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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2205166

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2205166

lundi 12 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2205166
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 août 2022, M. A C, représenté par Me Blanc, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2022, par lequel le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de 30 jours assorti d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de réexaminer sa situation et de lui délivrer une carte de séjour temporaire et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé.

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. C soutient que l'arrêté attaqué :

- méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; l'avis de l'OFII doit lui être communiqué afin de vérifier que le médecin rapporteur ne figure pas au nom des médecins du collège ayant rendu l'avis ;

- le préfet s'est estimé en compétence liée ;

- son état de santé s'est dégradé et il est fondé à se prévaloir des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction de retour est insuffisamment motivée au regard des critères édictés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires enregistrés le 28 octobre 2022 et le 18 novembre 2022, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. B, en l'absence des parties.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant kosovar, né le 27 juin 1965, est entré en France le 22 mai 2014. Le 6 novembre 2014, sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides. Toutefois, dans l'intervalle, il a sollicité le 11 août 2014, son admission au séjour au regard de son état de santé sur le fondement de l'article L. 311-11-11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il s'est vu délivrer des autorisations provisoires de séjour pour raisons médicales constamment renouvelée jusqu'au 3 janvier 2017. Par la suite, pour les mêmes motifs de santé, le requérant s'est vu délivrer un titre de séjour valable du 19 décembre 2016 au 18 mai 2017, renouvelé jusqu'au 9 septembre 2019. Le 25 juillet 2019, M. C a sollicité le renouvellement de son titre de séjour en qualité d'étranger malade. Par un arrêté du 2 juin 2020, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif de Grenoble le 15 septembre 2020 puis par la cour administrative de Lyon le 19 juillet 2021, le préfet de la Haute-Savoie a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de 30 jours. Le 7 mars 2022, il a déposé une demande de protection contre l'éloignement pour raisons médicales. Par un arrêté du 6 juillet 2022, le préfet de la Haute-Savoie a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 611-1 de ce code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ". Aux termes de l'article R. 611-2 du même code : " L'avis mentionné à l'article R. 611-1 est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu : 1° D'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement l'étranger ou un médecin praticien hospitalier ; 2° Des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé () ".

3. M. C soutient que l'avis de l'OFII doit lui être communiqué afin de vérifier que le médecin rapporteur ne figure pas au nom des médecins du collège ayant rendu l'avis. Toutefois, la demande du requérant n'a pas été présentée ni d'ailleurs instruite comme une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais comme une demande de protection contre une mesure d'éloignement. La demande de protection contre l'éloignement, a été instruite, conformément aux dispositions de l'article R. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par simple transmission d'un certificat médical au collège des médecins de l'OFII. Ainsi, le moyen tiré de ce que l'arrêté aurait été pris au terme d'une procédure irrégulière doit dès lors être écarté.

4. En deuxième lieu, contrairement à ce que soutient le requérant, il ne ressort ni de la rédaction de l'arrêté, ni des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Savoie se soit estimé en situation de compétence liée. Par suite, le moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ". Aux termes de l'article L. 425-9 du même code : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ". Aux termes de l'article R. 425-11 dudit code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé () ".

6. M. C est suivi en France depuis 2014 pour une leucémie. Il produit un certificat médical du centre hospitalier Annecy genevois du 20 juillet 2020 indiquant qu'il est actuellement en rechute sans critère immédiat de traitement et qu'il nécessite un suivi. Toutefois, par un avis du 14 avril 2022, le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que si l'état de santé de M. C nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il peut, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de son pays d'origine, y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Si le requérant produit un rapport médical du 4 juin 2021 de son médecin de famille au Kosovo indiquant " je pense que sa maladie de leucémie LGL-T ne peut être soignée ici au Kosovo ", ce document n'est pas de nature à remettre en cause l'avis du collège des médecins. Par ailleurs, il n'établit pas que son suivi mensuel ne pourrait être réalisé dans son pays d'origine. Si le rapport médical de son médecin de famille indique que les comprimés méthotrexate ne sont pas disponibles au Kosovo, le préfet de la Haute-Savoie a produit des extraits de la fiche Medcoi " medical country of origin information " datant de juin 2016, établissant la disponibilité au Kosovo du médicament Methotrexate que requiert l'état de santé de M. C. Selon cette fiche, contrairement à ce que soutient le requérant, le traitement de la leucémie est sans reste à charge et des structures spécialisées en oncologie sont présentes au Kosovo, notamment au sein de l'UCCK-Clinique oncologique et de l'hôpital américain de Pristina. La circonstance qu'il avait bénéficié d'avis favorables précédents des médecins de l'agence régionale de santé est sans incidence. Le rapport de l'OSAR (organisation suisse d'aide aux réfugiés) qui procède à un constat général sur l'insuffisance du système médical au Kosovo, n'est pas de nature à remettre en cause l'appréciation à laquelle s'est livré le préfet de la Haute-Savoie en se fondant sur l'avis du collège de l'OFII du 14 avril 2022 et ne saurait ainsi suffire à établir l'impossibilité pour le requérant d'accéder effectivement au traitement et à la prise en charge de sa pathologie au Kosovo. Enfin, la seule référence à un site internet du centre des liaisons européennes et internationales de sécurité sociale, insuffisamment circonstanciée, eu égard à la situation personnelle du requérant, quant aux conditions dans lesquelles les ressortissants du Kosovo peuvent bénéficier du système de sécurité sociale national, ne permet pas de remettre en cause l'avis du 14 avril 2022. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il pouvait bénéficier de plein droit d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De même, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

7. Eu égard à l'objet de la décision attaquée, le moyen tiré de l'absence de consultation de la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être écarté comme inopérant.

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. M. C fait valoir qu'il séjourne en France depuis 2014 soit plus de 8 années de présence, qu'il fait preuve d'une bonne intégration, que son état de santé a fait obstacle à ce qu'il puisse justifier d'une intégration professionnelle, qu'il s'est vu reconnaitre le statut de travailleur handicapé et qu'il a conservé peu de lien avec son pays d'origine. Toutefois, il est entré sur le territoire à l'âge de 48 ans. Sa durée de séjour n'est due qu'aux soins qui lui ont été prodigués compte tenu de son état de santé. Il n'établit pas être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine où résident son épouse et ses quatre enfants. La circonstance qu'il se soit vu reconnaître le statut de travailleur handicapé par une décision du 23 juillet 2019 de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées ne saurait justifier de son insertion professionnelle sur le territoire français. Ainsi, eu égard aux conditions et à la durée de son séjour en France, le préfet de la Haute-Savoie n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour le même motif, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

11. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour prononcer à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet de la Haute-Savoie a visé les articles L. 612-8 et L. 612-10 précités du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en prenant en compte l'ensemble des critères mentionnés par l'article L. 612-10 du même code, puis a énoncé les considérations de fait qui ont justifié cette mesure. Il a notamment indiqué qu'il a fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire le 2 juin 2020, qu'il ne justifie pas d'attaches familiales en France et qu'il n'est pas démuni de lien familial dans son pays d'origine où résident son épouse et leurs quatre enfants et où il a vécu jusqu'à l'âge de 48 ans. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation de la décision attaquée et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées.

Sur les conclusions accessoires :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle pas de mesures d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

14. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une quelconque somme au titre des frais exposés par le requérant et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à au préfet de la Haute-Savoie, ainsi qu'à Me Blanc.

Délibéré après l'audience du 28 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Jourdan, présidente,

Mme Barriol, première conseillère,

Mme Beauverger, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2022.

La rapporteure,

E. B

La présidente,

D. JOURDAN La greffière,

C. JASSERAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2205166

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