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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204888

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204888

mercredi 17 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204888
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 7
Avocat requérantMATHIS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I) Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, Mme E B épouse C, représentée par Me Mathis, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté, en date du 21 juin 2022, par lequel le préfet de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office à l'expiration de ce délai ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen, de motivation, et d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 5 août 2022, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il conteste chacun des moyens soulevés par la requérante.

II) Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, M. A C, représenté par Me Mathis, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté, en date du 21 juin 2022, par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen, de motivation, et d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention de New York relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 5 août 2022, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il conteste chacun des moyens soulevés par le requérant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Villard, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D ;

- et les observations de M. et Mme C.

Considérant ce qui suit :

1.Les requêtes susvisées concernent la situation d'un couple marié et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

2.M. et Mme C, ressortissants nigérians nés respectivement le 17 novembre 1988 et le 27 août 1996, déclarent être entrés irrégulièrement en France le 28 juillet 2018 en provenance d'Italie, où ils séjournaient depuis 2014 et 2016, selon leurs déclarations. Ils ont sollicité le 10 août 2018 le statut de réfugié, et ont alors tous deux fait l'objet d'un arrêté portant remise aux autorités italiennes pour l'examen de leur demande et ont été assignés à résidence pour l'exécution de cette mesure. A l'expiration du délai de transfert, leur demande d'asile ont été enregistrées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui les a rejeté par deux décisions du 25 mars 2021, confirmées par la Cour nationale du droit d'asile le 24 décembre 2021. Ils demandent au tribunal, chacun en ce qui le concerne, l'annulation des deux arrêtés du 21 juin 2022 par lesquels le préfet de l'Isère les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3.Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence qui s'attache au règlement des présents litiges, il y a lieu d'admettre M. et Mme C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité des arrêtés attaqués :

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

4.Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

5.Les obligations de quitter le territoire français dont M. et Mme C ont fait l'objet énoncent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et notamment le rejet définitif de leur demande d'asile. Le préfet n'étant pas tenu de mentionner dans ses décisions tous les éléments caractérisant la vie privée et familiale en France des intéressés, ni à rappeler leur récit d'asile, celles-ci satisfont à l'obligation de motivation résultant des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, quelque soit le bien fondé des motifs retenus. A cet égard, la circonstance, à la supposer établie, que le préfet aurait commis une erreur dans l'appréciation de l'intensité de leurs attaches privées et familiales en France ou dans leur pays d'origine ne saurait être regardé comme une erreur de fait. Le préfet a par ailleurs, et au demeurant, précisé qu'ils n'apportaient pas d'élément de nature à caractériser qu'ils seraient soumis à des risques réels et personnelles de tortures ou de traitements inhumains en cas de retour dans leur pays d'origine. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C aurait informé le préfet de ce qu'il avait exercé un emploi salarié à temps partiel du 27 juillet 2020 au 15 mars 2022 au sein de l'entreprise " Majordome Privé ", ni qu'il disposait d'une promesse d'embauche pour le même emploi à compter du 1er juillet 2022. Dès lors, les moyens tirés du défaut de motivation des mesures d'éloignement, du défaut d'examen de leur situation et de l'erreur de fait manquent en fait et ne peuvent qu'être écartés.

6.Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7.Pour soutenir que les mesures d'éloignement dont ils ont fait l'objet ont été prises en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme, M. et Mme C font notamment valoir qu'ils résident en France depuis 2018 avec leurs deux enfants mineurs, et qu'ils sont dépourvus d'attaches personnelles et familiales au Nigeria.

8.Il ressort cependant des pièces du dossier que leur durée de présence sur le territoire national est relativement brève et n'était justifiée que par l'examen de leur demande d'asile, alors que la France n'en était pas initialement responsable. A supposer qu'ils soient dépourvus d'attaches dans leur pays d'origine comme ils le soutiennent, ils n'établissent ni même n'allèguent avoir noué en France, pays dont ils ne maitrisent pas la langue, des liens stables d'une intensité particulière. De plus, si les requérants se prévalent de la présence de leurs deux enfants mineurs en France, les décisions attaquées n'ont pas pour effet de les séparer de leurs parents et il n'est pas démontré par les pièces produites au dossier qu'ils ne pourraient pas débuter une scolarité au Nigeria ni que des risques pèseraient sur eux. Par ailleurs, s'ils soutiennent qu'ils seraient eux-mêmes exposés à des risques d'être soumis à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans leur pays d'origine, ils n'établissent par aucune pièce probante la réalité et l'actualité des risques qu'ils prétendent encourir en cas de retour au Nigeria, alors que leur demande d'asile ont été rejetées tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que par la Cour nationale du droit d'asile. Ainsi, eu égard aux conditions et à la durée de leur séjour en France, et nonobstant l'exercice par M. C d'un emploi salarié à temps partiel du 27 juillet 2020 au 15 mars 2022 et la promesse d'embauche dont il dispose à compter du 1er juillet 2022, alors au demeurant qu'il n'a jamais disposé d'autorisation de travail, le préfet de l'Isère n'a pas porté une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de leur vie privée et familiale. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les arrêtés attaqués méconnaitraient les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9.Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, le préfet n'a pas entaché ses décisions d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur leur situation personnelle, ni méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne les décisions fixant le pays de destination :

10.Les décisions obligeant M. et Mme C à quitter le territoire français n'étant pas illégales, ces derniers ne sont pas fondés à demander l'annulation, par voie de conséquence, des décisions fixant le pays de destination.

11.Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

12.Il résulte des termes des arrêtés attaqués que ceux-ci comportent de façon suffisamment circonstanciée l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions fixant le pays dont ils possèdent la nationalité ou tout autre pays où ils seraient légalement admissibles comme pays de destination, et notamment le fait que M. et Mme C n'ont pas apporté d'éléments suffisants de nature à établir qu'ils seraient soumis à des risques personnels et réels de tortures ou de traitement dégradants en cas de retour dans leur pays d'origine. Les moyens tirés du défaut de motivation de ces décisions doivent donc être écartés.

13.Enfin, ainsi qu'il a été dit au point 8, M. et Mme C n'établissent par aucune pièce probante la réalité et l'actualité des risques qu'ils prétendent encourir en cas de retour au Nigeria, alors par ailleurs que leurs demandes d'asiles ont été rejetées tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que par la Cour nationale du droit d'asile. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne des droits de l'homme et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

14.Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. et Mme C doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent l'être également leurs conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par les requérants à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : M. et Mme C sont admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les surplus des conclusions des requêtes susvisées de M. et Mme C sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Mme E B épouse C, au préfet de l'Isère, ainsi qu'à Me Mathis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 août 2022.

Le magistrat désigné,

N. DLe greffier,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2204888

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