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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2203377

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2203377

mardi 13 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2203377
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 juin 2022 et le 7 juin 2022, M. A B, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n°2022-GEC 92 du 17 avril 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a désigné le pays de destination avec interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement, de réexaminer sa situation après remise d'une autorisation provisoire de séjour;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé, ce qui révèle un défaut d'examen particulier de sa situation;

- le refus implicite d'un titre de séjour santé n'est pas motivé et l'absence de prise en compte de sa demande méconnaît le principe de bonne administration ;

- le refus implicite d'un titre de séjour santé est entaché d'un vice de procédure, faute de saisine préalable de l'OFII ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article L. 423-23 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- elle méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire n'est pas motivée spécifiquement ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle est disproportionnée ;

- l'interdiction de retour est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire et de la décision lui refusant un délai de départ volontaire;

- les motifs sont entachés d'erreur de fait, dans la mesure où n'ayant jamais eu connaissance d'une précédente obligation de quitter le territoire prise à son encontre, il ne saurait lui être reproché de s'y être soustrait ;

- elle méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, son état de santé constituant une circonstance humanitaire au sens de cet article ;

- elle est insuffisamment motivée au regard de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle est disproportionnée.

Par un mémoire enregistré le 5 août 2022, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 août 2022 :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Huard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen né le 1er janvier 1988, déclare être entré en France le 4 septembre 2016. A la suite du rejet de sa demande d'asile, en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile le 14 novembre 2018, le préfet de l'Isère a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français le 20 juin 2019. M. B a par ailleurs déposé, le 10 novembre 2021, une demande de titre de séjour sur le double fondement de sa vie privée et de son état de santé. Par l'arrêté attaqué du 17 avril 2022, le préfet de l'Isère a opposé un refus à cette demande, l'a obligé à quitter le territoire sans délai en fixant le pays de destination avec interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction:

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'exigence de motivation instituée par les articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration s'applique à l'énoncé des seuls motifs sur lesquels l'administration entend faire reposer sa décision. Il suit de là que l'arrêté attaqué n'est pas entaché d'une insuffisance de motivation pour ne pas comporter le rappel d'éléments que le requérant regarde comme lui étant favorables et sur lesquels l'auteur de l'arrêté ne s'est pas fondé. La motivation de l'arrêté attaqué ne révèle par ailleurs pas un défaut d'examen particulier de la situation de M. B.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

3. Il ressort des pièces du dossier que par une attestation signée le 15 novembre 2021, M. B a renoncé à se prévaloir de son état de santé qui motivait sa demande de titre de séjour fondée sur l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, en l'absence de demande sur ce fondement, M. B ne saurait utilement soutenir que cet arrêté, en tant qu'il refuserait implicitement un titre de séjour pour raison de santé, serait entaché d'un vice de procédure, d'un défaut de motivation, ou méconnaîtrait le principe de bonne administration.

4. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () "./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

5. N'ayant pas retiré le pli recommandé contenant l'obligation de quitter le territoire français de 2019, M. B a pu ne pas en avoir connaissance, de sorte que le préfet de l'Isère, qui ne fait valoir aucune remise en main propre de l'obligation de quitter le territoire français, n'est pas fondé à soutenir que l'attitude du requérant consistant à ne pas exécuter cette décision témoignerait, de sa part, d'une mauvaise insertion dans la société française.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France à l'âge de 28 ans. A supposer même que les mauvais traitements de sa famille adoptive soient à l'origine de son départ de Guinée, il n'en demeure pas moins qu'il y conserve de fortes attaches, à savoir ses deux enfants mineurs. Par ailleurs, ni l'implication associative certaine dont il a fait preuve, ni la présence alléguée en France de ses deux frères, avec lesquels il n'a pas vocation à vivre, ne suffisent à caractériser l'existence de liens intenses et stables en France. Enfin, son insertion professionnelle n'est pas assurée par la promesse d'embauche produite et les motifs médicaux généraux invoqués ne relèvent pas, en tant que tels, des dispositions et stipulations précitées. Dans ces conditions, le préfet de l'Isère, qui aurait pris la même décision s'il ne s'était pas fondé sur le motif cité au point 5, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris le refus de titre attaqué et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté par les motifs énoncés au point précédent.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

8. L'exception d'illégalité du refus de titre ainsi que les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, directement invoqués contre l'obligation de quitter le territoire français, doivent être écartés par les motifs exposés aux points précédents.

9. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

10. Le seul certificat médical produit daté du 31 mai 2022 est postérieur à la décision attaquée et son caractère général ne fait au demeurant pas ressortir que l'état de santé de M. B nécessiterait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le moyen tiré des dispositions précitées de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

11. M. B ne cite pas de textes à l'appui de son affirmation selon laquelle le refus de délai de départ volontaire devrait faire l'objet d'une motivation spécifique. Le moyen tiré du défaut de motivation n'est donc pas assorti des précisions nécessaires pour en apprécier le bien-fondé alors au surplus que l'arrêté fait l'objet d'une motivation suffisante au regard de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'absence de délai de départ volontaire serait incompatible avec le suivi médical de M. B. Par ailleurs, les caractéristiques de ses attaches en France, explicitées au point 6, ne sont pas non plus de nature à révéler une disproportion de la mesure au regard de la situation du requérant. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit dès lors être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

13. En premier lieu, l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ainsi que les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, directement invoqués contre l'interdiction de retour sur le territoire français, doivent être écartés par les motifs exposés aux points précédents.

14. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour./ Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français./ Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Il incombe à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet.

15. D'une part, l'état de santé du requérant, décrit très succinctement dans le cadre de la présente instance, ainsi qu'il a déjà été dit, ne constitue pas " une circonstance humanitaire " au sens des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors au surplus qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet disposait pour instruire la demande de M. B d'un quelconque élément relatif à son état de santé.

16. D'autre part, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que le préfet de l'Isère a examiné la situation du requérant et s'est fondé, pour déterminer la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, sur un ensemble de critères, tels que prévus par l'article L. 612-10, notamment l'absence de menace à l'ordre public, de la durée de sa présence en France, de la nature de ses liens sociaux et familiaux en France et de la précédente mesure d'éloignement émise à son encontre. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

17. En troisième lieu, si M. B a pu être dans l'ignorance de l'existence de l'obligation de quitter le territoire français édictée en 2019, ainsi qu'il a été dit au point 5, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'elle lui a été adressée par pli recommandé avec accusé de réception qui a été retourné à l'administration en juillet 2019 avec la mention " pli avisé et non réclamé ", de sorte qu'en l'absence de tout débat sur les conditions d'envoi du pli, cette décision doit être regardée comme ayant été régulièrement notifiée à M. B, avec toutes les conséquences de droit en découlant. Le constat que M. B n'a ni contesté ni exécuté une précédente obligation de quitter le territoire énoncé par le préfet de l'Isère parmi les motifs de fait fondant l'interdiction de retour n'est donc pas entaché d'inexactitude. Les moyens tirés de l'erreur de fait ou de la méconnaissance des dispositions citées au point 14 doivent dès lors être écartés. En limitant la durée de cette mesure à un an, le préfet de l'Isère n'a par ailleurs pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation ou méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

19. Les conclusions présentées par M. B, la partie perdante, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Huard et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 30 août 2022, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

Mme Frapolli, premier conseiller,

Mme Fourcade, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2022.

Le rapporteur,

I. C

Le président,

C. VIAL-PAILLER

La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2203377

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