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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204806

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204806

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204806
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrés le 28 juillet 2022 et le 6 septembre 2022, Mme A C, représentée par Me Blanc, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de procéder au réexamen de sa situation administrative dans un délai d'un mois à compter du prononcé du jugement et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Mme C soutient que l'arrêté :

- méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2022, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Le préfet conteste chacun des moyens invoqués.

Par ordonnance du 10 août 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 29 septembre 2022.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante kosovare née le 3 septembre 2000, est, selon ses déclarations, entrée en France le 18 novembre 2014 avec ses parents et ses frères alors qu'elle était mineure. Le 24 janvier 2020, elle a déposé une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 19 février 2021, le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer le titre sollicité et l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours. Le tribunal de céans a par jugement du 30 juin 2021 annulé les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination mais a rejeté les conclusions tendant à l'annulation du refus de titre. Par l'arrêté attaqué du 24 juin 2022, le préfet de la Haute-Savoie l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, si la requérante demande l'annulation de la décision du 24 juin 2022 par laquelle le préfet a rejeté la demande de carte de séjour, il ressort des termes de la décision attaquée que cette dernière ne se prononce pas sur une demande de titre de séjour, mais oblige Mme C à quitter le territoire. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision () ". Par suite en l'absence au jour du présent jugement de toute décision du préfet de la Haute-Savoie rejetant la demande de titre de séjour de Mme C, le recours de cette dernière dirigé contre le refus de titre de séjour est irrecevable.

3. En deuxième lieu, Mme C soutient que l'arrêté attaqué méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ayant pour objet la possibilité de délivrance d'un titre de séjour au regard de motifs exceptionnels. Comme précisé au point précédent, l'arrêté attaqué ayant pour seul objet d'obliger la requérante à quitter le territoire et de fixer le pays de destination, le moyen tiré de la méconnaissance de dispositions relatives à la délivrance de titre de séjour est inopérant et doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Pour les mêmes motifs que ceux développés au point 3, la décision attaquée ne refusant pas la délivrance d'un titre de séjour, le moyen doit être écarté comme inopérant.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.".

6. La requérante fait valoir qu'elle a établi sa vie privée et familiale en France depuis huit ans, qu'elle a été régulièrement scolarisée dès son arrivée et maitrise la langue française et qu'elle a obtenu un CAP des métiers de la mode et qu'elle a souhaité se spécialiser en préparant un diplôme de technicien des métiers du spectacle qu'elle a raté à deux reprises. Elle précise également que sa famille réside en France dont une partie régulièrement. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a vécu au Kosovo jusqu'à l'âge de quatorze ans, qu'elle est âgée de presque 22 ans à la date de la décision attaquée et a ainsi vécu 8 ans en France, soit une grande partie de sa vie d'adolescente et de jeune adulte sur le territoire français. Elle a montré des capacités d'intégration et d'application dans ses études en suivant son cursus au collège/lycée, puis en validant son CAP et en poursuivant dans un diplôme de technicien des métiers du spectacle qu'elle souhaite présenter désormais dans le cadre d'un apprentissage, si sa situation administrative lui permet de trouver une entreprise. Elle a également donné pleinement satisfaction dans ses stages en entreprises. Les attestions de ses professeurs et de l'entreprise qui l'a accueillie en stage témoignent de son sérieux et de son implication. Les nombreux témoignages de ses amis corroborent par ailleurs qu'elle a tissé des liens personnels en dehors de sa famille dont les membres en situation irrégulière peuvent retourner dans leur pays d'origine indépendamment de la situation de la requérante qui est désormais une jeune adulte et qui peut s'appuyer sur la présence régulière de plusieurs de ses frères sur le territoire. Par suite, au regard des efforts particuliers d'intégration de Mme C et dans les circonstances très particulières de l'espèce, en obligeant l'intéressée à quitter le territoire, le préfet de la Haute-Savoie a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est seulement fondée à obtenir l'annulation des décisions l'obligeant à quitter le territoire et fixant la destination d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

9. En application de ces dispositions, l'annulation de la mesure d'éloignement litigieuse implique, d'une part, qu'il soit enjoint au préfet de la Haute-Savoie de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme C, dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du présent jugement, d'autre part, de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sans qu'il soit besoin d'assortir cette mesure du prononcé d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Blanc, avocat de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Blanc de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté par lequel le préfet de la Haute-Savoie a obligé Mme C à quitter le territoire et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Savoie de réexaminer la situation de Mme C dans un délai de 2 mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : Sous réserve que Me Blanc renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Blanc, avocat de Mme C, une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié Mme A C, à Me Blanc et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 13 octobre 2022, à laquelle siégeaient

Mme Triolet, présidente,

M. Doulat, premier conseiller,

M. Villard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.

Le rapporteur,

F. B

La présidente,

A. TRIOLET

La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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