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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2203590

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2203590

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2203590
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSERGENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 9 juin et le 16 août 2022, Mme F C, représentée par Me Sergent, demande au tribunal :

- d'annuler l'arrêté du 21 avril 2022 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé la destination d'éloignement en cas de non-respect de ce délai de départ volontaire ;

- à titre principal, d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sous astreinte de 100 euros par jour de retard passé le délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, lui délivrer un récépissé valant autorisation provisoire de séjour et de travail sous astreinte de 100 euros par jour de retard passé la notification du jugement ;

- à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et, sous astreinte de 100 euros par jour de retard passé la notification du jugement à intervenir, lui donner un rendez-vous en préfecture pour le dépôt d'une demande de titre de séjour ainsi qu'un récépissé valant autorisation provisoire de séjour et de travail, et de lui notifier une nouvelle décision ;

- de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le signataire de l'arrêté ne justifie pas d'une délégation ;

- la commission du titre de séjour aurait dû être saisie en application de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté méconnaît les articles L. 423-7, L. 423-8 et L. 611-3 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté viole les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'arrêté viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté méconnaît l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au vu des conséquences manifestement excessives sur sa situation.

Par des mémoires en défense enregistrés le 28 juillet et le 25 août 2022, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Bailleul, premier conseiller et constaté l'absence des parties.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante camerounaise née en mai 1992, est entrée en France le 6 septembre 2015 sous couvert d'un visa de long séjour valable jusqu'au 31 août 2016 portant la mention " étudiant " et a séjourné régulièrement en France en cette qualité jusqu'en 2021. Le 22 février 2021, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour en qualité d'étudiante et s'est prévalue de la naissance de sa fille, reconnue le 27 janvier 2021 par un ressortissant français. Par l'arrêté attaqué du 21 avril 2022, le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours.

2. L'arrêté du 21 avril 2022 est signé par Mme A, directrice de la citoyenneté et de la légalité à la préfecture de la Savoie, qui disposait d'une délégation régulièrement publiée à cet effet.

Sur la décision de refus de titre de séjour :

3. Aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. "

4. Mme C qui a validé une maîtrise de droit public à l'issue de l'année universitaire 2015-2016 et a obtenu un diplôme de deuxième année de master mention " droit international et européen " à l'université d'Angers en 2017, s'est présentée sans succès à l'examen d'entrée à l'école d'avocat au cours des quatre années suivantes et n'a justifié d'aucune inscription au titre de l'année 2021-2022. Dans ces conditions, le préfet qui a estimé qu'elle ne justifiait pas du caractère réel et sérieux des études poursuivies depuis 2017, n'a pas méconnu les dispositions citées au point précédent. Si la requérante soutient qu'elle souhaitait s'inscrire à un diplôme d'université délivré par l'université de Montpellier en septembre 2022 mais qu'elle n'a pu concrétiser ce projet en raison du coût de la formation, cette circonstance, à la supposer établie, est sans incidence sur la décision prise par le préfet.

5. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. " Selon l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. "

6. L'enfant de Mme C, né le 23 octobre 2020, a été reconnu le 27 janvier 2021 par M. E, ressortissant français né en novembre 1966. Il ressort des pièces du dossier que ce dernier, domicilié en Seine-et-Marne, a peu de contacts avec sa fille qui réside en Savoie et n'a pas été en mesure de dire à quelle date il avait vu sa fille pour la première fois. Il est, par ailleurs, constant qu'il n'a jamais eu de vie commune avec la mère de l'enfant. M. E vit séparé de sa première épouse avec laquelle il a eu quatre enfants, lesquels résident aux Antilles et ne sont pas informés de la naissance de l'enfant. Il ressort en outre des explications apportées par ce dernier lors de son entretien avec les services de la police aux frontières de Chambéry en août 2021, qu'il a sollicité la délivrance d'une carte d'identité française pour sa fille à la demande de la mère de l'enfant. La requérante justifie de trois versements d'une cinquantaine d'euros effectués par M. E au cours de l'année 2021 et se prévaut d'achats de vêtements que ce dernier aurait effectués pour l'enfant au cours de la même année. Il ne résulte cependant pas de ces différents éléments que M. E qui a reconnu l'enfant trois mois après sa naissance, entretiendrait des liens avec lui et contribuerait effectivement à son entretien et à son éducation. Par suite en refusant de délivrer un titre de séjour à Mme C sur ce fondement, le préfet n'a pas méconnu les dispositions citées au point 5.

7. Mme C séjourne régulièrement en France depuis plus de six ans à la date de la décision. Toutefois, les titres qui lui ont été délivrés entre septembre 2015 et mars 2021 ne lui donnaient pas vocation à se maintenir durablement sur le territoire. Par ailleurs, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que sa fille âgée de dix-huit mois, reconnue par un ressortissant français, n'entretient pas de lien particulier avec son père qui vit en région parisienne. En outre, si elle se prévaut de sa relation avec un compatriote titulaire d'une carte de séjour temporaire valable jusqu'en février 2023 et de la naissance de leur enfant en juillet 2022, rien ne s'oppose à la recomposition de la cellule familiale au Cameroun d'où ils sont tous deux originaires. Dans ces conditions, l'arrêté du 19 avril 2022 ne porte pas à la vie privée et familiale de Mme C une atteinte disproportionnée et ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Eu égard à l'absence de lien entre la fille de Mme C, de nationalité française, et le père de l'enfant, l'arrêté ne porte pas atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant.

9. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () ".

10. Si le bénéfice de ces dispositions protectrices est subordonné à la condition que l'étranger se prévalant de sa qualité de parent d'enfant français contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, cette condition, propre à l'étranger visé par les dispositions du 5° de l'article L. 611-3, n'implique pas que l'autre parent apporte également cette contribution. Le préfet ne soutient pas que Mme C ne remplirait pas les conditions exigées par ces dispositions. Par suite, la requérante est fondée à soutenir qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français le préfet de la Savoie a méconnu les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a ainsi entaché d'illégalité sa décision.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme C est seulement fondée à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire et celle fixant le pays de destination doivent être annulées.

12. L'exécution du présent jugement implique que le préfet procède à un nouvel examen de la situation de l'intéressée et prenne une nouvelle décision dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

13. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Sergent, avocate de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er :L'arrêté du 21 avril 2022 est annulé en tant qu'il oblige Mme C à quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixe le pays de destination.

Article 2 :Il est enjoint au préfet de la Savoie de réexaminer la situation de Mme C et de prendre une nouvelle décision dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 :L'Etat versera à Me Sergent une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié à Mme F C, à Me Sergent et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 2 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme B et Mme D, assesseurs.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 202Le rapporteur,

C. B

Le président,

T. Pfauwadel

La greffière,

C. Billon

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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