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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204580

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204580

mercredi 3 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204580
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 juillet 2022 et le 2 août 2022, M. A B, représenté par Me Lantheaume, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un rendez-vous en vue de déposer sa demande de titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de réexaminer sa situation dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'urgence :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision attaquée le place dans l'impossibilité de régulariser sa situation administrative alors qu'il est le conjoint d'une ressortissante française et qu'il peut ainsi se voir délivrer de plein droit une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ".

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

- la décision en litige est entachée d'un défaut de motivation ;

- la décision contestée méconnaît les articles L. 411-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision litigieuse est illégale en ce que sa demande tendant à obtenir un rendez-vous afin de déposer une demande de titre de séjour n'entrait pas dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et était soumise à l'obligation de présentation personnelle de l'étranger ;

- la décision contestée est entachée d'erreur de droit en ce que le préfet ne peut lui opposer la précédente décision portant interdiction de retour sur le territoire français ;

- la décision litigieuse est entachée d'erreur de droit, dès lors que le préfet s'est senti lié par la précédente décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juillet 2022, le préfet de l'Isère conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet au fond.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors qu'elle est dirigée contre une décision inexistante ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête, enregistrée le 21 juillet 2022, sous le n° 2204578 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le décret n° 2021-313 du 24 mars 2021 ;

- l'arrêté 27 avril 2021 pris en application de l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatif aux titres de séjour dont la demande s'effectue au moyen d'un téléservice ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Beauverger, conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 3 août 2022, à 11 heures 15, tenue en présence de M. Morand, greffier d'audience :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Lantheaume, pour M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, en présence de M. B et de son épouse, et modifie ses conclusions à fin d'injonction afin qu'il soit enjoint au préfet de l'Isère de lui fixer un rendez-vous afin que M. B puisse déposer une demande de titre de séjour.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application des dispositions de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 7 avril 1993, déclare être entré en France en octobre 2017, muni d'un passeport et d'une carte de séjour obtenue en Italie lui permettant d'entrer et de circuler sur le territoire français pendant une durée de trois mois. A l'issue de cette période, il n'a entrepris aucune démarche en vue de régulariser sa situation administrative. Par un arrêté du 6 janvier 2020, le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. M. B a sollicité, par courriel du 13 mai 2022, par l'intermédiaire de son conseil, un rendez-vous auprès de la préfecture de l'Isère en vue de déposer sa demande de titre de séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française. Devant le silence gardé par la préfecture sur cette demande, des relances ont été effectuées les 23 mai, 7 juin et 20 juin 2022, sans succès. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés de suspendre l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un rendez-vous en préfecture en vue de déposer sa demande de titre de séjour.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

3. D'une part, aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. / () "

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 421-2 du code de justice administrative : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. Toutefois, lorsqu'une décision explicite de rejet intervient avant l'expiration de cette période, elle fait à nouveau courir le délai de recours. / () "

5. M. B soutient que l'absence de réponse du préfet de l'Isère à son courriel du 13 mai 2022 par lequel il a sollicité, par l'intermédiaire de son conseil, un rendez-vous en vue de déposer sa demande de titre de séjour a fait naître une décision implicite de refus. En défense, le préfet de l'Isère oppose une fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité de la requête, dès lors qu'en application de l'article R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision implicite de rejet naît au terme d'un délai de quatre mois. Toutefois, les dispositions des articles R. 432-1 et R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont trait au silence gardé par l'autorité administrative sur une demande de titre de séjour et non pas au silence gardé par cette dernière sur une demande de rendez-vous en vue de déposer une demande titre de séjour. En conséquence, le silence gardé par le préfet de l'Isère pendant un délai de deux mois au courriel adressé le 13 mai 2022 par M. B a fait naître une décision implicite de refus de délivrance d'un rendez-vous en préfecture en vue de déposer une demande de titre de séjour en application des dispositions de l'article R. 421-2 du code de justice administrative. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

7. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

8. En l'espèce, la décision en litige fait obstacle à ce que M. B puisse déposer sa demande de titre de séjour et soit mis en possession d'un récépissé l'autorisant à demeurer sur le territoire français et à y exercer une activité professionnelle le temps de l'examen de sa demande, alors qu'il est le conjoint d'une ressortissante française avec laquelle il s'est marié le 25 janvier 2020. Cette décision attaquée le place ainsi dans l'impossibilité de régulariser sa situation administrative. Ainsi, la décision attaquée par laquelle le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un rendez-vous en préfecture en vue de déposer une demande de titre de séjour emporte ainsi des effets graves et immédiats qui justifient que la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

9. Aux termes de l'article R. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile, en vigueur jusqu'au 30 avril 2021 : " Tout étranger, âgé de plus de dix-huit ans ou qui sollicite un titre de séjour en application de l'article L. 311-3, est tenu de se présenter, à Paris, à la préfecture de police et, dans les autres départements, à la préfecture ou à la sous-préfecture, pour y souscrire une demande de titre de séjour du type correspondant à la catégorie à laquelle il appartient. / Toutefois, le préfet peut prescrire que les demandes de titre de séjour soient déposées au commissariat de police ou, à défaut de commissariat, à la mairie de la résidence du requérant. / Le préfet peut également prescrire : / 1° Que les demandes de titre de séjour appartenant aux catégories qu'il détermine soient adressées par voie postale ; / 2° Que les demandes de cartes de séjour prévues aux articles L. 313-7 et L. 313-27 soient déposées auprès des établissements d'enseignement ayant souscrit à cet effet une convention avec l'Etat. () ".

10. Le décret du 24 mars 2021 relatif à la mise en place d'un téléservice pour le dépôt des demandes de titres de séjour a modifié notamment les dispositions réglementaires du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives à la délivrance des titres de séjour. Son article R. 431-2, dans sa rédaction issue de ce décret, prévoit désormais que, pour les catégories de titres de séjour figurant sur une liste fixée par arrêté du ministre chargé de l'immigration, les demandes s'effectuent au moyen d'un téléservice à compter de la date fixée par le même arrêté. En revanche, en vertu de l'article R. 431-3 du même code, également issu du décret du 24 mars 2021, la demande de titre de séjour, lorsqu'elle ne relève pas de l'obligation de recourir au téléservice prévue à l'article R. 431-2, " est effectuée à Paris, à la préfecture de police et, dans les autres départements, à la préfecture ou à la sous-préfecture. / Le préfet peut également prescrire que les demandes de titre de séjour appartenant aux catégories qu'il détermine soient adressées par voie postale ". A compter de l'entrée en vigueur du décret du 24 mars 2021, et pour les demandes qui ne relèvent pas du téléservice créé par l'article R. 431-2, le préfet peut autoriser le dépôt de pièces par la voie électronique, mais sans déroger à l'obligation de présentation personnelle de l'étranger dans un des services mentionnés à l'article R. 431-3 pour effectuer sa demande.

11. Il résulte de ces dispositions qu'en dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet.

12. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse est illégale en ce que sa demande tendant à obtenir un rendez-vous afin de déposer une demande de titre de séjour n'entrait pas dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et était soumise à l'obligation de présentation personnelle de l'étranger est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision portant refus de délivrer à M. B un rendez-vous pour le dépôt de sa demande de titre de séjour.

13. Les deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de la justice administrative étant remplies, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un rendez-vous en préfecture en vue de déposer sa demande de titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Isère de convoquer M. B à un rendez-vous en vue de l'enregistrement de sa demande de titre de séjour, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, sous réserve que Me Lantheaume, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lantheaume de la somme de 900 euros.

O R D O N N E :

Article 1er: M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de l'Isère a refusé de délivrer à M. B un rendez-vous en préfecture est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation de ladite décision.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de convoquer M. B afin de procéder à l'enregistrement de sa demande de titre de séjour, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Sous réserve de l'admission du requérant à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lantheaume renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, celui-ci versera à Me Lantheaume la somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Lantheaume, au préfet de l'Isère et au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2022.

La juge des référés,

P. CLe greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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