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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2202940

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2202940

mardi 19 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2202940
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantMATHIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11mai 2022, M. B A, représenté par Me Mathis, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 décembre 2021 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " ou " salarié " sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 900 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil.

M. A soutient que :

- le refus de séjour est insuffisamment motivé ;

- cette décision n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation ;

- cette décision est entachée d'une erreur de fait ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le préfet ne s'est en outre pas livré à une appréciation globale de la situation du requérant ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour, est insuffisamment motivée, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2022, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. d'Argenson ;

- et les observations de Me Mathis, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant camerounais né le 27 août 2000, est entré irrégulièrement en France le 8 avril 2017 selon ses déclarations. Il a été confié à l'aide sociale à l'enfance le 18 avril 2017, avant de faire l'objet, le 5 juin 2018, d'une mainlevée de cette mesure de placement par le tribunal de grande instance de Chambéry en raison du caractère contrefait de ses documents d'état civil, ce qui ne lui permettait plus de bénéficier d'une présomption de minorité. Le 24 septembre 2019, il a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans la présente instance, il demande l'annulation de l'arrêté du 20 décembre 2021 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer ce titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. Le refus de titre de séjour contesté comporte l'énoncé des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Il satisfait ainsi à l'exigence de motivation prévues par les dispositions de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

3. Il ressort de la motivation de la décision attaquée que le préfet s'est livré à un examen particulier de la demande de titre de séjour présentée par M. A au regard de l'ensemble de sa situation.

4. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. () ".

5. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour portant la mention " salarié " ou

" travailleur temporaire ", présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le cadre de l'examen d'une demande l'admission exceptionnelle au séjour, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans et qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle. Disposant d'un large pouvoir d'appréciation, il doit ensuite prendre en compte la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française.

6. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser à M. A un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Savoie s'est notamment fondé sur la mainlevée de la mesure de placement prononcée par le tribunal de grande instance de Chambéry le 5 juin 2018, résultant de la falsification des actes d'état civil produits par l'intéressé remettant en cause la présomption de minorité dont il bénéficiait.

7. L'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. Il ne résulte, en revanche, pas de ces dispositions que l'administration française doit nécessairement et systématiquement solliciter les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

8. Il en découle que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

9. Il ressort des pièces du dossier que, selon l'avis du 31 mai 2017 de la police aux frontières de Chambéry, produit en défense, le premier acte de naissance fourni par M. A était contrefait. Suite à la transmission par le requérant d'un nouvel acte de naissance, cette autorité a de nouveau conclu, par un avis du 16 avril 2018 également produit en défense, à son caractère contrefait. Par une ordonnance du 5 juin 2018, le tribunal de grande instance de Chambéry, a ordonné la mainlevée du placement de M. A au motif que la présomption de minorité n'était, au vu de ces avis, plus acquise. Si l'intéressé a produit au cours de l'instance un document qu'il présente comme la copie certifiée conforme de son acte de naissance, établi par les services consulaires du Cameroun à Marseille le 12 janvier 2022, ce document, ainsi que le relève le préfet en défense, est postérieur à l'arrêté attaqué et n'a pas pu faire l'objet d'une analyse documentaire. Enfin si l'intéressé soutient qu'il a fait parvenir à la préfecture une copie de son passeport délivré le 14 octobre 2019, ce document, qui a pu être établi sur la base des actes d'état-civil contrefaits, ne constitue pas un acte d'état civil mais un document de voyage pour lequel la présomption de validité résultant des dispositions de l'article 47 du code civil ne s'applique pas. Par suite, le préfet de la Savoie a pu estimer à bon droit, en se fondant sur le motif tiré de l'absence de minorité de M. A à l'occasion de son placement auprès de l'aide sociale à l'enfance entre le 18 avril 2017 et le 5 juin 2018, que M. A ne remplissait pas les conditions requises pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit. Ce motif suffisait à lui seul pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation globale est inopérant.

10. Pour les mêmes motifs que ceux précédemment exposés, l'arrêté contesté n'est pas entaché d'erreurs de fait.

11. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

12. M. A est entré en France le 8 avril 2017 selon ses déclarations. Célibataire sans enfant, il ne démontre pas avoir des liens personnels ou familiaux intenses, anciens et stables en France. S'il soutient que ses parents sont décédés, il ne produit aucun document permettant d'en attester. Il n'établit pas davantage être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident sa sœur et son oncle, et où il a vécu jusqu'à l'âge de 16 ans. Compte tenu de la durée et des conditions du séjour en France de M. A, la décision contestée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, elle ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que cette décision est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

13. Eu égard à ce qui précède, M. A n'est pas fondé à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité du refus de séjour à l'appui de sa demande d'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

14. La décision par laquelle l'autorité administrative a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A étant motivée, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte. Par suite le moyen tiré du défaut de motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

15. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux développés au point 12 du présent jugement.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

16. L'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français n'étant pas démontrée, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination doit être annulée en raison de l'illégalité de ces décisions.

Sur les frais de l'instance :

17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, verse une somme au conseil de M. A au titre des frais liés au litige.

D E C I D E:

Article 1 : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 5 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président rapporteur,

M. d'Argenson, premier conseiller,

Mme Fourcade, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2022.

Le rapporteur,

P.-H. D'ARGENSON

Le président,

C. VIAL-PAILLER

Le greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2202940

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