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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204459

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204459

jeudi 11 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204459
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 juillet 2022, le préfet de l'Isère demande au tribunal :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion sans délai de Mme E B A du lieu d'hébergement qu'elle occupe indûment à l'adresse suivante : Huda Adoma, 129 rue du Progrès à Seyssinet-Pariset (38170) ;

2°) d'autoriser le recours à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée de l'intéressée ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles à la société Adoma, gestionnaire, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme B A, à défaut pour celle-ci d'avoir emporté ses effets personnels.

Il soutient que :

- le juge administratif est compétent pour statuer sur la requête ;

- la requête est recevable ;

- la mesure sollicitée présente un caractère d'urgence et d'utilité dès lors que le maintien dans les lieux fait obstacle à la prise en charge des nouveaux demandeurs d'asile, pour lesquels les lieux d'hébergement sont saturés.

- la demande d'expulsion, présentée en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne se heurte à aucune contestation sérieuse dès lors que Mme B A a été définitivement déboutée de sa demande d'asile et qu'elle occupe irrégulièrement un lieu d'hébergement, malgré une mise en demeure d'avoir à le quitter.

Par un mémoire enregistré le 9 août 2022, Mme B A, représentée par Me Huard, conclut :

- à titre principal, au rejet de la requête ;

- à titre subsidiaire, à ce qu'un délai de départ de six mois lui soit accordé pour quitter les lieux et qu'il soit enjoint au préfet de lui proposer un hébergement dans le cadre du droit à l'hébergement opposable.

Elle soutient que :

- la demande du préfet ne présente aucun caractère d'urgence ;

- le directeur du lieu d'hébergement n'a pas été consulté, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les modalités de la mesure d'expulsion méconnaissent le principe de proportionnalité tel que défini par l'article 8§2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3§1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et sont de nature à porter atteinte à sa dignité et au droit au respect de son domicile ;

- les modalités de la mesure d'expulsion méconnaissent les articles L. 345-2, L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles en ce qu'aucun délai ne soit prévu, ni hébergement ne soit proposé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Paquet, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 août 2022 :

- le rapport de M. C,

- les observations de M. D, représentant le préfet de l'Isère,

- les observations de Me Huard, avocat de Mme B A.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, de nationalité angolaise, a été admise au centre d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile géré par l'association Adoma situé 129 rue du Progrès à Seyssinet-Pariset le 19 mars 2019. Sa demande d'asile ayant été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 24 août 2021, le directeur territorial de l'office français de l'immigration et de l'intégration lui a adressé, le 18 octobre 2021, une notification de sortie de son lieu d'hébergement. Elle s'y est toutefois maintenue en dépit d'une mise en demeure de quitter les lieux prononcée à son encontre le 17 mars 2022 par le préfet de l'Isère. Par la présente requête, celui-ci demande au juge des référés, saisi en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion sans délai de Mme B A du logement géré par l'association Adoma et d'autoriser, en cas de besoin, le recours à la force publique pour procéder à l'évacuation des lieux.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête du préfet de l'Isère, il y a lieu d'accorder l'aide juridictionnelle provisoire à Mme B A en application de l'article 20 de la loi du 11 juillet 1991.

Sur les conclusions du préfet de l'Isère :

3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".4Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. () La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

4. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. Le préfet de l'Isère expose qu'au 3 mai 2022, le département de l'Isère dispose de 2 328 places d'hébergement, contre 1 431 places en 2017. A cette même date, le taux d'occupation du dispositif était de 99,02 % et celui des dispositifs HUDA et CADA respectivement de 99,4 % et 98,6 %, le taux de vacance correspondant à des logements qui nécessitent d'importants travaux avant d'être réattribués. Enfin, 9,6 % des places sont occupées par des personnes dont la demande d'asile a été définitivement rejetée alors que 814 demandeurs d'asile éligibles aux conditions matérielles d'accueil sont en attente d'un hébergement. L'inexactitude matérielle de ces faits ne résulte pas de l'instruction. Ainsi, compte tenu de la saturation du dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile, le préfet est fondé à soutenir qu'il est utile et urgent que la personne dont la demande d'asile a été définitivement rejetée quitte l'hébergement dans lequel elle se maintient sans droit ni titre pour permettre l'accueil de nouveaux demandeurs d'asile.

6. Mme B A ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicables aux seuls demandeurs d'asile et non aux personnes dont la demande d'asile a été définitivement rejetée pour faire valoir qu'il n'est pas établi que le directeur de son lieu d'hébergement a été consulté préalablement à la mesure d'expulsion sollicitée, en méconnaissance de cet article.

7. Il ne résulte pas de l'instruction que la mesure sollicitée soit disproportionnée au regard de l'impératif général poursuivi par le préfet tenant à l'accueil des demandeurs d'asile dans un contexte de saturation de ce dispositif, ni ne méconnaisse l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, alors que Mme B A, comme dit ci-dessus, a été déboutée définitivement de sa demande d'asile, qu'elle ne justifie pas avoir effectué les démarches en vue de se conformer à son obligation de quitter le logement et qu'elle avait été informée de son obligation de quitter les lieux à l'issue de l'instruction de sa demande d'asile. Par suite, la mesure sollicitée par le préfet de l'Isère ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse.

8. La circonstance que celle-ci se trouverait dans une situation de très grande précarité, se retrouvant à la rue avec son enfant en bas âge ne suffit pas à faire obstacle à l'expulsion d'un hébergement dédié aux demandeurs d'asile, indépendante de la procédure d'hébergement d'urgence prévue par les dispositions des articles L. 345-2 et suivants du code de l'action sociale et des familles. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse ". L'article L. 345-2-2 dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Et selon l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

9. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence sauf circonstances exceptionnelles.

10. Il résulte de l'instruction que la requérante vit seule avec sa fille de quatre ans. Il y a lieu par suite de lui accorder un délai de quinze jours pour quitter son logement à compter de la notification de la présente ordonnance et il appartiendra aux autorités de l'Etat de proposer à Mme B A à sa sortie du centre d'hébergement un lieu d'hébergement susceptible de l'accueillir avec son enfant. En l'absence de départ volontaire, le préfet de l'Isère est autorisé de faire procéder à son évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques du défendeur, les biens meubles qui se trouveraient dans les lieux.

ORDONNE :

Article 1er : Mme B A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à Mme B A de quitter le logement qu'elle occupe, Huda Adoma, 129 rue du Progrès à Seyssinet-Pariset (38170), dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il appartiendra aux autorités de l'Etat de lui proposer à sa sortie du centre d'hébergement un lieu d'hébergement susceptible de l'accueillir avec son enfant.

Article 3 : En l'absence de départ volontaire de Mme B A, le préfet de l'Isère pourra procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques de Mme B A, les biens meubles qui se trouveraient dans les lieux.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et à Mme E B A. Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 11 août 2022.

La juge des référés,

D. C

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2204459

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