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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2202750

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2202750

vendredi 6 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2202750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL MAUMONT MOUMNI AVOCATS ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. D, lieutenant de gendarmerie, qui contestait le refus de l’administration de lui accorder la protection fonctionnelle et demandait réparation pour harcèlement moral. La juridiction a estimé que les faits invoqués par le requérant ne caractérisaient pas un harcèlement moral au sens des articles L. 4123-10 et L. 4123-10-2 du code de la défense, et que les décisions contestées relevaient de l’exercice normal du pouvoir hiérarchique. En conséquence, le tribunal a rejeté l’ensemble des conclusions indemnitaires et la demande d’injonction, considérant qu’aucune faute de l’administration n’était établie.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoire enregistrés les 3 mai 2022, 19 août 2022 et 6 août 2024 M. A D, représentée par Me Maumont, doit être regardé comme demandant au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 20 juin 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours administratif préalable et obligatoire formé contre la décision du 20 septembre 2021 refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle et rejetant ses demandes indemnitaires ;

2°) d'enjoindre au ministre de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

3°) de condamner l'Etat à l'indemniser des préjudices causés par le harcèlement moral dont il a été victime en lui versant une somme de 38 617,22 euros, outre intérêts au taux légal à compter du 16 juillet 2021 ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 4 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il exerce ses fonctions de gendarmes depuis plus de 25 ans, a bénéficié de très bonnes évaluations au cours de sa carrière et a reçu 9 lettres de félicitations ;

- depuis son affectation à la communauté de brigade des Arcs le 1er août 2016 il a constaté des manquements de sa hiérarchie et a subi un harcèlement moral de cette dernière le conduisant à faire un signalement sur la plateforme " Stop Discri " ;

- l'administration commet une erreur de droit en refusant l'octroi de la protection fonctionnelle au motif qu'il n'est pas relevé une intention de nuire à son intégrité physique et ou au déroulement de sa carrière et que les faits dénoncés ne caractérisent pas une atteinte pénale ;

- l'administration a commis une faute en s'abstenant de prendre toute mesure de nature à prévenir et faire cesser le harcèlement ;

- le médecin adjoint près la 145ème antenne médicale a constaté une souffrance au travail avec retentissement psychique important tout comme le médecin psychiatre expert près les tribunaux, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles de l'existence en lui allouant une somme de 20 000 euros ;

- il a subi une perte de chance de percevoir la prime au mérite dont le montant varie entre 200 et 1 000 euros par an et demande réparation en lui allouant une somme de 2 000 euros au titre des 4 années ;

- il a subi des troubles dans ses conditions d'existence résultant du déménagement qui lui a été imposé avec un préavis de moins d'un mois, et demande réparation en lui allouant une somme de 9 485,22 euros correspondant aux frais kilométriques entre le nouveau domicile et l'école de ses enfants ;

- en raison de l'incertitude quant à son avenir au sein de la gendarmerie, il a développé une anxiété qui a engendré des frais médicaux dont il demande réparation pour un montant de 220 euros ;

- il a subi un préjudice financier résultant des honoraires d'avocat engagés antérieurement à la saisine de la juridiction administrative dont il demande réparation pour un montant de 6 912 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que ;

- la décision attaquée est motivée en fait et en droit ;

- le requérant ne peut se prévaloir de la circulaire du 4 mars 2014 relative à la lutte contre le harcèlement qui n'est pas applicable aux militaires de la gendarmerie nationale ;

- les faits de harcèlement dont se prévaut M. D ne sont pas établis et relèvent soit de dysfonctionnements n'affectant pas spécifiquement M. D soit de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique ;

- de part son positionnement inapproprié M. D a contribué à la dégradation des relations avec ses supérieurs hiérarchiques ;

- les dispositions des articles L. 4123-10, L. 4123-10-2 du code de la défense et de l'article L. 113-1 du code de la défense, qui supposent la prise en compte du caractère intentionnel de l'acte commis n'ont en l'espèce pas été méconnues ;

- en l'absence de harcèlement et de faute de l'administration les conclusions indemnitaires doivent être rejetées ;

- à titre subsidiaire le requérant n'établit pas les préjudices allégués ;

- s'agissant du préjudice financier résultant des honoraires d'avocat, M. D ne peut cumuler cette demander avec celle présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- s'agissant du préjudice financier résultant de la non perception de la prime de résultat exceptionnel, l'absence d'attribution est justifiée par sa manière perfectible de service révélée par ses notations au titre des années 2017 et 2018 ;

- s'agissant du préjudice financier résultant du déménagement de M. D, celui-ci est intervenu en raison de la résiliation du bail par son propriétaire, M. D a été informé le 24 mai 2019 et il ne saurait demander une indemnisation des frais kilométriques résultant de son choix de scolariser ses enfants dans une école éloignée de son domicile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la fonction publique ;

- le code de la défense ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Doulat,

- les conclusions de M. Callot, rapporteur public ;

- les observations de M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, lieutenant de gendarmerie a été affecté entre le 1er août 2016 et le 31 juillet 2020 à la communauté de bridages Les-Arcs en qualité de commandant d'unité. Estimant faire l'objet de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie il a demandé au ministre de l'intérieur, par courrier du 16 juillet 2021, reçu le 19 juillet 2021, de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle et de réparer des préjudices subis pour un montant total de 31 705,22 euros. Le silence gardé par le ministre de l'intérieur sur sa demande a fait naître une décision implicite de rejet le 19 septembre 2021. Par décision du 20 septembre 2021, le ministre de l'intérieur a rejeté la demande de protection fonctionnelle. Le 4 novembre 2021, le requérant a formé un recours administratif préalable obligatoire devant la commission des recours des militaires contre les décisions portant refus de protection fonctionnelle et rejet de sa demande indemnitaire. Ce recours a été rejeté, implicitement le 4 mars 2022, puis explicitement le 20 juin 2022. Par la présente requête M. D demande l'annulation de la décision lui refusant la protection fonctionnelle et demande la réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur le harcèlement moral :

2. Aux termes de l'article L. 4123-10-2 du code de la défense : " Aucun militaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel./ Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un militaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral mentionnés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; /3° Ou le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ou militaire ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. ".

3. D'une part, il appartient au militaire qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. D'autre part, pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

5. En premier lieu, M. D fait valoir que son supérieur hiérarchique direct, le chef d'escadron Barousse, n'a jamais répondu à ses sollicitations antérieurement à sa prise de poste, n'entretient pas de liens avec ses subordonnés, ne visite pas les unités, n'apporte aucun soutien opérationnel et adopte un comportement irrespectueux et inconvenant incompatible avec l'exemplarité attendue d'un officier. Toutefois, de tels griefs, en ce qu'ils ont un effet indistinct sur l'ensemble du personnel de la communauté de brigades, sont insuffisants pour faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à l'encontre du requérant.

6. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que les notations au titre des années 2017 et 2018 établies par le chef d'escadron Barousse et signées par le colonel E sont critiques sur la façon de servir de M. D. Il est indiqué que M. D doit améliorer son jugement, sa réussite dans l'emploi est qualifiée de " normale " mais avec une incapacité à occuper un emploi supérieur, selon le chef d'escadron Barousse pour 2017, le colonel E retenant pour sa part une capacité à confirmer. Enfin, la note de M. D est de 5 pour 2017 et 6 pour 2018.

7. Ces notations apparaissent en discordance complète avec les évaluations des années précédentes, M. D ayant une note de 11 en 2016, 2015 et 2014 et une note supérieure à 8 depuis 2009. Elles sont également incohérentes avec les évaluations postérieures. Au titre des années 2019 et 2020, alors qu'il était affecté dans la même communauté de brigades et aux mêmes missions, les évaluations de M. D, désormais établies par le capitaine C et le colonel B, ne mentionnent plus aucun point à améliorer, précisent que l'intéressé est parfaitement à l'aise dans son emploi et qu'il peut immédiatement accéder à un emploi de niveau supérieur. Sa note a augmenté d'un point chaque année passant à 7 en 2020 et 8 en 2021. A compter du 1er août 2020, M. D a été affecté en qualité de commandant en second de la compagnie de Saint Jean-de-Maurienne où il a obtenu une note de 9, et est reconnu comme parfaitement à l'aise dans l'emploi et comme ayant les capacités à occuper immédiatement un emploi d'un niveau supérieur.

8. Même si les recours présentés par M. D contre les évaluations de 2017 et 2018 ont été rejetées, il justifie en outre par les nombreuses pièces produites au dossier que les allégations alors formulées à son encontre étaient infondées. Ainsi les reproches quant à son manque de disponibilité et son absence à certaines réunions correspond en réalité à des réunions auxquelles il n'avait pas été convié ou à des convocations du chef d'escadron sur des jours de repos de M. D, dont son chef avait connaissance. Si M. D s'est montré critique envers sa hiérarchie, y compris lors de sa prise de fonction, il ne résulte pas de l'instruction qu'il en aurait fait part à d'autres membres de la communauté de brigades.

9. Il résulte de ce qui précède qu'au regard des incohérences manifestes des notations 2017 et 2018, du caractère erroné de certains éléments mentionnés par ses évaluateurs, ces évaluations constituent un élément de nature à faire présumer une situation de harcèlement moral. S'il résulte de l'instruction que M. D peut se montrer exigeant dans ses attentes à l'égard de sa hiérarchie, ni les explications du ministre, ni l'enquête produite ne permettent d'établir que ces évaluations qui sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation sont étrangères à tout harcèlement moral.

10. En troisième lieu, M. D liste de façon très détaillée les faits constitutifs de harcèlement depuis sa prise de poste et notamment des convocations par le commandant de compagnie sur des jours de repos, l'absence de réponse à ses demandes de moyens, la désignation de personnel de son équipe pour des missions sans sa consultation préalable, des déstabilisations, des dénigrements devant les membres de son équipe, la sollicitation directe de ses adjoints sans être informé, des dénonciations calomnieuses, des différences de traitement avec les autres commandants d'unité.

11. Suite au courrier adressé par l'épouse de M. D au directeur de la gendarmerie le 23 novembre 2017 et au signalement de M. D sur la plateforme " Stop Discri " le 3 décembre 2017, une enquête administrative a été diligentée le 17 janvier 2018. Elle avait pour objectif d'analyser le commandement de la communauté de brigades et de la compagnie, de comparer les rapports entretenus par le commandement de compagnie avec le lieutenant D, d'une part, et avec les autres officiers et commandants, d'autre part, de vérifier les manquements reprochés au chef d'escadron Barousse et d'évaluer le bien-fondé des griefs portés contre le lieutenant D par ses chefs. Le rapport d'enquête du 2 mai 2018 produit par le ministre présente toutefois de très nombreux passages occultés notamment ceux relatifs aux accusations portées par Mme et M. D figurant dans les courriers transmis à la DGGN, au fait qu'un autre commandant de brigade se serait déclaré victime de harcèlement de la part du chef d'escadron Barousse, à l'exercice du commandement par celui-ci et à son attitude envers M. D. Ainsi, alors que les nombreux faits détaillés par M. D et pour lesquels il apporte des éléments probants sont de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral, le ministre en se bornant à produire un rapport d'enquête volontairement tronqué sur la façon d'agir du chef d'escadron Barousse n'établit pas que les faits sont étrangers à tout harcèlement.

12. Le ministre soutient en défense que si certains des faits dénoncés par M. D témoignent de dysfonctionnements au sein de la compagnie, d'autres faits relèvent du pouvoir hiérarchique du fait des carences de M. D dans son commandement et sa gestion. Il en déduit que du fait de son comportement inapproprié, M. D a manifestement eu une part de responsabilité importante dans la dégradation des relations qu'il a entretenues avec ses supérieurs hiérarchiques.

13. Toutefois d'une part comme mentionné précédemment, les prétendues carences de M. D au cours des années 2017 et 2018, seule période au cours de laquelle apparaissent de tels reproches sur 25 ans de carrière, ne sont pas établies. D'autre part, le ministre reconnaît dans ses propres écritures la réalité des dysfonctionnements au sein de la CGD de Draguignan, pointés à plusieurs reprises par M. D auprès de sa chaîne hiérarchique. Dès lors, à les supposer même excessifs, les reproches de M. D à l'encontre de sa hiérarchie, s'ils ont pu contribuer à la dégradation des relations, ne sont pas de nature à justifier les agissements continus et répétés subis par l'intéressé, en l'absence de mesures concrètes du service malgré les multiples alertes de M. D sur la situation conflictuelle.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les faits précités sont constitutifs de harcèlement moral.

Sur les conclusions en annulation du refus d'octroi de la protection fonctionnelle :

15. Aux termes de l'article L. 4123-10 du code de la défense : " Les militaires sont protégés par le code pénal et les lois spéciales contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les menaces, violences, harcèlements moral ou sexuel, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils peuvent être l'objet. L'État est tenu de les protéger contre les menaces et attaques dont ils peuvent être l'objet à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté (). / L'Etat est également tenu d'accorder sa protection au militaire dans le cas où il fait l'objet de poursuites pénales à l'occasion de faits qui n'ont pas le caractère d'une faute personnelle ". Aux termes de l'article L. 113-1 du code de la sécurité intérieure : " La protection dont bénéficient () les militaires de la gendarmerie nationale, (), en vertu de l'article L. 4123-10 du code de la défense, couvre les préjudices qu'ils subissent à l'occasion ou du fait de leurs fonctions. "

16. Ainsi qu'il a été dit, M. D a été victime dans le cadre de ses fonctions de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie. Le ministre ne saurait sérieusement soutenir que l'obligation prévue par l'article L. 4123-10 du code de la défense, d'accorder sous condition la protection fonctionnelle à un militaire poursuivi pénalement, pourrait fonder un refus de protection fonctionnelle à un militaire victime de harcèlement en l'absence de poursuite pénale. Dès lors, en refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle à M. D le ministre de l'intérieur a méconnu les dispositions précitées.

17. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, la décision du 20 septembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé à M. D le bénéfice de la protection fonctionnelle doit être annulée.

Sur la responsabilité de l'Etat :

18. Il résulte des développements précédents que M. D a, malgré ses alertes, fait l'objet de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie et que le bénéfice de la protection fonctionnelle lui a été refusé. Ces fautes sont de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

19. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. D a souffert durant les années 2017 et 2018 d'un mal être psychologique, non contesté par le ministre. M. D a été amené à consulter à plusieurs reprises le médecin adjoint près la 145ème antenne médicale qui a constaté une souffrance au travail avec retentissement psychique important, ainsi qu'un psychiatre expert près les tribunaux qui a relevé que M. D " présente des signes cliniques de ruminations, de sentiment d'injustice, d'insécurité, des troubles du sommeil, de culpabilité, perplexité, des troubles de la concentration, qui sont liés à de manifestes souffrances au travail et qui ont le caractère propre aux victimes de harcèlement ". Dès lors, et en l'absence de tout état antérieur, comme l'atteste le même médecin psychiatre, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions de l'existence en allouant à M. D une somme de 10 000 euros.

20. En deuxième lieu, M. D se prévaut d'une perte de chance résultant de la non perception d'une prime au mérite. Si l'attribution de cette prime ne revêt pas un caractère systématique, M. D a bénéficié de cette prime avant l'année 2017 et à nouveau à partir de 2021. M. D doit dès lors être regardé comme ayant été privé d'une chance sérieuse de bénéficier de cette prime au mérite au titre des années, 2017, 2018, 2019 et 2020 et il sera fait une juste appréciation de son préjudice en l'évaluant à une somme de 1 600 euros.

21. En troisième lieu, M. D fait valoir qu'il a été contraint de déménager dans un logement éloigné de son affectation et de son précédent logement, ce qui a entraîné des frais de déplacement entre son nouveau domicile et le lieu de scolarisation de ses enfants. Toutefois, même si un déménagement en cours d'année scolaire représente une contrainte, il n'est pas contesté que les trajets quotidiens réalisés entre le nouveau domicile et l'école de ses enfants résulte d'un choix de M. et Mme D. En l'absence de lien de causalité entre ce préjudice financier et les fautes de l'administration, les conclusions indemnitaires de M. D doivent sur ce chef de préjudice être rejetées.

22. En quatrième lieu, par la seule production de factures pour des consultations d'ostéopathe, M. D n'établit pas le lien entre la dépense et le harcèlement moral dont il a été victime. M. D n'établit pas davantage le montant restant à sa charge correspondant aux honoraires du psychiatre que ce dernier a consulté. Les conclusions indemnitaires relatives aux frais médicaux engagés par M. D doivent sur ce chef de préjudice être rejetées.

23. En cinquième lieu, s'il n'avait été illégalement privé de la protection fonctionnelle alors qu'il était victime de harcèlement moral, M. D aurait pu demander le remboursement total de ses frais d'avocat sous réserve que le montant des honoraires réglés ne soit pas manifestement excessif au regard, notamment, des pratiques tarifaires généralement observées dans la profession, des prestations effectivement accomplies par le conseil pour le compte de son client ou encore de l'absence de complexité particulière du dossier.

24. Toutefois, la part de préjudice d'une partie à l'instance correspondant à des frais non compris dans les dépens et supportés pour la présentation de la requête est réputée intégralement réparée par la décision que prend le juge dans l'instance en cause sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

25. M. D demande à être remboursé de trois notes d'honoraires d'avocat. La première date du 2 avril 2020 pour un montant de 2 496 euros correspondant à 8 heures facturées pour une consultation juridique. La deuxième du 3 août 2021 pour un montant de 3 312 euros correspondant à 12 heures pour une prestation intitulée " phase 1 : rédaction de la requête aux fins de mise en œuvre de la protection fonctionnelle et requête indemnitaire () ", établie après l'envoi de la demande préalable adressée en juillet 2021. La troisième du 24 novembre 2021 pour un montant de 1 104 euros correspondant à 4 heures facturées pour une prestation intitulée " Phase 2. Recours CRM sur décision implicite de rejet () ".

26. La seule circonstance que des frais aient été facturés avant la rédaction de la requête ne permet pas de les considérer comme un préjudice distinct des sommes allouées au titre des frais non compris dans les dépens. Toutefois, M. D est fondé, au-delà des frais engagés en vue de la présentation de sa requête, à demander à être remboursé des dépenses qu'il a été contraint d'exposer pour recevoir initialement un conseil juridique puis pour solliciter la protection de son administration. Dans la limite de ce qui a été dit au point 23, il en sera fait une juste appréciation en les fixant à la somme de 3 000 euros.

27. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à M. D la somme totale de 14 600 euros. M. D est fondé à demander à ce que cette somme soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021, date de réception de sa demande préalable.

Sur les conclusions d'injonction :

28. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

29. Compte tenu du motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le ministre octroie à M. D le bénéfice de la protection fonctionnelle. Il y a lieu d'enjoindre à l'Etat d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés aux instances :

30. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 3 000 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé d'accorder la protection fonctionnelle à M. D est annulée.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à M. D la somme de 14 600 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 juillet 2021.

Article 3 : Il est enjoint à l'Etat d'accorder à M. D le bénéfice de la protection fonctionnelle dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à M. D une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. D est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 13 mars 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller.

M. Doulat, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2025.

Le rapporteur,

F. Doulat

La présidente,

A. Triolet

La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne à la ministre de l'intérieur en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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TA13Excès de pouvoir

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881

Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.

01/06/2026