualité de parent d'enfants français en application de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de l'Isère a considéré que ces reconnaissances de paternité revêtaient un caractère frauduleux. Il s'est fondé, notamment, sur l'absence de vie commune de la requérante avec le père, avant et après la naissance des enfants, sur la circonstance que la requérante n'apportait pas la preuve que M. C A participe à l'entretien et à l'éducation des enfants depuis leur naissance ou depuis au moins deux ans et sur l'existence d'une autre reconnaissance de paternité effectuée par M. C A en 2019 avec une ressortissante comorienne également en situation irrégulière.

5. Toutefois, au vu des pièces produites par la requérante, à savoir des relevés de comptes bancaires, des attestations d'assurance et de mutuelles ainsi qu'une attestation manuscrite établie par l'intéressé le 28 septembre 2021 déclarant qu'il verse à son ex-compagne une pension alimentaire de 160 euros, Mme A D démontre que M. C A participe à l'entretien de ses enfants, participation qui a, au surplus, été entérinée postérieurement à l'introduction de la requête par une décision du juge aux affaires familiales du 12 juillet 2022. Par ailleurs, la requérante justifie de l'antériorité de sa relation avec le père des enfants par la production d'un acte de mariage religieux établi le 12 juin 2012 aux Comores. Elle soutient, et justifie suffisamment par les pièces versées à l'instance, avoir vécu avec M. C A, dans un premier temps chez son frère durant la période de fin 2015 à fin 2016, puis dans un logement distinct situé à Salaise-sur-Sanne avec son conjoint de fin 2016 jusqu'à début 2019, date de la séparation du couple. Les pièces produites par le préfet de l'Isère en défense, constituées des demandes de titre de séjour déposées par la requérante et du procès-verbal de son audition par les services de police le 31 août 2018, ne contredisent aucunement les allégations de Mme A D. Le préfet ne conteste pas non plus que le signalement qu'il a effectué le 15 mars 2017 auprès du procureur de la République pour suspicion de reconnaissance frauduleuse de paternité n'a donné lieu à aucune poursuite. La circonstance que le père des enfants ait reconnu en 2019 un troisième enfant né d'une autre ressortissante comorienne en situation irrégulière ne suffit pas à démontrer le caractère frauduleux des reconnaissances de paternités antérieures. Ainsi, en l'état du dossier, il n'existe pas d'éléments suffisamment précis, concordants et circonstanciés permettant d'établir que les reconnaissances de paternité litigieuses ont été souscrites dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française par les enfants et, par voie de conséquence, l'obtention d'un titre de séjour pour leur mère. Dans ces circonstances, et dès lors qu'il n'est pas contesté que Mme A D contribue à l'entretien et à l'éducation de ses deux enfants, le préfet de l'Isère a fait une inexacte application des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en sa qualité de mère d'enfants français.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A D est fondée à demander l'annulation de la décision du 25 février 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions l'obligeant à quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Le présent jugement implique nécessairement, en l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait, qu'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " soit délivrée à Mme A D sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Isère d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées en application de l'article L. 761-1du code de justice administrative :

8. Mme A D a obtenu l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Praliaud, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Praliaud de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de l'Isère du 25 février 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à Mme A D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Praliaud une somme de 900 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A D, à Me Praliaud et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 9 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

Le président rapporteur,

V. L'HÔTE

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

N. BARDAD

Le greffier,

P. BUGUELLOU

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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