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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2203156

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2203156

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2203156
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJuge unique 4
Avocat requérantTHALINGER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

D une requête enregistrée le 22 mai 2022 et un mémoire enregistré le 14 juin 2022, M. A B, représenté D Me Thalinger demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 mai 2022 D lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 155 euros D jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence de son signataire ;

- l'obligation de quitter le territoire a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu préalablement à son édiction ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les articles L. 612-1 à L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires.

D un mémoire en défense, enregistré le 13 juin 2022, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés D M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués D les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Pfauwadel, vice-président.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. C, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né en 1985, a été placé en garde à vue le 20 mai 2022 pour des faits d'usage et détention de faux documents administratifs. D un arrêté du même jour, le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

2. Aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable D les institutions, organes et organismes de l'Union. 2. Ce droit comporte notamment : [] le droit de toute personne d'être entendu avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Si les dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas D elles-mêmes invocables D un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement, il résulte toutefois de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

3. Il ressort des pièces du dossier que depuis son arrivée en France, M. B n'a effectué aucune démarche afin de régulariser sa situation administrative. Il ressort des procès-verbaux dressés D la brigade territoriale d'Evian-les-Bains que s'il a été entendu sur des faits de détention et usage d'un faux document administratif, à savoir une pièce d'identité et un permis de conduire belges, il ne ressort pas de ces procès-verbaux qu'au cours des auditions, il a été mis à même de présenter ses observations sur l'irrégularité de sa situation administrative et sur la perspective de son éloignement du territoire français. Dans ces circonstances, M. B est fondé à soutenir que l'arrêté attaqué est intervenu en méconnaissance de son droit d'être entendu. D suite, sans qu'il besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l'obligation de quitter le territoire français édictée à l'encontre de M. B doit être annulée. La décision fixant le pays de destination et l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans doivent être annulées D voie de conséquence.

4. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

5. L'annulation de l'arrêté implique que le préfet de la Haute-Savoie munisse M. B d'une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'à ce que l'autorité territorialement compétente ait à nouveau statué sur son cas. Il est enjoint au préfet de la Haute-Savoie d'y procéder dans le délai de quinze jours, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte. Il appartiendra également au préfet de la Haute-Savoie, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de mettre fin aux mesures de surveillance qui ont été édictées en application de l'article L. 731-3 du même code.

6. Il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. D suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Thalinger, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Thalinger de la somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros lui sera versée.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 20 mai 2022 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Savoie de munir M. B, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'à ce que l'autorité territorialement compétente ait à nouveau statué sur son cas.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Thalinger renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Thalinger, avocat de M. B, une somme de 900 en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Thalinger et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public D mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

T. C La greffière,

L. Rouyer

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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