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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204126

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204126

dimanche 31 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204126
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantKALED

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juillet 2022, Mme E D, représentée par Me Kaled, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 juin 2022 par lequel le préfet de l'Isère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère à titre principal de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de dix jours à compter de la décision à intervenir et à titre subsidiaire de réexaminer dans le délai d'un mois sa demande de titre et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat au profit de son conseil la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit en ce qu'il méconnait l'article L.423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L.423-23 du code ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il méconnait l'article L.435-1 du code.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 25 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 octobre 2023.

Vu :

- la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Aubert a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E D, ressortissante comorienne née le 27 juillet 1961, est entrée régulièrement à Mayotte le 17 décembre 1994 puis en France métropolitaine au mois de juin 2016. Elle est la mère de l'enfant Ben Charafoudine, né le 5 mai 2010, de nationalité française. Elle a bénéficié de titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dont elle a demandé le renouvellement le 5 juin 2019 en sa qualité de parent d'enfant français. Par arrêté du 15 juin 2022 dont elle demande l'annulation, le préfet de l'Isère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1.

3. Si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement du présent article, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte de séjour temporaire sollicitée par la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

4. En l'espèce, il ressort de l'acte de naissance de l'enfant Ben Charafoudine A C, né le 5 mai 2010, qu'il a été reconnu par son père français le 7 mai 2010. Pour refuser le renouvellement du titre de séjour de Mme D, le préfet de l'Isère s'est fondé sur la circonstance que la reconnaissance de paternité de l'enfant Ben Charafoudine aurait été obtenue par fraude au motif qu'il ressort de l'application de gestion des dossiers de ressortissants étrangers que M. A C serait marié depuis 2010, aurait eu d'autres enfants entre 1998 et 2019 et aurait reconnu un autre enfant dont la mère, Mme B, hébergerait la requérante. Toutefois, il ressort des comptes-rendus d'entretiens administratifs de Mme D, de Mme B et de M. A C que leurs déclarations ne présentent pas de contradictions ou discordances suspectes, que l'enfant Ben Charafoudine est né avant le mariage de son père avec Mme B, que l'enfant a été accueilli chez son père et Mme B quand il était petit, que la cohabitation entre Mme D et Mme B permet au fils de Mme D et à la fille de Mme B, Rafda, nés du même père, d'être élevés ensemble. M. A C revendique sa paternité des deux enfants et indique souhaiter en demander la garde. Au regard de ces éléments, les indices retenus par le préfet n'apparaissent pas suffisamment précis et concordants pour considérer que la fraude est caractérisée.

5. Il résulte de ce qui précède que le préfet a commis une erreur d'appréciation dans l'existence d'une fraude entachant la filiation paternelle de l'enfant de la requérante. Par suite, Mme D est fondée à obtenir l'annulation de l'arrêté lui refusant le renouvellement de son titre de séjour en sa qualité de parent d'enfant français, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. Le présent jugement implique nécessairement que le préfet de l'Isère délivre un titre de séjour à Mme D en sa qualité de parent d'enfant français et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu de lui fixer à cet effet des délais d'exécution respectifs de trois mois et huit jours. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

7. Il y a lieu d'admettre provisoirement Mme D à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Kaled, avocat de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Kaled de la somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros sera versée à Mme D.

DÉCIDE :

Article 1er : Mme D est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 15 juin 2022 du préfet de l'Isère est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à Mme D une autorisation provisoire de séjour et un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans des délais respectifs de huit jours et de trois mois suivant la notification du jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Kaled renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Kaled, avocat de Mme D, une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros sera versée à Mme D.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à Mme E D, à Me Kaled et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 18 décembre 2023 à laquelle siégeaient :

M. Wyss, président,

Mmes F et Aubert, premières conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2023.

La rapporteure,

E. Aubert

Le président,

JP. Wyss

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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