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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2206642

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2206642

mercredi 15 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2206642
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCANS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 12 octobre 2022, sous le n° 2206642, M. C B, représenté par Me Cans, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 129 du 3 juin 2022 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a désigné le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) de voir supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour mention vie privée et familiale ou en qualité de salarié sous astreinte journalière de 100 euros ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement et de le munir d'une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- il est entaché d'une erreur de fait ;

- les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues ;

- son droit à une vie privée et familiale, tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui s'exerce en France, a été méconnu ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation à raison de sa situation personnelle et familiale ;

- l'intérêt supérieur de son enfant a été méconnu ;

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée de l'illégalité du refus de titre de séjour et des mêmes vices que celui-ci ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée de l'illégalité de la mesure d'éloignement et des mêmes vices ; en outre, elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision désignant le pays de destination, qui fait peser un risque sur sa vie en cas de retour en Albanie, méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée de l'illégalité du refus de titre de séjour et de la mesure d'éloignement.

Par un mémoire enregistré le 11 janvier 2023, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

II. Par une requête enregistrée le 12 octobre 2022, sous le n° 2206643, Mme F D épouse B, représentée par Me Cans, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 128 du 3 juin 2022 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a désigné le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) de voir supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour mention vie privée et familiale ou en qualité de salariée sous astreinte journalière de 100 euros ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement et de la munir d'une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme B soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues ;

- son droit à une vie privée et familiale, tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui s'exerce en France, a été méconnu ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation à raison de sa situation personnelle et familiale ;

- l'intérêt supérieur de son enfant a été méconnu ;

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée de l'illégalité du refus de titre de séjour et des mêmes vices que celui-ci ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée de l'illégalité de la mesure d'éloignement et des mêmes vices ; en outre, elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision désignant le pays de destination, qui fait peser un risque sur sa vie en cas de retour en Albanie, méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée de l'illégalité du refus de titre de séjour et de la mesure d'éloignement.

Par un mémoire enregistré le 11 janvier 2023, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

- les arrêtés attaqués ;

- les autres pièces du dossier ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York, le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique du 2 février 2023, ont été entendus :

- le rapport de Mme H ;

- les observations de Me Cans, avocate de M. et Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B, ressortissants albanais âgés respectivement de 32 et de 25 ans, sont entrés en France le 19 mai 2016 avec leur fille A, née en 2015. Leurs demandes d'asile ont été rejetées en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile, le 11 mai 2017. Par arrêtés du 18 décembre 2017 et du 24 décembre 2019, ils ont fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Les intéressés ont sollicité le 12 août 2021 la délivrance de titres de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 et de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par deux arrêtés du 3 juin 2022, le préfet de la Savoie a rejeté ces demandes, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être éloignés et leur a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Dans les présentes instances, les requérants demandent l'annulation des arrêtés du 3 juin 2022, chacun pour ce qui le concerne.

Sur la jonction :

2. Les requêtes ont été présentées par des conjoints et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dès lors, il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux arrêtés attaqués :

3. Les arrêtés attaqués ont été signés par Mme G E, directrice de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, qui disposait d'une délégation de signature à cette fin, consentie par arrêté du 25 février 2022, régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire, qui manque en fait, doit être écarté.

En ce qui concerne les refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. M. et Mme B soutiennent qu'ils sont intégrés en France depuis leur arrivée en 2016. Il est vrai que Mme B justifie de périodes de travail entre le mois d'août 2020 et le mois d'avril 2022 en qualité d'auxiliaire de vie et que M. B justifie travailler depuis le mois de décembre 2021 en tant qu'aide charpentier. Ils ont suivi des cours de français et ils produisent des attestations favorables de relations ou d'associations dans lesquelles ils font du bénévolat. Toutefois, ils ne justifient pas être dépourvus d'attaches familiales en Albanie où ils ont vécu la majeure partie de leur vie et où ils conservent des attaches familiales. En dehors de leur propre cellule familiale, les époux B ne font état d'aucune attache familiale en France. Rien ne fait obstacle à ce qu'ils continuent leur vie en Albanie et à ce que leur fille y poursuive sa scolarité. Par ailleurs, à l'exception des périodes d'instruction de leurs demandes de titre de séjour, M. et Mme B ont constamment résidé de manière irrégulière en France malgré deux mesures d'éloignement, dont la légalité a été confirmée par le tribunal de céans, ce qui n'est pas le gage d'une insertion dans la société française, qui repose sur le respect des décisions administratives et des décisions de justice. Compte tenu des conditions de leur séjour en France et en dépit de leurs efforts d'intégration, les époux B ne sont pas fondés à soutenir que les décisions contestées auraient porté à leur droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises. Par suite, le préfet de la Savoie n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, il n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ses arrêtés sur la situation personnelle des requérants.

6. M. B soutient, pour ce qui le concerne, que l'arrêté n° 129 du 3 juin 2022 mentionne à tort que ses parents résident en Albanie alors qu'ils résident en Suisse. Si ceux-ci vivent désormais en Suisse et non plus alternativement en Albanie et en Suisse, ainsi que le requérant l'avait déclaré au préfet de la Savoie lors de sa demande de titre de séjour, cette circonstance est sans incidence sur la décision attaquée.

7. Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

8. Les décisions attaquées n'ont ni pour objet ni pour effet de séparer M. et Mme B de leur fille mineure et de les empêcher de pourvoir à ses besoins et à son éducation. En outre, ces stipulations ne garantissent pas la scolarisation des enfants en France exclusivement. Ainsi, M. et Mme B ne sont pas fondés à soutenir que le préfet de Savoie aurait méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

9. L'exception d'illégalité des refus de titre de séjour directement invoquée contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français doit être écartée par les motifs exposés aux points précédents.

10. Les moyens tirés d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de leur enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 5 et 8.

En ce qui concerne les décisions désignant le pays de destination :

11. L'exception d'illégalité des refus de titre de séjour et des mesures d'éloignement directement invoquée contre les décisions désignant le pays de destination doit être écartée par les motifs exposés aux points précédents.

12. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

13. M. et Mme B soutiennent que leur vie est menacée en Albanie du fait d'une vendetta familiale et que les autorités de police albanaises ne leur apporteront aucune protection. Toutefois, ils ne produisent aucune pièce permettant d'établir leurs allégations. Dans ces circonstances, et alors que leur demande d'asile a été rejetée comme il a été dit au point 1, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les décisions fixant le pays de destination méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

14. En premier lieu, compte tenu de ce qui précède, les requérants ne sont pas fondés à demander l'annulation de l'interdiction de retour en raison de l'illégalité du refus de séjour ou de l'obligation de quitter le territoire français.

15. En deuxième lieu, il résulte de la combinaison des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que lorsque le préfet accorde un délai de départ volontaire, il peut prescrire une interdiction de retour, d'une durée maximale de deux ans, fixée en tenant compte de la durée de présence, de la nature et de l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.

16. Si les requérants ne constituent pas une menace pour l'ordre public et indiquent vivre en France depuis plus de six ans, ils ne font état d'aucune attache familiale dans ce pays et s'y sont maintenus malgré deux précédentes décisions portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le préfet a pu sans erreur d'appréciation prononcer à leur encontre une interdiction de retour et en fixer la durée à un an alors que la durée maximale possible était de deux ans.

17. En dernier lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation qui reprennent ce qui a été précédemment développé à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour, doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux précédemment énoncés aux points 5 et 8.

18. Les décisions portant interdiction à M. et Mme B de revenir sur le territoire français pour une durée d'une année n'étant pas illégales pour les motifs énoncés ci-dessus, les requérants ne sont pas fondés, en tout état de cause, à demander l'effacement de leur signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

19. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation présentées par M. et Mme B doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

20. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il suit de là que les conclusions en injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Les conclusions présentées par les requérants, parties perdantes, sont rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. et Mme B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Mme F D épouse B et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 2 février 2023 à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme Letellier, première conseillère,

M. Ban, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe, le 15 mars 2023.

La rapporteure,

C. H

Le président,

T. Pfauwadel

La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2206642 et 2206643

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