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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2205415

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2205415

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2205415
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJuge unique 4
Avocat requérantGERIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 août 2022, Mme A C, représentée par Me Gerin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 août 2022 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités allemandes aux fins d'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'admettre provisoirement au séjour en qualité de demandeur d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de lui notifier une nouvelle décision ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît les dispositions des articles 4 et 5 du règlement UE n°604-2013 du 23 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 17 du règlement UE n°604-2013 du 23 juin 2013 et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 septembre 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pfauwadel, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 742-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 septembre 2022 :

- le rapport de M. D ;

- les observations orales de Me Gerin, avocat de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante du Nigeria née en 1992 qui a déclaré être entrée en France au mois de mai 2022, a sollicité l'asile le 9 juin 2022. Il est ressorti de la consultation du fichier Eurodac qu'elle avait demandé l'asile en Italie le 31 août 2015 et en Allemagne le 5 novembre 2019. Les autorités allemandes ont accepté sa réadmission par une réponse écrite du 1er juillet 2022 que le préfet du Rhône produit à l'instance. Mme C demande l'annulation de l'arrêté du 10 août 2022 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités allemandes.

2. Eu égard à l'urgence à statuer sur la requête, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

3. L'arrêté attaqué a été signé par Mme B, cheffe du pôle régional Dublin à la préfecture du Rhône, qui disposait à cet effet d'une délégation de signature consentie par un arrêté du préfet du Rhône du 8 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs le lendemain. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en cause manque en fait.

4. L'arrêté, qui vise l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013, mentionne notamment que la consultation du fichier Eurodac a fait apparaître que l'intéressée a demandé l'asile en Allemagne et que les autorités de ce pays ont fait connaître leur accord explicite pour sa réadmission. Il comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est ainsi suffisamment motivé, l'autorité n'étant pas tenue de mentionner les éléments de fait qui auraient motivé une décision différente.

5. En vertu de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avant que ne soit prise la décision de transfert. Cet entretien doit être mené dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend, par une personne qualifiée en vertu du droit national, dans le respect de la confidentialité. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a bénéficié le 9 juin 2022 d'un entretien individuel au cours duquel elle a pu faire valoir toute observation utile, en créole et en pidgin basé sur l'anglais qu'elle a déclaré comprendre, par l'intermédiaire d'un interprète inscrit à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration.

6. Mme C s'est vu remettre au cours de l'entretien les deux brochures, en langue anglaise, comportant l'ensemble des informations rendues obligatoires par les dispositions du règlement, dont le préfet du Rhône produit une copie signée par l'intéressée. Si les dispositions de l'article 5 du règlement prévoient que le demandeur ou, le cas échéant, son conseil juridique ou un autre conseiller ait accès en temps utile au résumé de l'entretien, elles n'imposent aucunement qu'une copie de ce résumé lui soit spontanément remise par l'administration, ni qu'une information lui soit donnée sur son droit à consultation de ce document. Ainsi la requérante a reçu toutes les informations requises lui permettant de faire valoir ses observations avant que ne soit prise la décision attaquée. Par suite, les moyens tirés de la violation des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doivent être écartés.

7. Les dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoient une clause discrétionnaire autorisant un État qui n'est pas responsable de l'examen d'une demande d'asile en application des critères posés par ce texte, à procéder néanmoins à cet examen, sans toutefois que cette possibilité offerte aux autorités nationales constitue un droit pour les demandeurs d'asile. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 3-1 de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

8. Mme C soutient que les autorités d'Allemagne ayant rejeté la demande d'asile qu'elle a présentée en 2019, la décision de transfert va entraîner son renvoi au Nigeria où elle sera en danger dans la mesure où elle n'a pas réussi à rembourser l'argent qu'elle doit à la femme l'ayant forcée à se prostituer. Elle ajoute qu'ayant subi au Nigéria la pratique de l'excision, elle craint que sa fille née en 2020 ne puisse échapper à cette tradition. Toutefois, l'Allemagne est membre de l'Union Européenne et est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les autorités de ce pays, à la lumière de ces textes qu'elles se sont obligées à mettre en œuvre, ne procéderont pas, à la requête de l'intéressée ou même d'office, à une évaluation actuelle des risques de mauvais traitements auxquels elle-même et sa fille pourraient être exposées en cas de retour au Nigeria. En conséquence, la requérante n'est pas fondée à soutenir que les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant s'opposaient à sa remise aux autorités allemandes ou que le préfet du Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue au § 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604-2013.

9. Il résulte de tout de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions aux fins d'injonction ainsi que, l'Etat n'étant pas la partie perdante, des conclusions relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Gerin et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

T. D

La greffière,

C. Billon

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2205415

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