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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204042

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204042

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204042
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCOMBES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés le 1er juillet 2022 et le 5 juillet 2022, M. B E, représenté par Me Combes, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 juin 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 29 juin 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'une semaine à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de supprimer toute mention dans le fichier Schengen ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son avocat d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur l'absence de délai de départ volontaire :

- cette décision est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français ;

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- le préfet a commis une erreur de droit en prononçant une nouvelle interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de la durée de sa présence en France et de l'absence de menace à l'ordre public ;

Sur l'assignation à résidence :

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2022, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et du citoyen ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu les observations de Me Combes, représentant M. E et de M. E en présence de Mme C D , interprète en langue albanaise.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant du Kosovo, est entré irrégulièrement en France le 28 avril 2014. Il a présenté une demande d'asile, rejetée par l'OFPRA par une décision du 11 septembre 2014, confirmée par la CNDA par une décision du 2 avril 2015. Il a fait l'objet de deux obligations de quitter le territoire français le 24 septembre 2014 puis le 7 novembre 2011, non contestées. Il a fait l'objet d'une troisième obligation de quitter le territoire français prise le 18 octobre 2018 dont la légalité a été confirmée tant par le tribunal administratif de Lyon par un jugement du 14 mai 2019 que par la cour administrative d'appel de Lyon par un arrêt du 19 décembre 2019. Il a fait l'objet d'un refus de titre de séjour pris le 21 janvier 2021 assorti d'une nouvelle obligation de quitter le territoire français et d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, décisions toutes jugées légales par le tribunal administratif de Lyon par un jugement du magistrat désigné du 28 janvier 2021 et un jugement collégial du 9 mars 2022. Par deux arrêtés du 29 juin 2022, le préfet de la Haute-Savoie, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une nouvelle interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, M. E demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. E, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions attaquées :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et le refus de lui accorder un délai de départ volontaire :

3. En premier lieu, M. E fait valoir qu'il vit en France depuis 2014, avec son épouse et ses deux enfants, nés les 5 juillet 2005 et 7 mai 2010, un troisième enfant étant né en France le 2 octobre 2019, et que la famille est bien intégrée sur le territoire national, dès lors que ses deux aînés poursuivent une scolarité normale, qu'il exerce lui-même le métier de peintre depuis janvier 2021, d'abord en CDD puis en CDI à compter du 1er septembre 2021 et que son épouse suit des cours de français. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant a fait l'objet de quatre mesures d'éloignement, édictées les 24 septembre 2014, 7 novembre 2016, 18 octobre 2018 et 21 janvier 2021, et s'est maintenu sur le territoire en dépit de ces décisions. Par ailleurs, alors que les époux partagent la même nationalité, il n'est pas établi, ni même allégué, que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer au Kosovo, pays dans lequel l'intéressé a vécu jusqu'à l'âge de 33 ans et où il ne démontre pas être dépourvu de toute attache familiale. Dans ces conditions, et compte tenu notamment des conditions du séjour en France de M. E, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

4. En deuxième lieu, et ainsi qu'il a été dit précédemment, il n'est pas établi que la cellule familiale ne pourrait se reconstituer au Kosovo, pays dans lequel les deux plus grands enfants du couple pourront poursuivre leur scolarité et le plus jeune enfant pourra débuter sa scolarité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

5. Il résulte de ce qui précède que le moyen soulevé par la voie de l'exception et tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

6. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

7. Aucun délai de départ n'ayant été accordé à M. E, il est dans la situation, prévue par les dispositions précitées où l'administration assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français en l'absence de circonstances humanitaires y faisant obstacle et ne procède à un examen de la situation d'ensemble de l'étranger que pour fixer la durée de ladite interdiction. En l'espèce, M. E n'invoque aucune circonstance humanitaire faisant obstacle au prononcé d'une interdiction de retour. En revanche, il ressort des pièces du dossier que M. E a fait déjà l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, prononcée le 21 janvier 2021, qui n'est pas devenue caduque par l'effet de l'écoulement du temps et n'est pas retirée ou abrogée par le présent arrêté. En outre, il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Haute-Savoie aurait entendu faire application de la possibilité de prolongation de l'interdiction de retour sur le territoire français prévue par l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'arrêté ne vise pas. Dans ces conditions, en prononçant une nouvelle interdiction de retour de deux ans portant le nombre total d'années d'interdiction à quatre, le préfet de la Haute-Savoie a méconnu les dispositions précitées et l'interdiction de retour sur le territoire français en litige doit donc être annulée en tant qu'elle excède un an.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

8. Il résulte de ce qui précède que le moyen soulevé par la voie de l'exception et tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'annulation partielle de l'interdiction de retour sur le territoire français n'implique ni la délivrance d'un titre de séjour ni l'effacement des mentions figurant dans le fichier Schengen. Les conclusions à fin d'injonction doivent donc être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par M. E au titre des frais exposés dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'interdiction de retour sur le territoire français est annulée en tant qu'elle excède la durée d'un an.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, à Me Combes et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La magistrate désignée,

E. ALa greffière,

L. BOURECHAK

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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