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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204162

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204162

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204162
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBORGES DE DEUS CORREIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I) Par une requête, enregistrée sous le n°2204162, le 5 juillet 2022, et des mémoires, enregistrés les 27 octobre 2023 et 27 novembre 2023, Mme A E épouse C, représentée par Me Borges de Deus Correia, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet de la Savoie a rejeté sa demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure ;

- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 septembre 2023 et 16 novembre 2023, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir :

- que la requête est tardive ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

II) Par une requête, enregistrée sous le n°2402786, le 22 avril 2024, Mme A E, épouse C, représentée par Me Borges de Deus Correia, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 décembre 2023 par lequel le préfet de la Savoie a rejeté sa demande de titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la compétence de l'auteur de l'arrêté n'est pas rapportée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation et notamment de sa demande en qualité d'étranger malade ;

- l'arrêté méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2024, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par des décisions du 13 juin 2022 et du 10 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beytout,

- et les observations de Me Borges de Deus Correia, avocat de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante bosnienne née en 1975, est entrée irrégulièrement en France le 30 juin 2016. Elle a présenté une demande d'asile, rejetée par l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides par une décision du 13 décembre 2016, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile par une décision du 27 février 2017. Elle a obtenu des autorisations provisoires de séjour à compter du 9 juillet 2018. Le 9 novembre 2020, elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la requête n°2204162, elle demande l'annulation de la décision implicite de rejet de cette demande. Le 23 janvier 2023, elle a présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet de la Savoie a rejeté cette demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi par un arrêté du 21 décembre 2023 dont elle demande l'annulation dans la requête enregistrée sous le n°2402786.

2. Les requêtes concernent la situation d'une même personne, présentent à juger des questions identiques et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de rejet de la demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade :

Sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense ;

3. En premier lieu, le préfet de la Savoie a saisi le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui a rendu deux avis sur l'état de santé de Mme C les 14 janvier 2021 et 20 janvier 2023. Par suite, Mme C n'est pas fondée à soutenir que le refus est entaché d'un vice de procédure.

4. En deuxième lieu, aux termes du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers applicable à la date de la décision implicite, née le 9 mars 2021 : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : ()/ 11° A l'étranger résidant habituellement en France, si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La condition prévue à l'article L. 313-2 n'est pas exigée. La décision de délivrer la carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. Chaque année, un rapport présente au Parlement l'activité réalisée au titre du présent 11° par le service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ainsi que les données générales en matière de santé publique recueillies dans ce cadre ".

5. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte-tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'accès possible à un traitement approprié dans le pays de renvoi. La partie qui justifie d'un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, s'il peut ou non bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

6. Dans son avis du 20 janvier 2023, le collège des médecins de l'OFII a estimé que l'état de santé de Mme C ne nécessitait pas une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité.

7. Mme C ne produit aucune pièce de nature à établir que le défaut de prise en charge de sa pathologie est de nature à entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

8. En troisième lieu, Mme C, entrée en 2016, séjourne régulièrement en France depuis six ans. Toutefois son époux, de même nationalité, fait également l'objet d'une mesure d'éloignement jugée ce jour. Elle ne justifie d'aucune insertion professionnelle stable en France. Enfin, elle a vécu jusqu'à l'âge de quarante et un ans en Bosnie où elle conserve nécessairement des attaches, à supposer même que ses deux enfants majeurs résident désormais respectivement en Slovénie et en Allemagne. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C contre la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 21 décembre 2023 :

10. En premier lieu, l'arrêté a été signé par Mme D B, directrice de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, qui disposait d'une délégation de signature concernant la police des étrangers, consentie par un arrêté du 19 décembre 2023 publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Savoie. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

11. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Savoie a procédé à un examen particulier de la situation de Mme C. Il ressort des pièces du dossier que le 23 janvier 2023, Mme C a sollicité la délivrance d'un titre de séjour uniquement sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le préfet de la Savoie n'était pas tenu de répondre à une demande de titre de séjour présentée en 2020 sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le moyen tiré du défaut d'examen particulier de sa demande doit être écarté.

12. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 4121. [] ".

13. Mme C n'invoque aucune considération humanitaire, ni motif exceptionnel de nature à justifier la délivrance d'une carte de séjour temporaire sur le fondement des dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers doit être écarté.

14. En quatrième lieu, comme indiqué précédemment, Mme C, entrée en 2016, séjourne régulièrement en France depuis six ans. Toutefois son époux, de même nationalité, fait également l'objet d'une mesure d'éloignement jugée ce jour. Elle ne justifie d'aucune insertion professionnelle stable en France. Enfin, comme il a été indiqué plus haut, elle a vécu jusqu'à l'âge de 41 ans en Bosnie où elle conserve nécessairement des attaches, à supposer même que ses deux enfants majeurs résident désormais respectivement en Slovénie et en Allemagne. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale et n'est pas davantage fondée à soutenir qu'il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C contre l'arrêté du 21 décembre 2023 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

16. Les conclusions à fin d'annulation de Mme C devant être rejetées, il s'ensuit que doivent l'être également, ses conclusions à fin d'injonction, puisque la présente décision n'appelle ainsi aucune mesure d'exécution.

17. Ses conclusions tendant à ce que soit mise à la charge de l'Etat une somme en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées, ces dispositions faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°2204162 et n°2402786 de Mme C sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E épouse C, et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Beytout, première conseillère,

Mme Paillet-Augey, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

E. BEYTOUT

Le président,

P. THIERRYLa greffière,

A. ZANON

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2204162-2402786

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